J'ai pensé à toi, Jacques

Court aller-retour à Bordeaux, convié par le groupe Carrefour à une intéressante dégustation destinée à sélectionner des vins pour la FAV d'Automne.

Cinq heures dans la voiture, seul, à zapper de radio en radio, à la recherche d'un programme qui me tienne éveillé (la voiture m'endort, c'est affreux...).

Affligé puis, peu à peu, révolté par l'émission de Daniel Mermet (France Inter, podcast ICI) sur les petits patrons et les auto-entrepreneurs, taillés en pièces par des montages dignes de l'ère communiste ou des plus noires heures de la propagande allemande (informations et petites phrases sorties de leurs contexte, moquerie permanente, phrases de présentation qui induisent un propos contraire à celui que l'on annonce, dévalorisation des intervenants avant la diffusion de leurs interview, aucun contre-avis, ré-enregistrement à postériori des questions en changeant le fond et le forme ce qui fait que les réponses de l'interviewé sont ridicules, montage à charge...), je zappe quelques minutes sur Europe 1, où, après 20 minutes de blagues sur les homosexuels  et autres réflexions grasses destinées à faire plus vulgaire que Philippe Bouvard, à la même heure sur RTL, je tombe des nues devant l'inculture vineuse de la bande à Ruquier...

Question "la Carignan et le Tibouren sont inquiets pour leur avenir. Pourquoi ?". Passons sur le féminin à Carignan. Personne ne sait que ce sont des cépages. D'ailleurs personne ne sait ce qu'est un cépage. Après cinq minutes de grand n'importe quoi, on évoque le problème de fabrication du rosé en mélangeant blanc et rouge, sans doute autorisé par la nouvelle OCM. On se rend compte que c'est du Cinsault et non du Carignan dont il aurait fallu parler (enfin, moi, je m'en rends compte...). On fait un peu de poujadisme anti-fonctionnaire et anti-Europe. On dit trois mots sur le rosé (des mots idiots...) Et puis on reparle vite de pratiques sado-maso et de sex-toys... On est mal parti, les enfants...

A Bordeaux, la dégustation se passe au domaine de Chevalier. Ça faisait un bail que je n'était pas venu. Du temps de Claude Ricard. C'est dire... il faut avouer que j'avais écrit à une époque un article peu amène sur l'extension du cru. Depuis, il y a eu un froid, que les grandes pales anti-gel qui se dressent au milieu du domaine n'ont jamais pu vraiment réchauffer. Mais bon, personne du domaine en vue et puis qui me connait aujourd'hui ? Et puis le terroir, qui s'en soucie, en fait ?

On s'installe. On goûte. Trois sessions, des vins du Languedoc et bien sûr du Roussillon, à l'aveugle. On note, en binôme. A moins de 12 de moyenne sur 4 dégustateurs, le vin est éliminé. Au delà, il poursuit son processus de sélection chez Carrefour. L'année dernière, sur 6 000 vins présentés, 40 % ont été éliminé lors de la même dégustation, nous explique le directeur des achats, par ceux là même... qui les avaient proposés, puisque c'est en fait les FOURNISSEURS eux mêmes qui sont là. Amusant. Subtil. Habile. En substance, le message est clair : si vous pouviez arrêter de nous soumettre des vins indignes, ce serait bien. Un, la FAV n'est pas une poubelle mais bien une mise en avant de vins de qualité. Deux, ça nous ferait gagner du temps et de l'argent. Trois, il y a un problème car on devrait prendre les meilleurs, pas éliminer les moins bons...

Fin de la dégustation. Personne ne goûte bien sûr dans une appellation où il a présenté un produit... Il y a là surtout des vendeurs, pas toujours ceux qui ont "sélectionnés" les vins mais ceux qui sont censés les mettre en marché. Tous sont professionnels et goûtent plutôt bien, pour ce que j'en vois. Et, étonnement, "dur". Mon "binôme", acheteur chez un assembleur est en phase avec moi et nous notons vite et dans un parfait synchronisme. Assez sévèrement, nous aussi, comme tout le monde dans la salle et j'ai l'impression que cette année encore, ça va éliminer fort.

20 % des vins que je goûte dépassent 14/20. Un bon tiers est noté en dessous de 12 (Défauts œnologiques. Déviations. Manquements graves). Mais le reste ? Le reste est... banal. Oh, ce ne n'est pas mauvais. Et ce n'est sans doute pas cher, entre 3 et 5 euros en rayon pour la majeure partie des vins que j'ai goûté ce jour là. Mais, comment dire, ça n'a rien d'excitant, ni dans les coopératives, ni dans les vins de propriété, ni dans les vins de négoce. Tout le monde, autour de moi, est à peu près d'accord.

En moi, je pense : pourquoi ? Vingt ans de renouvellement du vignoble, du matériel digne d'un grand cru il y a dix ans, à la vigne et à la cave, des consultants partout, des connaissances à la portée de tous, pourquoi pas plus de vin sexy et/ou à forte personnalité, de ceux qui vous obligent à ouvrir une bouteille même si vous ne vouliez pas boire ?

