En attendant Parker
En attendant Parker, je fais comme Balzac, j'écris 
Car, comme Godot, personnage imaginaire sensé résoudre les problèmes et régler les dettes de monsieur Mercadet dans un contexte de bulle spéculative où les "faiseurs" abondent (pourquoi au fait tous les banquiers d'affaires et leurs complices ne sont -ils pas encore en prison, leurs biens confisqués, me demandais je l'autre jour...), Robert Parker Jr se transforme peu à peu en personnage "virtuel", remplacé doucement et sans que personne n'y voit rien à redire, par une équipe de dégustateurs multiples.
Pourquoi pas, après tout. J'ai le plus grand respect pour le cher Bob – que j'ai croisé une fois ou deux (il sortait, je rentrais, il rentrait, je sortais) d'une dégustation bordelaise – ne serait ce que parce que ceux qui suivent ses conseils depuis 25 ans boivent fort bien et, s'ils le souhaitent, boivent même gratuit en revendant quelques caisses de temps en temps ;-). Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Or donc, j'attendais en écrivant, cette après midi, le "chargé de mission" de Bob pour le Sud, David Schildknecht, de passage dans le Roussillon. Le Wine Advocate chez les Catalans, est ce une bonne chose ? Est ce une mauvaise chose ? L'avenir le dira. Il m'avait demandé de le recevoir. Je ne voyais aucune raison de lui dire non, bien qu'une "note", bonne ou mauvaise, ait sans doute pour le Clos des Fées moins d'importance qu'elle aurait pu en avoir il y a quelques années. Surtout qu'à le lire, il était assez évident que nos goûts divergeaient. Mais bon, une telle rencontre, qui la refuserait ?
Je me préparais donc à la position dite de de "l'arroseur arrosé", ou soyons précis, du "critiqueur critiqué" ;-). Que d'amusants retournements de situation la vie ne nous réserve t'elle pas... ;-). Je l'avoue, sans vraiment pouvoir l'expliquer, vers 16 h, j'étais un peu tendu. Non, pas tendu, en fait. Un peu fébrile. Puis LE critique-le-plus-important-du-monde ;-), où en tout cas son représentant sur la terre Roussillonnaise est arrivé. Je lui ai fait visité le village, en vitesse, avant que la nuit n'arrive, lui montrant les principaux terroirs de Vingrau, lui expliquant ma passion presque charnelle pour le calcaire Urgonien (le seul, le vrai, le tatoué ;-), et même indiqué, au fil de notre balade, les vignes de mes confrères. Car c'est plus de 50 propriétés du Roussillon que David Schildknecht va au bas mot visiter dans les jours qui viennent, sans doute plus...
Puis on a ouvert les bouteilles, tranquillement alignées sur la table de la cuisine. Il a gouté, à son rythme, lentement, très consciencieusement, s'y reprenant à plusieurs reprises, comme décryptant chaque vin, enregistrant, sur un petit magnétophone, sensations et jugement final, tout bas, dans son coin. J'ai tenté de respecter son intimité. Vu mon niveau en anglais, il n'y avait pas grand risque que j'y comprenne de toute façon quoi que ce soit
J'ai moi aussi, à l'écart, goûté les vins, mes vins, ayant rarement (en fait je ne l'avais jamais fait...) l'occasion de déguster trois millésimes de toute la gamme côte à côte. Puis il m'a serré la main, après une question un peu laconique sur la petite Sibérie, qu'il n'a pas eu l'air d'apprécier plus que cela, a fait un sourire un peu mécanique, m'a serré une deuxième fois la main, et il est parti.
A quoi pense le critique quand il critique ? En tout cas, moi, à l'époque, je ne pensais à rien, et en surtout pas aux conséquences de mon jugement. Trop jeune. Trop sûr de moi. Trop brut de pomme ;-). Sans doute un peu tête à claques. Que j'ai raison ou tort, j'avoue que je n'y mettais pas la manière. Mais il faut dire que mon influence variait de "faible" à "ridicule"... Là, pensait-il à la portée de ses notes sur la vie du vigneron ? Je me le suis demandé, pendant un long moment, silencieux, le regardant juger des vins que je faisais semblant d'avoir fait alors que, je le sais aujourd'hui, le vigneron n'est qu'un maillon qui fait le mieux qu'il peut pour maintenir en place une "chaine" de choses complexes et multiples... Quelle responsabilité... Y pensait-il, parfois, en cette période de crise, où, pour un vignoble émergeant ou en fragile, quelques "points" de plus ou de moins peuvent être synonyme de "vie" ou de "mort" d'une entreprise ?
