Ces évènements se déroulent ...

...  entre 4 heures et 5 heures du matin...

Serge arrive à la Chique dans l'objectif de passer un souffre poudre (poudrer) un peu partout. Les deux tracteurs sont prêts depuis la veille, les poudreuses attelées, les sacs de soufre chargés dans les deux fourgons qui vont suivre les deux tracteurs pendant tout leur périple, de nuit, aux phares. Impossible de poudrer le jour, sous peine de tout brûler. Las, la météo s'est trompée, le vent n'est pas tombé et la tramontanette est une vrai tramontane. On ne réfléchit pas longtemps, on met le point dans sa poche, on serre un bon coup et on change de programme.

Pierre arrive. Tous les deux détellent les poudreuses, attellent l'un le pulvérisateur trainé pneumatique, l'autre une charrue. 5 heures, Pierre et Yanoush s'en vont traiter au mas farine (15 km), en espérant que le vent là bas ne dépassera pas 20 km/h. Dans le fourgon, une cuve de mille litres, remplie d'eau; le souffre mouillable, en bidon, a remplacé la palette de soufre poudre. Encore fallait-il l'avoir...

...  entre 6 heures et 7 heures du matin

Toute l'équipe rejoint Serge qui donne à chacun ses tâches de la journée et forme les équipes. Entre temps, il a entièrement réorganiser les matériels, préparant un deuxième fourgon avec cuve d'eau, quatre machines à dos plus une de rechange, au cas où. Le fourgon s'en va.

Jean-Yves part labourer la Chique avec le deuxième tracteur.

...  entre 8 heures et 9 heures du matin

Tout le monde est au travail.

Le vent se maintient, mais la pulvérisation pneumatique permet de traiter malgré tout. Je surprends Pierre à manœuvrer dans une tournière délicate au vieux grenache du mas Farine. C'est juste mais ça passe. Il fallait le faire.

A deux pas, Yanoush fait le tour des manquants, pour les aérer un peu, en piochant énergiquement. Les herbes récalcitrantes sont arrachées à la main. Toutes les heures, il revient vers le village pour charger de l'eau puis la pompe dans la cuve du pulvé afin d'éviter au tracteur de revenir au point d'eau et gagner un temps précieux.

... entre 9 h et 10 heures du matin

Je continue mon tour des parcelles, attentif à ce qu'il faudra faire dans chacune d'entre- elles. Dans ma main, mon iphone en mode dictaphone. Le matin est beau, l'air frais, la tramontane forte mais supportable. La lumière est sublime. Pour comprendre le Clos des Fées, l'amour que je lui voue, il faut venir un matin de juin, vers 6 heures, et marcher quelques heures avec moi, sans trop parler, juste en savourant le soleil qui se lève, les oiseaux qui s'affairent, les senteurs de garrigues, les premiers genêts en fleurs, les parfums d'aubépine, l'odeur de la terre, la paix.

L'équipe d'ébourgeonnage est à l'œuvre dans le merlot, sur échalas et en gobelet. J'y crois, au gobelet, mais il faut être très très convaincu tant cela demande du boulot et surtout du boulot au moment "t", au jour "J", et pas J+1 ou J-3. On travaille désormais au sécateur, pour ébourgeonner, afin de ne pas faire de plaies irréparables. C'est plus délicat, plus long, mais c'est mieux. Alors, on le fait. Je reste un demie-heure avec eux, corrige un ou deux gestes, indique un cas particulier, vérifie que tout est acquis. C'est parfait.

Magda, qui vient de démarrer, se contente d'attacher au rafia, chaque pied devant être étudié avant de décider à quel niveau l'attacher. Trop haut, on ne protégera pas tout. Trop bas, on risque de casser les jeunes sarments. Bien sur, ce sont des sélections massales. Alors, chaque pied pousse à son rythme.

... entre 10 h et 11 heures du matin

Éric soutire les vins en vue de la mise en bouteille de la semaine prochaine. Claudine répond au mails, préparent des commandes, des DAA, des factures, des analyses, des étiquettes improbables pour la Chine, le Japon, Taïwan, la Belgique, la Suisse, Roubaix... Elle règle des problèmes de transport, de casse, répond au téléphone, fait une dégustation à des belges passionnés, fait une liste de tout ce qu'elle n'aura pas, encore, le temps de faire.

