LA PLACE (ou Jean qui pleure)
Par Hervé Bizeul, vendredi 6 avril 2007 à 09:25 :: États d'âmes et opinions :: #342 :: rss
En me promenant hier matin dans les rues de Saint-Émilion – village que je trouve décidément toujours aussi beau, majestueux et mystérieux, je me disais, après deux jours à peine dans le tumulte de la semaine des primeurs, qu’il était étonnant que personne n’est encore écrit un « thriller » sur le négoce bordelais (aussi appelé « la Place de Bordeaux » ou « la Place » comme le disent les « pro »).
Le titre en serait tout trouvé, « La Place », donc, et ferait immédiatement penser à un truc à la John Grisham, du genre « La Firme », ou à un Sulitzer des débuts, style « Money » ou « Cash ». Il y aurait en effet bien des choses à dire sur les rapports entre le « négoce » et la « propriété bordelaise »… Et bien des choses à raconter sur les coutumes et les pratiques de tous ceux qui sont en interaction avec eux, ces 4 000 (4 400, beaucoup sont très « bizarres » ;-))) et des brouettes journalistes, négociants du monde entier, cavistes, sommeliers, amateurs et professionnels en tout genre qui sillonnent en ce moment même les petites routes de la Gironde. On pourrait aisément imaginer une saga en plusieurs volumes : chaque millésime, en soit, est une histoire (voire une saga qui entre dans la légende comme 2000 ou 2005…), une épopée où pouvoir, argent, commerce international et comédie humaine se mêlent intimement.
Ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler en quelques lignes les dessous de l’histoire. Il faudrait du temps, un talent que je n’ai pas pour décrire des personnages ou des caractères, des notes précises, une documentation sans faille. Et surtout une envie, envie que j’ai de moins en moins, je l’avoue et j’espère que mes amis bordelais me pardonneront, tant trop souvent aujourd’hui, il ne s’agit plus de faire de bons ou de grands vins mais, au choix ou ensemble : un problème d’égo, de pouvoir et d’argent.
Oh, je ne crache pas dans la soupe. Pour moi aussi, faire du vin est un métier et je dois en vivre et faire vivre mon entreprise et ses collaborateurs. Mais un peu d’argent au pied d’un bon bilan n’est pour moi que la conséquence du fait de faire des bons vins ou des grands vins, si tant est que cela soit possible, en aucun cas la motivation comme cela me semble être aujourd’hui le cas de quelques grands châteaux bordelais et non des moindres.
Nombres d'entres eux se trouvent désormais aux mains de groupes financiers, de fonds de pension, d'assureurs en tout genre et, à juste titre, certains d'entres vous s'étonneront de me voir surpris par la chose, tous ces nouveaux propriétaires n'ayant jamais caché leurs objectifs. Ainsi va la vie. Heureusement, bien sûr, ce n'est pas le cas pour tous, loin de là.
Aujourd’hui, il faut le savoir, le « pouvoir » à Bordeaux est « aux mains » de la propriété, en tout cas au niveau des « 30 marques » qui comptent (lisez « qui se vendent vite et rapportent beaucoup d’argent ») et celles ci, comme le veux la malédiction depuis que l’homme est homme, sont tentées d’en abuser.
Qui fera partie cette année de ces « trente marques », aujourd’hui intouchables et que tout le monde achètera quel qu’en soit le prix, la demande étant forte et les stocks inexistants ? 90 % des noms sont connus, mais quelques « outsiders » s’inviteront sans doute dans ce cercle ultra-privé. Il faudra pour cela attendre le « jugement de Dieu » ;-)), c’est à dire la publication des notes de Robert Parker. Avant cela, pas de campagne primeur. Et comme il se chuchote que Robert n’a peut-être pas l’intention de sortir ses notes avant Juin, cela permettra à tout le monde d’affûter sa stratégie (et sa trésorerie...) en attendant ;-))
À côté, on parle désormais de « crus périphériques » qui rament plus ou moins, leur destin étant tout entier à la merci de journalistes et de journaux tout aussi « secondaires », d’un réseau durement tissé (et pourtant pas toujours très solide), de quelques amitiés fidèles (pour autant que le risque financier ne soit pas trop grand), de futures promotions en quatrièmes de couverture d’un catalogue de foire aux vins à l’automne 2008 ou 2009...