Quelques points. Un point. Une main. Un pouce ? Levé ou baissé, comme pour décider de la vie ou de la mort d'un gladiateur dans un mauvais Péplum. Je pensais du coup aussi au pouce levé de l'auto stoppeur... Certains, cette semaine, ne seront même pas goûtés. Ils ne seront pas sur la photo... Eux auront un sort pire que la gloire ou la honte, ils n'auront que l'indifférence... Lèveront-ils alors le "point" en guise de révolte ? Mon Dieu que les mots sont parfois joueurs et cruels...
Bon, j'étais pas très gai, je crois que vous l'avez deviné. Pas de raison particulière pourtant. Certes, une très "bonne note" ferait sans doute du bien à l'entreprise. Et l'entreprise, c'est des dizaines d'emplois avec les saisonniers et les vendanges manuelles, de familles, souvent fragiles. Donc, c'est important pour nous et pour eux. Mais j'ai la faiblesse de croire que nos clients sont maintenant fidèles, et notre réputation, je l'espère, quelque peu établie, alors, la vie et la mort du Clos des Fées ne dépend plus du Wine Advocate ;-). Ma prospérité personnelle, sans doute. Mais je ne confonds plus depuis longtemps le fait "d'être riche" et celui "d'avoir de l'argent". Alors...
Et puis j'ai repensé à Gaspard, qui était revenu tout fier de l'école hier avec sa dixième image, cherchant à prendre la tête du CP ;-). Et puis j'ai goûté les vins. Mes vins. Et puis je me suis dit que j'étais bien bête de m'en faire :-). Oh, David Schildknecht peut sans doute ne pas aimer mes vins ou préférer ceux du villages ou de la cave d'à côté, mais moi, voyez vous, vraiment, cette après midi, je les aimais, mes bébés ;-). En goûtant les vins de soif, de fruit, de tension, les sorcières, Walden, de Battre, j'ai souri de leur énergie et de la pureté sans fard de leur éclat adolescent. En goûtant les vieilles vignes, j'ai apprécié leur mesure, leur modestie, leur justesse de vin de demi-corps, leur appel au partage et à la convivialité. En goûtant les Clos des Fées, j'ai été impressionné par leur puissance, presque leur violence, leur profondeur, leur force, leur rythme, leur chant presque barbare célébrant la force des falaises calcaires de Vingrau. J'étais en phase avec mes vins. J'étais, et Serge aussi, à côté de moi, je crois, fier de de ce que nous faisions, de ce que nous avions fait. Devant nous, trois millésimes. Trois ans d'efforts, de peines, de fatigue, de lutte, de doute, de risques. Oui, nous étions fiers du résultat et serein du verdict, quel qu'il soit.
Oui, en quelques minutes, nous avons été jugés, à l'aulne de critères que nous ne maitrisons pas, que nous ne connaissons même pas, et qui ne sont peut-être pas les nôtres, qui ne sont que le goût d'UN homme, à UN moment, un goût que des milliers d'autres vont bientôt considérer comme une vérité. Mais cela n'avait plus alors que peu d'importance.
En tapant ce billet, le soir venu, le journaliste du nouveau monde parti depuis longtemps vers d'autres dégustations et je l'espère un bon diner chez des amis (c'est important, de bien diner :-), je me suis dit que j'étais bien bête de m'en être fait une partie de la journée. Je me suis alors fermement auto-condamné à copier cent fois : «tu dois faire confiance à tes vins et être fier du fruit de ton travail" :-).
Il est tard, je termine ce billet mais je n'aurais sans doute pas pu l'écrire demain. Je suis content de savoir que David Schildknecht note le Roussillon. J'espère que nous aurons, nous tous, les vignerons de l'Agly des notes stupéfiantes ;-), moi, les autres, qu'importe. D'abord parce nos vins le méritent, ensuite parce qu'une note au WA, c'est une graine que l'on plante, une possibliité que l'on crée, celle de convaincre un amateur ou un débutant, près d'ici ou très loin à l'autre bout du monde, d'avoir envie, un beau jour, de tremper ses lèvres dans un vin du Roussillon. Pour le reste...