Je pense à Jacques Berthomeau. J'en parle au directeur des achats. Dans son rapport, Cap 2010, Jacques disait entre autre que "l'Aval devait piloter l'amont". C'est à dire que la distribution devait influencer la propriété sur la nature et le type de vins qu'elle devait réaliser. En substance, nous, les vignerons, devrions demander : quels vins voulez vous, chers amis de la Grande Distribution, chers confrères Cavistes, chers Restaurateurs à la pointe du contact avec les buveurs, les vrais, les tatoués ? A eux de sentir les envies et les besoins de leurs Clients et de nous orienter. A l'évidence, cela ne fonctionne pas. Tout le monde, dans la discussion, convient que cela serait bien pour tout le monde, mais, ça ne fonctionne pas, ni dans un sens, ni dans l'autre. Nous manquons "d'orientateur de vin" ? Ou un autre nom, sans doute, mais une  tâche bien précise.

Sur son blog, au retour, pur hasard, Jacques cite Walden. Une marque pleine de bonne volonté mais qui peine à trouver ses marques, justement ;-). Et aujourd'hui, il donne une intéresante reflexion sur la "qualité" et la "valeur". Cela me pousse à écrire ce billet car si l'on pouvait, ce jour là, à Bordeaux  trouver à beaucoup de vins certaines qualités, peux d'entre-eux avait une véritable "valeur" et encore moins, une "personnalité". De très bons vins de consommation courante sous l'étiquette de l'AOC, à dire vrai. Et c'est pas la réforme en cours qui va arranger les choses. Avant de se lamenter sur la baisse d'intérêt des consommateurs pour le vin, sans doute ferait-on bien, nous, les vignerons, de nous remettre en question sur la "fragilité de la qualité" de notre offre et sur les raisons de nos manquements...

P.S. : beaucoup aimé le Tautavel "Sang et Or" de Gérard Bertrand (dans la concentration, la puissance sudiste et le boisé) et la cuvée simple d'Ollieux Romanis, débordante de fruit et de charnue gourmand. RDV à l'automne ;-)

7 commentaires

#1. Lalau | mercredi 18 mars 2009 - 13:45

Je ne pense pas que la GD française soit réellement intéressée par le vin. Question de marge? Question de complexité de l'offre? Peur de la propagande anti-vins?

Toujours est-il que peu de ses acheteurs sont vraiment pointus - et combien restent en place assez longtemps pour acquérir l'expérience nécessaire? On n'achète pas des grands crus comme des haricots en boîte, il ne suffit pas de savoir dire "Non" et "Moins cher".

La GD veut bien faire des coups, se monter une image à bon compte via les FAV, mais son fond de rayon est indigent - comparons avec les offres des pays limitrophes, et en termes de qualité, et en terme de choix. Alors, si c'est elle qui doit piloter l'offre, on est mal barré. Notez que cela reflète aussi la méconnaissance des nouvelles générations vis-à-vis du vin - ce n'est pas seulement le fait de la bande à Ruquier, c'est malheureusement assez général en France.

Enfin, c'est mon avis.

#2. Eric C. | mercredi 18 mars 2009 - 17:58

A propos du niveau moyen de connaissance des profanes sur le vin, j'ai fini par me lancer dans une tentative d'approche, en plusieurs épisodes, de ce qu'est le vin. Sans prétention, à part celle de ne pas trop se prendre au sérieux.
J'ai l'avantage d'avoir une passion pour le vin suffisamment récente pour ne pas avoir oublié mes ignorances initiales :)

C'est par ici :
http://eric.cabrol.free.fr/dotclear...

En espérant que certains yeux plus avertis que les miens viennent régulièrement y faire un passage pour repérer (et ne pas hésiter à corriger) les plus grosses boulettes ...

#3. hervé bizeul | mercredi 18 mars 2009 - 22:10

Cher Hervé, merci pour ce commentaire.
Si les chefs de rayons ne restent effectivement pas longtemps en poste, il n'en est pas de même aux achats ou au marketing où les responsables sont là depuis longtemps.

Sur le "fond de rayon indigent", je te laisse bien sur libre de ton appréciation. Permet moi de signaler - et de regretter - qu'aucun journaux pro ou grand public ne l'ai jamais goûté en entier, à ma connaissance, et qu'aucun journaliste n'y achète jamais un lot de bouteilles... Bien malin alors qui en connait la qualité, en dehors des dégustations presse lors des FAV...

Enfin, le sens de mon papier était de signaler simplement que, peut-être, si les acheteurs de GD portaient sans doute une part de responsabilité sur le manque de créativité et de qualité du secteur, les commerciaux et les vignerons en avaient peut-être une aussi, à ne leur présenter pour l'essentiel des produits allant de passable à médiocre. Tu es le bienvenue l'année prochaine si tu veux goûter. Ton avis m'intéresse.

