Doit-on mériter les vins que l'on boit ?
Par Hervé Bizeul, lundi 22 janvier 2007 à 07:04 :: États d'âmes et opinions :: #304 :: rss
Depuis plusieurs semaines, l'envie d'écrire ce billet me trotte dans la tête et je ne sais pas par quel bout le prendre. Bon, le titre vous a donné une bonne idée du sujet, mais il reste à le développer.
Contexte.
Il y a quelques semaines, nous voilà partis Claudine et moi pour dîner dans un grand restaurant parisien à l'occasion de son anniversaire. A Vingrau, 350 habitants, le calme et le bon air sont de rigueur, mais... pas la gastronomie. On ne peut pas tout avoir...
Depuis longtemps, je voulais retourner rendre visite à Jean-Claude Vrinat et toute son équipe du Taillevent. D'abord parce que j'aime l'homme, l'endroit, le personnel, l'ambiance, ensuite parce que c'est sans doute le dernier 3 macarons en France où l'on peut boire une belle bouteille en ne la payant guère plus cher que ce quelle voudrait chez un bon caviste, ce qui, pour un amateur de vin, n'est pas une option négligeable... Parce que vous, je ne sais pas, mais moi, manger divinement en buvant un vin médiocre, sous prétexte qu'il n'y a rien sur la carte ou que le restaurateur fait coefficient 10 sur les vins, ca me gâche un peu le plaisir.
Je ne vous raconterai ni notre dîner, ni notre vin, ce n'est pas le but de ce billet ni l'objet de ce blog, mais je soulignerai que tout était parfait, comme d'habitude.
Pour qui aime la cuisine au siphon, les plats déstructurés puis "reconstruits", les couleurs acidulées, la musique lounge et, en revanche, est totalement indifférent à la patine d'une boiserie, à la compétence et au dévouement d'un personnel qui considère le service comme un art de vivre, où à la façon dont le couteau trouve presque par magie l'articulation d'une cuisse de volaille, Taillevent n'est certes pas une adresse à conseiller. Pour les autres, qui apprécient tout cela, aiment les produits qui ont le goût de ce qu'ils sont, ne confondent pas la restauration et le cirque et bien sûr aiment les bons vins, grands ou petits, vendus au prix juste, il faut y aller une fois dans sa vie (au moins ;-). Bref, maintenant que tout le monde sait que j'aime Taillevent, parlons du sujet qui me préoccupe.
A côté de nous, deux hommes d'une petite quarantaine d'années, deux amis, à l'évidence, sont rejoints par leur femmes accompagnées d'une amie. Sans vraiment faire attention à leur conversation, ce qui est difficile parce qu'ils parlent assez fort et semblent très joyeux, nous comprenons rapidement qu'ils sont des habitués, qu'ils sont là pour faire la fête et que le voiturier a trouvé préférable de garer leur Bentley Continental GT au parking, parce que comme c'est un cabriolet, il préférerai éviter que quelqu'un se lâche sur les sièges en cuir... Au passage, je n'ai rien contre les Bentley, bien au contraire, et que les choses soient claires, bien que je n'aurai sans doute jamais les moyens de m'en payer une un jour (ni le mode de vie qui me permettrait d'en profiter pleinement, d'ailleurs...), je ne désespère pas d'en conduire au moins une un jour pendant quelques instants. Juste pour le plaisir et parce que la jalousie est un défaut dont la nature ne pas pourvu.
Après un magnum de Roederer Cristal pour se mettre en bouche, alors que nous finissons gentiment notre plat principal en sirotant un Barolo du grand L. Sandrone, le sommelier apporte un blanc que je n'arrive pas à voir puis, après une courte et amicale discussion avec l'un des deux clients, très sympathique au demeurant et qui lui donne l'ordre amical de choisir pour lui une grande bouteille, le voilà de retour avec... un Cros Parentoux 93. Je manque en avaler de travers... Pour ceux qui ne savent pas, voilà un cru qui fait aujourd'hui partie de la légende, surtout depuis le départ en retraite de son propriétaire, Henri Jayer, récemment décédé. Il n'y a que quelques restaurants au monde, trois à ma connaissance en Europe, où l'on peut encore en boire sur plusieurs millésimes et Taillevent est sans doute celui où le prix y est le plus raisonnable. Genre trois ou quatre fois moins cher sur table que ce que le vin pourrait atteindre dans une bonne vente aux enchères ou auprès d'un brooker...