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13 commentaires
Godot, Hervé ...
Beau témoignage sur le pouvoir de la critique, qui arrange dans certains cas, ennuie dans d'autres.
Novembre 2008
Côtes du Roussillon : Domaine du Clos des Fées « Les Sorcières » 2006 - 13°
(35% Carignan/35% Grenache/30% Syrah)
DS12,5 - LG12,5/13 - PR13 - MS12,5 - EG13,5. Note moyenne : 12,9
Notes de fruits à l'eau de vie, de chocolat, de grenadine.
Bouche dans un style aride, sans concession (à la gourmandise). Le côté fruit pas trop mûr et un peu blet m'a fait décréter : "VV de Gauby". Sans langueur mais de finale brève et torride.
Un flacon qui se présentait mal ?
Côtes du Roussillon Le Clos des fées 2000 : 16/20 – 9/3/08
Vin dégusté sur 2 jours pour suivre son évolution. Robe intense.
Le nez est corsé, figué, sudiste, complexe et délivrera au cours du temps pas mal de notes typées : fruit confituré (cassis, myrtille), cerise confite, fleurs capiteuses, olive, marc, terre battue, marinade (viande, laurier), robusto, épices douces et fortes (cannelle, poivre noir, cardamome – et on côté camphré), réglisse, pain d’épices, inflexions balsamiques et mentholées.
Bouche solaire et soyeuse (un peu à la manière d’un châteauneuf), puissante, articulée sur une belle sève cacaotée. Tannins fins et belle longueur (finale légèrement pimentée).
Un vin de soleil, extrême mais sans excès, un peu enivrant, offrant une belle conciliation des 4 cépages (carignan, syrah, grenache, mourvèdre).
Une belle bouteille, qui semble méticuleusement élaborée, marquée par son origine géographique très méridionale.
Petit résumé : complexe, fin, long, du caractère.
Petits reproches : un boisé encore présent et un taux d’alcool élevé (14,5° annoncés mais plus je pense, à en croire les gorgées apéritives) qui rend le vin un peu fougueux et ardent.
A revoir dans 5 à 10 ans (Casamayor, dans la RVF annonce un vin à boire ?!).
A associer à une cuisine roborative (et à servir un peu frais).
Bonjour,
C'est quand même dingue de remettre son avenir professionnel ou celui de sa région entre les papilles d'un seul homme....Ca fait penser à ces grands chefs étoilés,certains ont dégoupillé,d'autres ont récemment déposés les armes et les autres continuent leur quête.Et si finalement le seul guide oenologique valable était celui du "bouche à oreille"?
l'indifférence d'un système que l'on ne cautionne pas, c'est bien aussi non?
Réponse de HB : c'est une question que je me suis posé un bon moment... Disons que je voulais voir. Je ne cautionne ni ne critique, en fait, je m'interroge. Mais c'est vrai, j'aurais pu dire non...
Je trouve intéressante la coïncidence de suite des billets. Mercredi : "comment donner un point d'entrée au néophyte", jeudi "l'impact des notes".
Je me considère comme néophyte, je ne sais pas trop par ou commencer pour découvrir le vaste monde du vin, je lis donc les notes (Guide Hachette, RVF...) et j'achète les vins ayant des bonnes notes en espérant boire des bons vins. Je ne suis donc pas un "buveur d'étiquette" mais un "buveur de note" ;-)). J'ai bien compris (merci Hervé pour tes excellents billets sur le gout juste) que le chemin de mon propre gout ne tient qu’à mes expériences et pas aux notes des autres mais par ou commencer? Mes moyens étant limités je ne peux pax me permettre d'acheter toute la production française (et étrangère) pour savoir ce que j'aime et ce que je n'aime pas (et mon foie désapprouve d'avance cette méthode).
J'ai donc (et je connais beaucoup de personnes autour de moi avec le même syndrome) feuilleté les guides, relevé les vins bien notés et fait mes achats.
A mon sens donc, les notes ont un certain intérêt comme guide de départ pour éviter trop d’expériences décevantes avec des mauvais vins même si cela me prive de la joie de découvertes personnelles. En suivant tes conseils, j’espère que cela viendra avec le temps
Bien sur tout principe ayant une exception, j'avoue que pour les vins du Clos des fées, aucune note ne m'a guidé ;-))
puisque bien peu parmi nous pouvons pretendre à se dispenser de guides par manque de temps, argent ou meme talent, il nous faut bien se reposer sur des experts !
