Mi mai, et toujours pas en short !

Pour qui connait le Roussillon, tout est dans le titre. ;-)

En année “normale”, il fait déjà un temps de rêve ici, limite trop chaud. Mes jambes sont livrées aux doux zéphyrs tramontaniens, mon bronzage “camionneur” démarre doucement. Les travaux en vert battent leur plein et, déjà, on a pris nos horaires d’été, au travail dès que le jour se lève, solide casse croûte vers 10h30 et fin de la journée entre 13 et 14h, parce qu’après, c’est intenable.

Cette année, rien de tel.

Début d’année exceptionnellement pluvieux. Repiquage régulier toutes les week-ends ou presque, avec de belles averses, longues et drues, qui atteignent parfois 20 mm, temps couvert, vent marin humide presque permanent, 10 ° de moins en moyenne, bref, on se croirait au bord de l’Atlantique. Du coup, tout change. La nature, les vignes, la garrique, tout est vert, c’est magnifique. L’herbe pousse. Mais pousse vraiment au point que certaines landes ressemblent à des prairies d’alpage.

Au delà de l’émerveillement spontané de l’habitant d’une zone semi-désertique – ce que nous sommes depuis 5 ans – devant le retour de la pluie, ce millésime pour l’instant humide m’inspirait, cette après-midi, de multiples pensées.

D’abord, alors que c’est la canicule que la plupart des régions viticoles ne savent pas gérer, moi, c’est le contraire qui me pose problème : saurai je prendre les bonnes décisions devant des conditions de culture totalement nouvelles ? Bon, pour l’instant, j’ai l’impression qu’on est bon, protégé contre l’oidïum, facile, et contre le mildiou, ennemi moins habituel chez nous, qui va, c’est certain, littéralement exploser dans les prochains jours. Tout le monde est sur le pont, tracteurs et pulseurs dans les vignes larges, équipe de quatre fantassins dans les vieilles vignes étroites, machines à dos à l’épaule, appliquant juste ce qu’il faut ou il faut, parcelle par parcelle, situation par situation, cépage par cépage, le Grenache ne demandant pas la même chose que le Carignan, la Syrah étant trois fois plus précoce que le Mourvèdre. En avant, en éclaireur, l’équipe de permanents encadre les saisonniers qui attachent le plus vite possible afin de permettre le passage des tracteurs. On chôme pas. Et c’est pas l’année où il faudra travailler à l’économie… Déjà, les budgets explosent…

Ensuite, je suis fasciné, je l’avoue, par l’influence de l’eau, du climat froid et de l’absence de vent sur la vigne. Trois semaines de retard sur 2005 d’après la chambre d’agriculture, des sorties plus groupées entre cépages, des sarments qui ne poussent pas de la manière habituelle, et surtout une foule d’espèces différentes de ces herbes que l’on dit mauvaises, certaines que je n’avais jamais ou très rarement vues ici. Il pleut au bon moment et leurs graines, en dormance dans le sol, s’épanouissent. Mais pourquoi cette année et jamais avant ? Que de mystère… J’essaierai de faire des photos demain, si j’ai un instant. Et s’il ne pleut pas ;-).

Enfin, je me dis que j’ai une chance inouïe d’avoir un climat habituellement si propice à l’élaboration de grands vins de garde. Je me demande si j’aurais le même plaisir à faire du vin si la culture était un combat permanent contre les maladies que va fatalement privilégier un tel climat. Bon, rien n’est joué, et le temps va je l’espère se mettre au beau. Mais pour certains, c’est clair, ceux qui ne font rien et n’appréhendent pas l’incroyable différence du temps, les jeux sont faits ou presque. C’est terrible à dire, mais c’est comme ça.

Bon, en fait, loin de m’inquiéter, cette situation me passionne : on change toutes les données d’un millésime “normal” et, devant nous, de nouveaux défis… Et qui sait, de nouveaux goûts ;-) Mais il vaut mieux que ce genre de millésime arrive maintenant, alors que nous sommes organisés et équipés. Il y a cinq ans, de telles difficultés auraient pu entrainer la faillite du domaine, si fragile encore, à 10 ans à peine… Devant la nature, nous ne sommes rien et il n’y a que les habitants des villes pour croire qu’ils peuvent la maîtriser. La vigne, formidable et quotidienne leçon d’humilité.

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