... entre 11 h et 12 heures du matin

Je continue ma tournée dans les vignes, à la recherche de l'équipe "pulvérisation" qui court, une machine de 20 kg sur le dos. Bruno et Yves donnent le ton, les autres suivent, d'un pas rapide.

On est pas là pour se balader, il faut être rapide, précis, l'objectif est de faire tous les Carignan les plus vieux à la machine à dos. Le souffre est un produit de contact, il ne pénètre pas. Au fur et à mesure de la pousse, il faut à nouveau protéger. Et après trois semaines à végéter, depuis quelques jours où il fait meilleur, ça pousse à toute berzingue... Au programme, si tout va bien, peut-être 4 hectares. Marcher vite est important, le plus important reste les transferts. Les parcelles sont minuscules, disséminées sur plusieurs kilomètres carrés. A chaque fois, il faut tout recharger, puis tout recharger, ne rien casser, ne rien renverser, ne rien SE casser, dans les pentes et dans les cailloux. Et bien sûr adapter le jet à l'importance de la pousse. Mais au final, très peu de souffre est nécessaire. Inconvénient par rapport à un systémique ? il faudra y revenir dans 7 jours...

... entre 13 h et 14 heures

Point avec Serge, parti puis revenu de Perpignan porter je ne sais quoi à réparer, acheter je ne sais quoi pour réparer. Boulons, outils, manchons, vannes, buses, les pièces d'usures représentent  un budget colossal. On dirait qu'on les mange. Et pourtant, on gaspille pas. Mais si on ne les a pas en stock, si on rate un traitement, un jour, toute une parcelle peut être compromise. Alors, on le fait et l'entretien préventif nécessiterait presque un poste à plein temps, de nettoyage en révisions.  On fait le point sur tout ce que j'ai vu et tout ce que je pense qu'il faut faire. On est en phase. On charge la météo du soir et le programme change à nouveau. Il est vendredi mais ce soir, on pourra poudrer. Ce sera cette nuit. Pourra t'il se reposer un peu avant ? Je l'espère. Entre temps, son téléphone n'arrête pas de sonner : on a fini, on a pas fini, on va où, on fait quoi ?

... entre 14 h et 15 heures

Ma vie de bureau continue. Il faut envoyer des photos. Écrire des textes. Tiens, une petite bio pour le grenache symposium de la semaine prochaine. 150 signes, en anglais. Relancer des clients existants ou potentiels, suivre je ne sais combien de dossiers commerciaux. Je termine mes fichiers graphique pour les étiquettes en cours d'impression, en espérant ne pas me tromper sur un degré ou un code barre, jonglant d'Entourage à Ragtime, d'Excel à Photoshop, d'Illustrator à Safari. Drôle de métier où il faut savoir tout faire. Je reprends pour la énième fois mes tableaux de mises en bouteilles, priant pour n'avoir rien oublié et être dans les délais, tentant de faire arriver en même temps au même endroit bouchons, bouteilles, capsules, étiquettes, palettes, films et j'en passe. Aucune chance, bien sûr, mais on peut sans doute limiter la casse.

... entre 15 h et 16 heures

Jean-Dominique, comme ça va ? On avait rendez vous ? Petite réunion impromptue... Il fait des chèques. Je les signe. Des contrats, pour les saisonniers. Je les signe. Des déclarations de toute nature, preuve du génie de la bureaucratie mondiale. Combien de taxes, de prélèvements, de bordereaux, de certificats de pureté, d'origine ou de je ne sais quoi est ce que je signe tous les mois ? Impossible à compter. Heureusement qu'il est là... On a peine fini un bilan qu'un autre arrive. Une déclaration, qu'une autre arrive. Au fait, et la dématérialisation de la Douane ? Et les nouveaux règlements, obligations, traçabilités en tout genre, nouveau ODG, nouvelles obligations... Comment se tenir au courant ? Comment ne pas faire d'erreur ? Manque encore ma déclaration de revenu, une société à créer pour - peut-être - continuer le projet Chique... 

