Campagne de taille…

Tous les vignerons vous le diront (et tous les vignerons blogeurs vous le disent d’ailleurs en ce moment…;-)), la grande affaire du vigneron dans ce beau mois de janvier, c’est la taille.

C’est long, c’est pénible, c’est complexe; mais c’est à partir de là que tout commence, que l’on « plante » les fondations du prochain millésime. Au niveau de la plante, du moins. C’est donc essentiel.

Sur la route, hier après midi, en rentrant de l’aéroport, j’ai manqué une belle photo. Sur la route entre Espira de l’Agly et Vingrau, presque en face de la nouvelle cave de l’ami Jean Gardiès, il y avait un homme, seul, au milieu d’une immense parcelle d’au moins 3 ou 4 hectares. L’image était forte. A mi-chemin d’une rangée, à peu-près à la moitié de la parcelle, il était, étrangement, presque au centre de sa vigne, immense, ce qui est assez rare en Roussillon. Cela m’a fait pensé à un naufragé en perdition sur une minuscule embarcation, perdu au milieu d’un océan de vigne…  Debout, pensif, fier du travail réalisé mais aussi un peu effrayé par l’étendue de celui qui restait à faire, il illustrait merveilleusement tout ce que cette tâche a d’épuisant, de répétitif, de dur. Physiquement, on l’imagine (encore que, tant qu”on ne l’a pas fait, on imagine pas l’état de son dos le soir venu…), mais aussi mentalement, aspect que peu de buveurs réalisent, bien assis au chaud devant leur vin… Certes, me diront mes lecteurs champenois, au moins, vous n’avez pas le froid glacial. Certes, me diront mes lecteurs bordelais, vous n’avez pas l’humidité, qui vos pénètre et vous imprègne jusqu’aux os. Certes, mais nous avons le vent et, certains jours, je pense que l’on échangerait bien l’un contre l’autre et le perdant ne serait pas celui que l’on croit…

On dit que le premier tailleur était un âne. Je crains que, dans la conjoncture actuelle, le mot ne soit d’actualité. Pénurie de main d’œuvre, qui, on la comprend, n’a que peu d’attirance pour les travaux manuels en extérieur, difficulté de la tache, trouver des tailleurs n’est pas chose facile. Mais que dire alors de la mission impossible qui est celle de trouver de bons tailleurs… En quelques années, la perte de savoir faire et la recherche de la rentabilité se sont additionnées et, si vous êtes partant, n’hésitez pas : en quelques heures, pour peu  que vous montriez (sur le papier…) votre motivation, vous n’aurez aucun mal à trouver un job de tailleur. La question est « voulez-vous tailler ? », mais jamais « savez vous tailler ? », ce qui, croyez-moi, fait pourtant une sacrée différence. On vous mettra des ciseaux de taille dans la main, on vous montrera les vieux gobelets, et vogue la galère, vous allez couper du bois… Au final, à petit feu, violemment mutilé un peu plus chaque année par des mains inexpertes, nos vieilles vignes meurent à petit feu, entrainant avec elle la perte irréparable d’un patrimoine génétique unique. Ainsi soit-il.

Savoir tailler, ce qui veut dire pour moi savoir bien tailler, demande, je vous l’affirme, des qualités qui ne sont pas données à tout le monde : de l’adresse, de la finesse, du soin, de l’attention, de la souplesse et surtout, surtout, une grande capacité à se projeter dans le temps. En effet, s’il faut bien sûr couper le bon sarment, et bien le couper, au bon endroit, sans blesser le cep, en rasant bien mais pas trop quand même afin d’éviter les problèmes de dessèchement des bras, il faut surtout analyser le cep qui est devant soi, tenter de comprendre son âge, son passé, tout en extrapolant son futur. L’immense majorité du vignoble du Clos des Fées étant en sélection massale, chaque cep est de plus « génétiquement » différent. Le plus chétif cotoie le plus vigoureux et, si chaque pied exige les mêmes questions, chacun d’entre eux exige, de même, des réponses différentes. Il faut donc de l’expérience et, à mon sens, trois bonnes saisons de taille pour former un tailleur qui puisse porter ce nom sans rougir. Ajoutons, vous l’aurez peut-être déjà compris, que sur chaque cépage, sur chaque parcelle, il convient de s’adapter, taillant ici très court, ici un peu plus long, encourageant un cep à former un bras de plus pour « éponger » sa vigueur (toute relative…), encourageant son voisin, au contraire, à se passer dorénavant de deux d’entres eux, pour une question de survie… Pour couronner le tout, il faut donner le « la » en fonction du futur vin rêvé, qui demande des rendements très bas, pour la concentration et la race, ou, au contraire, sera meilleur autour de 30 hl à l’hectare, seuil au dessous duquel il est difficile ici d’avoir du fruit et de la fraîcheur, ce qu’exige les Sorcières…

Ah, j’oubliais, il a bien sûr les cycles invisibles…

Lorsqu’on commence à cultiver, et toute sa vie parfois, si on ne se pose pas les bonnes questions, on peut croire que la vigne n’est soumise qu’à des cycles annuels. L’hiver, on taille. Au printemps, on attache. A l’automne, on vendange. Le calendrier vigneron, c’est 12 mois. Alors, on pense que la vigne, c’est douze mois aussi. Mais si, tous les ans, la vigne pousse et fleurit – un morceau de bois qui parait mort se transformant presque par miracle en une liane volubile, elle est aussi, j’en suis aujourd’hui persuadé, soumise à des cycles invisibles, à des rythmes qui nous échappent. Parce que nous ne savons pas les voir. Parce que nous ne prenons pas la peine ou le temps de tenter de les ressentir… Sont-ils de 3 ans ? De 25 mois ? de 13 ou de 14 ? De deux saisons ? De dizaines d’années ? Je l’ignore, bien sûr, car je ne suis pas magicien, même si j’aime à le laisser croire ;-). Mais je suis intimement persuadé que la vigne a d’autres rythmes que celui de l’année calendaire et que, par exemple, il ne faut pas tailler cette année, quatrième année de grande sècheresse en Roussillon, comme si nous sortions de quatre années pluvieuses… Que la vigne raisonne ses réserves en énergie sur plus que 12 mois. Que les sols métabolisent de manière différente la matière organique, à cause de la chaleur. Que l’absence de lessivage dus à la pluie changent les concentrations en oligo-éléments. Que sais je encore. Ou plutôt que ne sais je pas ;-). Enfin, tout ça pour dire que cette année, j’ai décidé avec Serge que nous taillerions d’une certaine façon et pas d’une autre, parce que je prévois, à tort ou à raison, que nos vieux ceps auront en 2008 besoin de beaucoup d’attention et qu’il ne faudra pas trop leur en demander…

Au fait, enfin la pluie, après 9 mois sans eau. C’est fou comme en devenant vigneron, on apprend à se réjouir de choses que l’on ne remarquait même pas auparavant ou dont, pour le moins, on ne se souciait pas des conséquences…

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