Enfin, ce n'est pas bien sûr qu'à elle à piloter l'offre, mais de toute façon, personne ne le fait, même pas les journalistes, sois dit en passant, toujours prêts à critiquer mais rarement à conseiller, à proposer ou à se révolter.

#4. slybud | vendredi 20 mars 2009 - 13:04

Bonjour Hervé,

Marrant le PS : ce sont les 2 vins que j'achete chez Carrefour les rares fois où j'y vais et où je me faisais les mêmes remarques sur le dernier millésime
Pour de vrai, pas pour fayoter :)

@ bientôt

#5. laurentg | vendredi 20 mars 2009 - 17:06

Corbières : Château Ollieux Romanis « Cuvée Florence » 2001 - 7/10/08 (cr par Eddy Gautier)
(Syrah majoritaire plus Carignan, Grenache)
DS16,5/17 - LG15,5 - MF17 - MS15,5 - EG16,5 . Note moyenne : 16,3
La robe nous fait deviner un vin assez évolué.
Le nez est magique, une vraie invitation à le boire. Notes de fruits cuits, agrumes, de grillé et un super fumé.
La bouche nous confirme une belle Syrah.

Nous l'avons noté comme une Cotie-Rôtie, comme certains de nos camarades d'ailleurs.
Ce vin est une vraie découverte et nous confirme le beau millésime 2001 en Corbières. Ce vin est à parfaite maturité.

#6. Olival | dimanche 22 mars 2009 - 11:49

La GD a une vocation, une logique, une raison d'être (appelez ça comme vous voulez) de rentabilité. Son rayon vin ne sera jamais un lieu de pédagogie et de découverte.
Le but est de vendre au plus grand nombre ce qui exclu les vignerons et les cuvées les plus exigeants qui demandent du temps, la dégustation et beaucoup d'informations pour être appréciés.
Le merchandising ne peut pas remplacer le contact humain pour initier et faire connaitre un vin et le consommateur a une logique temps, lorsqu'il fréquente ces magasins, qui ne le rend pas disponible pour s'intéresser sérieusement à ce qui va lui être proposé.
Seuls quelques hypers dont les propriétaires fortunés font de ce rayon leur "danseuse" (voir liste dans la RVF de ce mois ci) arrivent à proposer quelques pépites inhabituelles dans ces lieux.
Nous sortons alors de la logique de leur business pour entrer dans une relation de passionnés car ils acceptent certainement une baisse importante de leur taux de marge et attirent une catégorie de client sensible à cette offre.
Les cavistes n'ont pas de soucis à se faire, ils resteront encore longtemps les seuls lieux vraiment adaptés à une propositon de vins ambitieux et représentatifs de l'excellence de la production de beaucoup de vignerons.
Je sors de 3 heures de dégustation de 12 millésimes de la cuvée Rémus du Domaine de la Taille aux loups commentée par Jacky BLOT...et je mesure désormais ce qui sépare les différents circuits de distribution dans leur capacité à mettre le vin en valeur.

#7. Sam | jeudi 26 mars 2009 - 15:24

Bonjour, Hervé,

J'ai une expérience sur le thème de FAV en GD que j'ai rencontrée en 2005 dont je vais vous entretenir.
Si, il est vrai qu'il est possible de réussir des coups ponctuels à témoin "Wendel" et "Les ollieux-Romanis" mais l'éventail de la GD est tellement vaste, que cela s'apparente à de la loterie. Ensuite il est des appellations dans lesquelles il est impossible de faire des affaires (Bourgogne, Jura, Vallée de la Loire, Côte du Rhône Septentrional, Savoie, Jurançon, Champagne de qualité).
Bon, je vous narre mon expérience en 2005 je trouve en GD des millésimes 2003 dans des appellations et des viticulteurs avec qui je travaille depuis trente ans ( 1 Madiran, 1 Tavel, 1 Cru Bourgeois Exceptionnel Haut-Médoc 2003) le prix semble intéressant, mais méfiant j'en prend une bouteille de chaque, mais à la dégustation les vins n'ont rien de commun avec ce que j'ai en cave. Je prend l'initiative d'appeler chaque viticulteur pour demander le prix du vin et à chaque fois j'ai eu cette réponse : "Mais, Monsieur, le 2003 nous ne l'avons pas encore mis en bouteille !" alors ! qui avait-il dans les bouteilles en vente en GD ?
Alors j'ai cessé d'acheter ces propriétaires, de crainte d'avoir les mêmes vins qu'en GD.
Certains vignerons m'ont dit d'écrire à l'INAO, mais ceux-ci préfèrent sans doute voir les vins être écoulés, plutôt que d'avoir les vignerons dans la rue à manifester parcequ'ils ne peuvent écouler leur production.
Alors j'irai toujours sur le terrain, quoi de plus beau que d'arpenter des vignobles ?
Amitiés.

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