Vient ensuite la foule des oubliés, celle des « sans grades » (lisez « sans intérêt financier pour le négoce »), qui cette année, prendra de plein fouet la faible notation de l’élite, de par justement la construction pyramidale de leur marché, décrite pas plus tard que mardi. Quand un journaliste américain note une centaine de grands châteaux « 82-85 » (la même note pour tous, on est bien avancé, ça, je peux le faire sans même quitter mon bureau ;-((, que « vaut » alors un bordeaux supérieur pourtant délicieux ? Rien, en vérité. C’est profondément injuste, bien sûr, et l’immense majorité de la production bordelaise d’être aujourd'hui ravalée au rang de « matière première » dont les cours suivent le bon vouloir des marchés et la variation du cours des monnaies…
Pendant toute la semaine, j’ai, intérieurement, remercié le ciel de me permettre de « maîtriser » – autant que faire se peut – la distribution de mes vins. Je connais chacun de mes importateurs, presque chacun des cavistes, des sommeliers, des cuisiniers, de tous ceux qui permettent à mes vins d’atteindre des clients passionnés. Nous nous respectons et nous apprécions mutuellement (enfin je l’espère ;-) et j’apprécie par dessus tout qu’ils aiment le vin avant l’argent, celui qu’ils gagnent étant largement mérité par les risques qu’ils prennent et le temps qu’ils passent à convaincre leurs clients de découvrir nos vins. Merci les amis.
Et le millésime au fait ? Est-il bon ? Mauvais ? Moyen ? Mon vieux Bizeul, tu es has been. Voilà bien une question idiote, de celle que tu te posais dans les années 80… Aujourd’hui, Bordeaux est une région bien plus complexe. Entre premiers et les seconds, il y a les « super seconds ». Et d’ailleurs, au dessus des premiers, il y maintenant 4 « super-premiers »). Mais tu ne peux pas comprendre, tu manques de nuances. A Bordeaux, un millésime n’est plus « bon » ou « mauvais ». Il n’y a que des « millésimes du siècle » (déjà 3 en 6 ans, 2000, 2003 et 2005…), les « grands millésimes classiques », les « millésimes intéressants dont les multiples facettes séduiront tous les goûts » et bien sûr « les millésimes passionnants pour l’amateur » qui pourra alors chercher les bons vins au milieu d'un océan de médiocrité, tel la fameuse aiguille dans la botte de foin. Hourra. Vive la dialectique...
Si j’étais encore journaliste, j’aurais, je vous l’avoue, eu l’envie, cette année, de m'éloigner un peu de tout ce « binzzzz », de toute cette parade et de ses ronds de jambes. Sans bien sur négliger quelques châteaux prestigieux, enfin ceux qui ont avant tout pour objectif de faire de bons vins, j'aurais aimé me concentrer sur les « vrais bordeaux », sur la bonne centaine de « vignerons de l’ombre » qui bossent dur pour sortir des « vins d’auteurs », dont je me sens proche et qui me touchent. Mais bien sûr, mon rédac chef m’aurait dit « coco, ton truc social sur « les pauvres », combien de temps faudra t’il te répéter que ça n’intéresse pas nos lecteurs. Et en plus, ces Domaines là, ils n’ont pas d’argent pour la pub… ».
« L’enfer est pavé de bonnes intentions », disait ma grand-mère. Je n’ai compris que bien plus tard la justesse de cette phrase. Et je comprendrais que ceux qui lisent ce billet aient le droit de m’en vouloir d'écrire sans pour autant agir. Mais ce n’est plus mon rôle et, déjà, dans ce billet, sans doute révèle-je des pensées que je ferais mieux de garder pour moi. A chacun son combat.
Je vous dirai cependant qu'un de mes grands plaisirs de mon court séjour fut... un Côtes de Blaye, bu à l’Envers du Décor, le fameux bar à vin de Saint-Emilion. Un vin d’une précision exemplaire, gorgé de fruit, racé, mûr et précis, qui fait honneur au vigneron qui le fait. Je le connais depuis vingt ans, même si je ne l’ai pas vu depuis des lustres, c’est Pascal Montaut, du Château des Jonqueyres. Si tous les Bordeaux étaient comme ça, dépenser des sommes folles pour un cru classé deviendrait, disons... moins vital. Et on manquerait de Bordeaux dans le monde.
Ce n'est bien sûr pas si simple et gardons nous bien sûr des simplifications trop rapides. Les crus classés ont du bon, du grand aussi, et... Stop
Trop crevé, à demain pour la suite... Ca s'appellera « La Place (Jean qui rit... » ;-)). Mais vous l'aviez deviné ;-)
Commentaires
1. Le vendredi 6 avril 2007 à 12:21, par Isabelle des Ligneris
2. Le samedi 7 avril 2007 à 02:21, par Régis
3. Le samedi 7 avril 2007 à 15:19, par Baraou
4. Le dimanche 8 avril 2007 à 06:49, par didier michaud
5. Le mercredi 11 avril 2007 à 00:04, par Eric C.
6. Le jeudi 12 avril 2007 à 18:11, par tchoo
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