Si tu vas à Shanghai, n'oublie pas ton Chandaï.
Hou, les amis, voilà pas que cette nuit, un petit vent froid et humide s'est levé et fait régner sur Shanghai une température qui me fait me féliciter d'avoir emmené un bon pull.
8 h, je fais quelques longueurs dans la piscine de l'hôtel. Sur la terrasse, deux employés lavent les vitres comme si leur vie en dépendait, tant au niveau de l'application que du rythme. Ils mouillent vraiment leur chemise et y mettent tout leur cœur. Ce sont de simples ouvriers. Personne ne les regarde. Aucun chef ne les contrôle.
Le thème de la journée est lancé, ce sera "différences et philosophie pratique". Et on en aura besoin. De philosophie. Et d'humour 
J'ai beaucoup pensé, aujourd'hui à cette vieille histoire du fabricant de chaussures qui se dit que, peut-être, l'Afrique est un marché pour lui. Il commande alors, avant de se lancer, une étude de marché. Et comme il est prudent, il en commande même deux, se disant qu'au moins, il serait certain...
La première étude arrive. Très sûr de lui, le sondeur lui expose les tenants et les aboutissants de son étude, les chiffres, les tests et, en résumé, lui annonce : "monsieur, pour vous, l'Afrique n'est pas un marché. Sur 900 millions d'habitants, 80 % marchent pieds nus. N'y allez surtout pas !
Le deuxième arrive quelques jours après. En résumé, lui dit t'il, l'Afrique est un marché formidable pour vous : sur 900 millions d'habitants, 80 % marchent pieds nus . Le potentiel est extraordinaire. Allez y, vite !
Bon, j'aurais pu résumer la situation avec une image plus forte et plus courte : la bouteille à moitié vide ou la bouteille à moitié pleine. Personne ne boit du vin en Chine : est ce une opportunité ou une malédiction ? Conférence par Hervé Bizeul, dans le cadre de "connaissance du monde du vin" ;-).
Bon, je rigole, enfin j'essaie, parce que ce n'est pas en trois jours que je vais connaître ou comprendre un marché si complexe et si mouvant.
Mais ce matin, en sortant de chez Métro, j'ai plutôt envie de rire jaune (désolé, je sais, elle est facile). En deux mots, un résumé de la – nouvelle – responsable des achats : les chinois connaissent à peu près autant du vin que le français moyen sur le thé. Le français sait que le thé, c'est une plante. Le chinois sait que le vin, c'est une boisson. Stop. Fin du message. Alors votre vin du Roussillon, vos cépages, vos espoirs, votre passion ou votre travail, vous le remballez, avec le reste de votre message et back to France parce qu'il n'y a aucune possibilité pour vous ici. Votre fils, dans vingt ans, peut-être. Parce ce que pour elle, ce n'est ni le lieu, ni l'heure.
Bon, j'exagère un peu, parce qu'elle parlait allemand, alors, pour le délai, j'ai peut-être mal compris
Mais dans l'esprit, c'était un peu ça. Le restaurateur chinois vend ou va vendre du vin chinois quand il vendra du vin. Ah oui, et un peu de Jacob's Creek, qui appartient à Pernod Ricard. Et un peu, éventuellement, d'un vin de pays quelconque, connoté cépage, fait à façon, sur mesure, par un quelconque négociant d'ici ou d'ailleurs, au plus bas prix possible. Mais c'est pas vous qui le vendrez, vous arrivez trop tard et vous êtes trop petit. Je crois qu'elle a dit "nain", en fait. Mais j'ai peut-être pas compris le bon mot en allemand
Bon, ça c'était, vous l'avez compris, la partie bouteille vide.
Du coup, on a rejoint Hans Peter. A deux pas du siège social de Métro, dans un fast food chinois. Personne ne parlait même anglais et on a le plus grand mal à commander un thé... Incroyable. Bon, c'était archi simple, populaire en diable comme dirait François Simon ;-). Mais frais et bon. La porte à côté, il y avait un mac'donalds qui semblait triste et sale. Et qui n'avait rien à faire ici...