Je l'avoue non sans une certaine honte, une pensée m'éfleure : ces dégustateurs, à l'évidence des financiers en train de fêter un énorme bonus de fin d'année,« méritent-ils » de boire un tel vin ? Ont-ils conscience du privilège qu'ils ont ? Ont-ils « l'expérience » suffisante ? Sont-ils conscients, simplement, de l'émotion que cela pourrait procurer à d'autres amateurs, moins fortunés et sans doute cent fois plus « compétents » ? J'y pense pendant que la bouteilles passe dans les verres, puis que les verres s'approchent des lèvres, toujours dans une ambiance de rire et de fête où tout le « Pathos » du vin est foulé au pied avec énergie...
Nous en sommes aux miniardises. A côté, la fête bat son plein et un Latour 90 est rapidement expédié pour laisser la place à un Pétrus 89. Gloups.
A la fin de la soirée, nous échangeons en nous levant quelques mots amicaux. Ces deux couples aiment la vie. Ils aiment manger, boire, profiter de l'argent qu'ils gagnent en travaillant sans doute beaucoup. Simplement, il ne souhaitent à l'évidence pas devenir des experts ni trop réfléchir au plaisir qu'ils éprouvent en buvant, ce qu'ils font abondement, souvent, et sans complexes ni obligations.
Dans le taxi qui nous ramène à l'hôtel, passablement repu, la main de Claudine dans la mienne, je repense un instant à cette soirée et aux pensées négatives qui m'ont un instant éfleurées. Qui suis-je pour juger de qui a « le droit » ou non de boire tel ou tel vin ? Qui « mérite » ? Qui ne « mérite » pas ? N'est ce pas moi, finalement, qui suis déformé par mes métiers successifs, qui m'ont formaté pour toujours « évaluer » (au moins) ou « classifier » (presque toujours) les vins, ? N'est-ce pas une vaste tendance de fond, qui frappe le monde du vin depuis plusieurs années, que de voir l'amateur le plus inexpérimenté se mettre à déguster le samedi et donner des «notes » le dimanche ? au lieu de simplement les apprécier pour ce qu'ils sont : des instruments de plaisir, et seulement cela ? Vaste question. Je me dis que, si j'y arrive, j'en écrirai un billet. Voilà, je suis en train de le faire...
Au final, je me réjouis avec Claudine du bon moment qu'ont passé mes voisins. Je regrette tout de même un peu, en écrivant ce récit, de ne pas avoir eu le courage d'engager une conversation avec eux. Non, pas pour avoir un petit verre de Cros Parentou, mauvaises langues que vous êtes ;-). Pour leur expliquer un peu plus le vin qu'ils étaient en train de boire, la difficulté de s'en procurer, le privilège qu'ils étaient en train de vivre, le moment unique que, sans doute, ils ne pourraient reproduire parce que chaque bouteille bue rendait le vin plus rare. Pour leur parler d'Henri Jayer, de son travail, de son talent, de l'homme qu'il était, de ses faiblesses aussi, perverti sur la fin de sa vie par justement une prospérité qu'il n'avait pas immaginée et par une avidité qu'il ne pouvait maitriser.
Cela aurait-il changé leur perception du vin ? Sans doute. En bien ? Je n'en suis pas sûr. Finalement, j'ai bien fait de me taire.
Non, il n'est nul besoin de mériter un vin pour y tremper ses lèvres.
Commentaires
1. Le lundi 22 janvier 2007 à 09:44, par bonsvins
2. Le lundi 22 janvier 2007 à 10:03, par Barret Philippe
3. Le lundi 22 janvier 2007 à 12:09, par kaf
4. Le lundi 22 janvier 2007 à 16:01, par tchoo
5. Le lundi 22 janvier 2007 à 16:32, par vincent lucien
6. Le lundi 22 janvier 2007 à 17:17, par Eric
7. Le mardi 23 janvier 2007 à 17:32, par Didier
8. Le mardi 23 janvier 2007 à 17:36, par mauss
9. Le mardi 23 janvier 2007 à 20:19, par Lisa
10. Le mercredi 24 janvier 2007 à 20:59, par Gildas
11. Le mercredi 24 janvier 2007 à 22:36, par Un amateur
12. Le mercredi 24 janvier 2007 à 23:11, par Yves Zermatten
13. Le lundi 29 janvier 2007 à 21:10, par Laurent
14. Le mardi 30 janvier 2007 à 06:41, par Laurent
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