... entre 17 h et 18heures

Tiens, un groupe de clients, que j'avais oublié. Oui, mais les enfants, l'école, le bain ? On se remotive, on est passionné, les clients aussi et puis ils sont montés à Vingrau, sans doute pour la seule fois de leur vie. Alors, allons y. On sort les verres, les fiches, on commence à partager. C'est pour ça qu'on fait du vin, non ?

... entre 20 h et 22 heures

Tiens, c'est le bon moment pour appeler sur Skipe certains pays, certains clients et amis. Rentrer aussi les emails de ceux qui ont téléchargé un bon de commande sur le site, leur envoyer un petit mot. Un coup de fil à Serge, mais il est dans une zone qui ne passe pas. Ah, ça y est. Tout roule ? Tout roule. Tu traites jusqu'à quelle heure ? 4 heures...

... entre 4 et 5 heures du matin

Serge rentre à la Chique et finti de poudrer le grand Carignan du Plateau en attendant Pierre. Il va se coucher. Il l'a bien mérité. Merci... Pierre prend la suite et commence à poudrer la Chique, à la lumière de ses phares, en regardant le jour se lever. Les premiers rayons du soleil vont sublimer la poudre jaune et la transformer en vapeur. Rien de mieux contre l'oïdium.

24 heures chrono, une journée particulièrement fournie, riche, complexe, où tout est vrai. Simplement, en vrai vrai, c'est encore souvent plus riche, avec de nombreux rebondissements inattendus...

Ce jour là, il fallait tout faire à la fois, profiter d'une fenêtre de tir climatique comme il y en a peu cette année, avoir un matériel de fou, une équipe de fou (plus de 17 personnes sur le pont ce jour là), ne jamais se retourner pour réfléchir au coûts de cette tentative vaine de viser l'excellence... Il fallait que je vous la raconte, et encore, j'en ai oublié...

Dis, Hervé, pourquoi tu écris pas plus souvent sur le blog ? ;-)

7 commentaires

#1. Iris | mardi 1 juin 2010 - 15:10

beau tableau - avec les tracteurs, les 16 employés et un paquet d'hectares en moins, je pourrais raconter une histoire pas trop loin de la tienne... c'est une période cruciale dans l'année, mais chaque période pourrait facilement remplir 24 heures chrono, si on y regarde de près dans notre métier:-)

#2. maussc | mardi 1 juin 2010 - 18:07

Respect et admiration

#3. Matt du Québec | mercredi 2 juin 2010 - 02:07

Cher Hervé, c'est avec un grand plaisir que je reprend le récit de vos aventures écrites sur votre blog, je m'en délecte à chaque fois. Bref, vos écrits m'ont manqué.

Quand j'ai lu votre récit de 24h chrono, j,ai bien compris pourquoi on ne vous lit plus aussi souvent présentement. He bien, continuez vous et votre équipe de travailler aussi fort pour nous donner la chance de déguster vos vins que nous affectionnons tant ils sont en finesses et empreints d'honnêteté.

Merci et un gros salut du Québec

#4. Stéphane | mercredi 2 juin 2010 - 09:30

Ce billet ne serait-il pas là pour dissuader tous les futurs néo vignerons? Je plaisante!!!
Merci de relater le dur et aléatoire métier de vigneron, dur physiquement et moralement, aléatoire car, ne l'oublions pas, la nature dicte les actes, l'emploi du temps et le quotidien. Tout au long de l'année c'est "Dame nature" qui commande, et planifie les interventions humaines. A y réfléchir, c'est peut-être mieux qu'un D.R.H ou un D.G. sans arrêts sur notre dos.
Courage pour vous et l'ensemble de votre personnel.

#5. Monik du DDB | mercredi 2 juin 2010 - 11:43

Ah ! voilà ce que j'appelle un vrai billet bien long et détaillé, le "style Hervé" quoi ! Votre mérite est d'autant plus grand que vos journées sont un tantinet surchargées... MERCI !

#6. Bourgogne Live | mercredi 2 juin 2010 - 13:36

Un régal de vous lire!
Une telle passion assumée force le respect!
François

#7. David | jeudi 3 juin 2010 - 22:13

Ouahouh, Jack Bauer, il peut aller se rhabiller ;-))

A quand un 24h chrono vigneron?

Courage à vous.

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