Pour se remonter le moral, on s'est mis à philosopher et à refaire le monde. D'abord des chaussures ;-). Et puis Hans Peter nous a expliqué que lui, depuis deux ans, il essayait vraiment de le changer, le monde, en apprenant aux 700 ou 800 millions de paysans chinois (enfin, quelques uns, parmi eux, les premiers...) les trois mots magiques qui sont "Origine"; "Qualité"; "Sécurité" (et donc traçabilité). Qu'au début, personne ne le prenait au sérieux. Et que deux ans plus tard, il avait 400 produits sous label "Starfarm", avec la photo de chaque producteur sur une borne interactive dans les 32 magasins Métro. Au lieu de trucs indéterminés dans des sacs en plastique, un peu comme dans votre (mon ?) congélateur; et que, sans faire de bruit, sa petite révolution à lui faisait son bonhomme de chemin. Timidement. Malgré les réticences, les blocages et les mauvaises augures. On s'est mis à rêver, en silence, aux chinois amateurs de vins d'auteurs...
On a mangé des algues, délicieuses, coupées comme des haricots verts. Il a essayé de me faire manger des œufs marinés six mois dans... je sais pas dans quoi et je veux pas savoir, mais il était que 11h, alors j'ai honteusement refusé, en ayant une pensée émue pour mes amis Dupéré-Baréra qui eux, je n'en doute pas auraient essayé
Et puis on s'est fait deux ou trois raviolis vapeur, avec plein de crevettes dedans, plutôt meilleurs que tous ceux que j'avais goûté en France jusqu'à maintenant. Et puis on s'est dit qu'on allait pas baisser les bras comme ça et qu'on aller avoir plein d'idées pour changer le monde (la Chine ?) et expliquer le terroir aux chinois. Hum. Vaste programme, j'en conviens. Et on avait encore rien bu
Sauf le thé, qui a fini par arriver. Bizarre.
Le soir, donc, on a commencé notre travail de bénédictin. On en a convaincu 3. Enfin je crois. Et j'espère, surtout ;-). Sur 1,4 milliards, soyons positifs, il n'en reste que 1,399 997 à convaincre. Certes, c'est ce qu'on peut appeler "un début". Peut-être pas un "bon début". Mais un "petit début", oui. Un petit pas pour moi. Un petit pas pour le domaine. Un petit pas tout court, d'ailleurs. Un pas de fourmi
Un frémissement. Une intention. Un truc quantique
Mais les trois sur les 15 qui ont écouté notre message sur les sols, la géologie, les vieilles vignes, l'amour, le vivant, les espoirs, la conscience des vignes, la beauté de mes coteaux et de mes échalas (notes à mes confrères qui vont aller en Chine : je ne crois pas que la comparaison entre le pal et l'échalas soit la bonne image à employer pour expliquer l'échalas aux chinois
et tout le toutim et qui ont bu les vins qui illustraient mes PPS (putain de bons vins, il faut le dire, pas du tout fatigués par le voyage en avion ni le jetlag. Du bon boulot et de quoi être fier, les gars - notes pour mon équipe qui trime pendant que je me promène), je pense qu'ils ont comme moi un peu de mal à s'endormir ce soir tant leur vision (enfin la vision qu'on leur a donné) du vin français a changé.
