Le virtuel et le réel


Une partie du week-end a été consacrée à mon cher ordinateur. Depuis deux ans, je l’avais laissé s’enrober doucement, se charger de progiciels inutiles, de fichiers cachés. Il était temps de repartir sur des bases saines et l’arrivée de « Tiger », fut une bonne excuse pour me lancer dans cet excercice périlleux (oui, bien sûr, j’ai un macintosh, évidemment ;))

Bon, mes démélés avec l’informatique n’étant pas le sujet de ce blog, tout cela pour dire qu’en faisant un peu de ménage, je tombe sur un texte extraordinaire de Simone Weil que j’avais mis de côté il y a quatre ou cinq ans. Non, pas la vivante, fort méritante au demeurant, mais l’autre, l’inconnue. Enfant précoce, intelligence fulgurante, vie brève, Simone Weil (1909-1943) est un auteur peu connu que m’a fait découvrir un jour mon ami Marc Parcé.

Je vous le livre tel quel, il a été écrit à Londres, en 1943, après une période de dur labeur dans une ferme.

« L’homme que produit notre civilisation ne s’intéresse plus qu’aux abstractions. Il aimera l’humanité car il ne coûte rien d’aimer un Javanais, mais il détestera son voisin et ne fera rien pour lui être agréable car, dans ce dernier cas, il s’agit de relations vivantes: on sort de l’abstraction; il faut faire un effort et c’est justement cet effort que nos civilisations n’enseignent plus. On demandera à l’Etat de se substituer à tout, on lui demandera des assurances pour toutes les circonstances de la vie entière de sorte que l’on n’ait plus rien à prévoir soi-même ni à corriger et que l’on vive sans souci de la naissance à la mort.

Mais qui ne voit que cet homme aura perdu de sa vitalité par le fait même qu’il n’aura pas à combattre, qu’il sera plein de vertus qui ne lui coûteront rien, qu’il sera anémié, endormi parce qu’il ne fera aucun effort et c’est cela que sentent confusément, d’une manière instinctive, ceux qui vont demander un tonique à la nature.

Mais elle a ses règles. Il faut jouer le jeu correctement, sans tricher. Avec elle, il n’y a plus d’abstractions. On est en contact direct avec le réel. Ici il faut sarcler, là tailler, arroser, protéger contre les intempéries, le soleil, le vent, les bactéries, les insectes, certains animaux et même les hommes.

Il n’y a que des cas concrets avec lesquels il faut déployer les ressources de ses mains ou de son intelligence. On est dans une défensive permanente contre le mal qui vous guette et aussi dans une offensive pour le bien que l’on veut faire. Il n’y a plus de formules générales pour s’abriter. Chaque cas demande une solution particulière, il faut retrouver l’instinct perdu, compter avant tout sur soi, devenir fort… pour soi-même d’abord : c’est l’animal, et aussi pour les autres : c’est l’homme !

Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel. »

De bon matin, de retour de deux heures « d’entre-cœurs » et d’effeuillage avec l’équipe de travail en vert, le dos en lambeaux mais l’esprit apaisé, ce texte me touche. Pourquoi parle t’on si peu de la difficulté « physique » du travail de vigneron ? De la terre, si basse ? Du soleil, si brûlant ? Du vent, si abrasif ? Pourquoi les vignerons ne se plaignent-ils toujours que des ventes, moroses, ou des contraintes administratives, usantes, et passent-ils sous silence les muscles endoloris, les mains abimées, les vertèbres douloureuses, l’esprit qui veut avancer, mû par la passion et l’urgence de la tâche, et le corps qui, trop souvent, s’y refuse ?

Moi, ce matin, j’en parle avec fierté. Le travail manuel apporte la paix de l’esprit. Quoiqu’en disent certains, travailler avec d’autres être humains est, en tout cas pour moi, une des grandes satisfactions de mon métier de vigneron.

2 commentaires

  • jean torres
    25/12/2016 at 4:48

    pourriez-vous svp me dire de quelle oeuvre exacte de S.Weil cette citation est-elle extraite?
    merci

  • Stephane
    04/03/2017 at 7:12

    Bonjour, j’ai eu beau chercher mais je n’ai jamais trouvé de quel ouvrage ce texte est tiré, mis à part la dernière phrase « Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel.  » laquelle ce trouve être la dernière phrase du dernier chapitre de L’Enracinement..
    Merci à vous, si vous en avez le temps, de m’éclairer…

Laisser un commentaire

Derniers commentaires

Archives