Rebondissant sur ce postulat, le plus important n'est il pas de trouver le guide qui vous convienne ? Il n'y a pas de gout universel et je doute qu'un degustateur soit capable de totalement occulter les siens. Le premier pas n'est il donc pas de trouver le guide qui corresponde à ses gouts ?
Pour ma part, je suis les notes parker parce que j'ai l'impression que ses gouts correspondent au miens. Alors que je ne retrouve pas forcement mes sensations chez d'autres.
Mais j'ai aussi ecumé tous les cavistes de ma région jusqu'à en trouver un qui ait les memes gouts que moi. Depuis, j'achete toutes ses trouvailles les yeux fermés, sur de me regaler à chaque fois, avec ou sans note parker.
A contrario, je connais un caviste, dont je ne doute pas une minute de la competence, qui se regale de fraicheur et d'acidité quand j'adore la compote et le solaire. Ses meilleures recommandations sont toujours mes pires deceptions, ses mefiances un indice d'interet. Ca en finit presque par devenir une methode d'inversion aussi efficace
Bref, le caviste honnete et passionné, aussi rare qu'un garagiste peut etre, voilà une source tout aussi importante que la note je pense, et peut etre moins stressante pour le vigneron meme si beaucoup plus besognieuse ?!
J'ai toujours été perplexe envers ceux qui notent. J'espère qu'ils ne font pas pareil avec leur copine, leurs amis etc...Un professeur met des notes, mais sur une matière qu'il maitrise. Quel critique maitrise le travail du vigneron? Je ne confonds évidemment pas l'appréciation du vin avec la note que l'on met.
Armand,
La note est un repère, une trace.
Prise avec discernement, elle permet au critique d'assumer une sorte d'honnêteté (je suis sur ce point parfaitement d'accord avec Michel Bettane).
Laurent je suis d'accord, mais néanmoins c'est un peu comme un thermomètre ou l'échelle de Richter, il y a une connotation scientifique si ce n'est objective qui est assez éloignée de la subjectivité de la dégustation, même si comme le dit avec pertinence François Mauss: une somme de subjectivités est un début d'objectivité...un début
Armand,
Nos dégustations répétées montrent bien que l'appréciation d'un vin est sujette à des fluctuations importantes.
Les notes reflètent ces fluctuations, de manière étalonnée, traçable.
Comme l'évoque Jacques Lardière de la maison Jadot, l'analyse du vin relève de l'introspection. Elle permet de mieux se relier à soi, partant aux autres.
La quantification de doit pas oublier cela.
La qualification non plus, tant on sait que les repères physiologiques (Mc Léod), cognitifs (Frédéric Brochet), culturels du goût (incluant le style de chaque rédacteur) sont personnels.
Peut-on affirmer alors que la comparaison des notes données aux vins n'ont de sens que pour un dégustateur. On aurait une sorte d'étalonnage du dégustateur?
Je crois que Bernard Burtschy adresse un peu ce thème via ses statistiques des résultats du GJE.
Voir ausi les synthèses de l'ami Bertrand le Guern (que je salue au passage), sur les dégustateurs internationaux ou lors de sessions de Jacques Luxey
Vu encore vendredi dernier lors de notre verticale de Vieux-Château-Certan, le goût plus ou moins prononcé de tel ou tel dégustateur pour la finesse ou la puissance (dont je tiens à rappeler, en complexité, que ce sont 2 termes pas totalement antinomiques).
Mon cher Hervé
Tu comprends maintenant pourquoi j'ai évité jusqu'ici de faire un tour avec toi dans ta cave! Je ne voudrais pas que notre amitié renforce ton stress....La seule chose qui me différencie de David c'est que je ne permets jamais d'écrire et encore moins d'enregistrer quoi que ce soit sous le regard et en présence du vigneron, par politesse et respect élémentaire de son travail. Si j'ai quelque chose à dire je le lui dis, simplement!
Michel
Bonjour Hervé,
avec le rechauffement climatique, le Sud progresse : j'ai ouï dire que David Schildknecht oeuvrait jusqu'au nord de Sélestat en Alsace. Ou va donc se cacher le septentrion ?
Laurent