Bon, à moitié déprimé, on s'est fait une petite bouteille de rouge (ou deux...) dans un endroit super, avec un mec super, et on a continué à philosopher, mêlant quelques dictons africains (le "jour qui vient après la nuit", un peu de Tao (tu sais jamais si une chose est bonne ou mauvaise avant la fin de la partie), un chouïa de confusianisme (tout voyage de 1 000 kilomètres commence par un premier pas) et surtout on a bien rigolé en se disant qu'on était pas prêt à vendre notre âme au diable pour vendre n'importe quelle daube aux chinois, sous prétexte qu'il y a un "goût chinois" et qu'il faut s'y plier si on veut vendre et se faire plein de pognon sans se soucier de l'avenir du monde. Grand moment, digne des tontons flingueurs. Manquait la caméra
C'est clair pour moi, très clair même depuis cette révélation que j'appelle désormais "l'Ha Cao de 11 heures", qui sonnait comme une évidence proche d'une illumination dans le sens Zen du terme : je ne peux imaginer ni faire ni vendre un vin "matière première", interchangeable au gré des pays et des modes. Ce n'est pas pour cela que j'ai pris tant de risques et fait tant de sacrifices... Je n'envie pas ceux qui font cela et n'envie pas non plus ce qu'ils font : vendre du prix, vendre de l'opportunité. J'ai parlé toute la journée de "culture", de "transmission", de "qualité", de "partage".
J'ai eu l'impression de parler Chinois...
Bon, à part ça, gonflé à blog pour la nouvelle journée qui nous attend. Celle-ci était bien remplie et j'ai beaucoup appris, sur les chinois et sur moi-même. "Car avec tout l'argent du monde, tu ne peux acheter la journée que tu as gaspillée", comme dit mon ami HP 
P.S. : Mon ami Philippe, nouvellement rencontré mais immédiatement classé dans la catégorie "gentleman", m'indique qu'il a neigé sur Pékin aujourd'hui. Presque au moment où nous ouvrions la première petite Sibérie sur le sol Chinois... Comment ne pas y voir un heureux présage ?
Demain, je double mon score 
Pardon pour les fautes, il est 2 heures du matin ici...
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5 commentaires
Hervé, tu vas être déçu ! S'il a neigé à Pékin… c'est parce que les chinois l'ont bien voulu… En effet, en raison du manque de pluie récent, ils ont "shooté" des nuages pour les transformer en pluie. Seulement voilà, la baisse de température aidant, c'est de la neige qui est finalement tombée ! De là à dire que les chinois font la pluie et le beau temps (enfin c'est déjà le cas chez Metro apparemment
), il n'y a qu'un pas…
>Bon, à part ça, gonflé à blog
Je ne sais pas si elle est volontaire, mais comme diraient les italiens, e bene trovata
Bon courage, et merci pour ces billets en quasi-direct, qui valent bien plus que les quelques coquilles qu'on peut y trouver ...
Bravo pour ce post...à 2 heures du matin. Il m'a rappelé mes tentatives, il y a une dizaine d'années, pour leur vendre de la peinture bâtiment.
Ils sont pas faciles ces chinois, et pour réussir il faut beaucoup, beaucoup, beaucoup de patience.
Au fait, ce sont eux qui m'ont vendu de l'oxyde de fer
Cordialement
Roger
Les chaussures : il s'agit d'une histoire vraie, de Monsieur Thomas Bata qui envoya ensuite en Afrique une floppée d'enthousiastes dont mon parrain, Joseph Mauss qui y fit carrière avant de s'occuper du Brésil et de la France.
Le vin en Chine sera chinois - sans doute, vu qu'ils n'ont pas attendu 2009, pour y réfléchir. Les pontes de la de viticulture Française (de l'Université de Montpellier, pas de Bordeaux) y sont allés il y a bien 30 ou 40 ans déjà, pour les conseiller, des Riesling Chinois, j'en ai vu à Provin il y a une bonne douzaine d'année - il y a les climats, il y a les hommes, il va bien y être une production de vin en quantité, comme il y a des production de tout, plus vite et moins cher - et une clientèle pour des vins Chinois de "haut de gamme", exporté sur le marché Européen dans quelques années, et bu dans des bars à vins Parisiens à la mode:-)...
Reportages, comme d'habitude, fascinants à lire - et toute proportion gardée, les mêmes émotions pour toi, face à ces métropoles et leur faune, que pour une gabatche de l'arrière pays de l'Hérault, qui monte à Paris, pour faire remarquer son vin - comme quoi tout est relatif...:-).