Grand Tasting, un peu de tout en vrac


J + 3, c’est le bon moment pour écrire sur un évènement : il ne reste que les choses vraiment marquantes à dire, le superficiel s’est envolé sous les coups du travail quotidien.

Le salon est indiscutablement mature. Toutes les petites choses qui pouvaient être améliorées l’ont été, même si, en cherchant bien, on pourrait sans doute encore améliorer la prise/dépose des verres à l’entrée. Voilà pour la forme. Sur le fond, c’est autre chose…

Disons le tout de suite, nous vivons une drôle d’époque. Il ne fait toujours pas bon jouer le trublion, s’amuser des travers de certains, se moquer du décalage qualitatif de certaines étiquettes, rire des « postures » des uns et des autres et bien sûr garder un peu d’humour pour soi même… La crise, finalement, ne parvient pas à faire plier certaines traditions dignes d’un autre siècle.

Impossible, par exemple, de se moquer gentiment de l’indigence d’un Mouton-Rothschild 1989 venu pourtant directement du Château et choisi par celui-ci, sensé incarner « le Génie des Grands Bordeaux » et qui prouvait surtout, magistralement et fort simplement, qu’il n’y a pas de miracles, même dans un premier cru classé 1855 et que quand c’est petit, l’étiquette, toute bariolée qu’elle soit, ne change rien à l’affaire. Mais voilà, mis en scène, dans le contexte, difficile de garder un peu de raison et surtout, impossible de critiquer. En off, on va se répandre sur la trilogie « ratée » de Mouton (88/89/90). En public, il est de bon ton de vanter la « finesse » du cru ces années là. Et tout autre attitude est frappée de soupçons de jalousie, de mauvais esprit d’un « gars du Sud » habitué aux vins noirs ou d’attaques mesquines envers les « Bordeaux » en général, alors qu’on ne cesse de louer… les bons. On a beau vanter les qualité d’un Angélus 2000, resplendissant et dominateur, rien n’y fait. Difficile, de la même façon, d’évoquer un Cheval Blanc 1975, bien décevant, typique d’un millésime encensé par les critiques de l’époque et qui, finalement, ne s’est jamais ouvert; aujourd’hui, il « sèche » gentiment et fait 20 ans de plus que son âge, ayant perdu tout son fruit. Est ce faire une offense à Pierre Lurton, qui n’y était pour rien, que de dire que le vin est finalement couci-couça et qu’on l’on attendait plus (sans doute trop) du millésime et du cru dans cette année là ? Au moindre mot, le courroux des élites vous tombe dessus et on est taxé de mauvaise foi. On a beau dire que le jeudi, un ami avec un grand A vous a ouvert au Bristol (diner remarquable à tous points de vue) un Latour 59 éblouissant, que l’on a dû carafer parce qu’il était trop jeune, lui qui faisait trente ans de moins, rien n’y fait. Parfois, je me dis que je dois être différent. Et puis je suis fier, au final, d’avoir à cinquante ans gardé tout mon esprit critique, mon enthousiasme, mon sens de la justice même s’il est un peu trop Don Quichotte sur les bords, j’en convient, ainsi bien sûr un côté iconoclaste : je le pense honnête, et il m’empêche d’adorer certaines idoles même si touts me poussent à le faire, mon intérêt en premier.

Sans aucun doute, me voilà en froid avec deux célèbres vins. Lafite m’ayant gentiment fait passer le message de son irritation, sans que j’en ai vraiment compris la raison. Cela ne m’empêchera pas de boire bientôt, à l’invitation d’un client, s’il a une parole, un Mouton 78, un de mes plus grands souvenirs de jeune sommelier et qui, j’en suis presque sûr, s’est fort bien conservé. Ou de dire tout le bien, enfin, de certains vins de Cheval Blanc récents, avec qui je partage l’amour du Cabernet-Franc. « Sans liberté de blâmer, il n’y a pas d’éloges flatteurs », disais je crois Beaumarchais. Voilà qui devrait être tatoué sur le corps de certains. Je vous fais l’impasse sur le « Génie de la Loire », certains vignerons de la régions le feront…

En me promenant sur le Grand Tasting, me sont aussi venues de drôles de pensées sur le monde qui bouge. D’abord en assistant à une remarquable démonstration, sur un Ipad, d’une application d’intelligence artificielle, orientée découverte, qui m’a bluffée et qui sera sans doute appliquée un jour ou l’autre au vin. Ensuite en voyant les évolutions de la plate forme haidu.net, à laquelle je vous encourage à adhérer. Enfin en comptant le nombre incroyable d’amateurs de vin désormais membres de forums, en particulier d’LPV. Les réseaux sociaux sont en trains de changer la donne, personne ou presque ne semble s’en rendre compte dans la presse traditionnelle ou chez les vignerons, dont certains n’ont pas encore de site internet où se demandent comment le Web 2.0 va leur « faire gagner de l’argent »… Un exemple ? Deux, si vous le voulez bien.

Celui d’un journaliste de la RVF, le seul autorisé sans doute à assister au Grand Tasting car ayant comme activité principale l’importation de vins étrangers. Il a écrit, sans hésiter, que le style de mes vins est démodé, que mes élevages sont excessifs, que je vais peut-être, enfin, un jour, suivre ses conseils et « comprendre », enfin, mon terroir. Il affirme, suivant ainsi la ligne éditoriale fixée par sa direction, que le « public » ne « veut plus » de ce style de vin. Parce que lui, simplement, il ne les aime pas et pense que tout le monde a son goût. Que peut-il bien penser, lorsqu’il voit l’affluence et l’engouement sur notre stand ? Se remet-il en question ?

Se remet il aussi en question, cet autre journaliste, qui met une note suprême à un domaine et qui voit que le stand de celui-ci est vide, personne ne suivant ses conseils ? Et que, dès lors qu’un petit jeune, à l’œil railleur, à l’allure innocente mais aux pouces habiles, fait une photo d’une bouteille qui l’a fait « kiffer » et twiitte une émotion à ses potes sur le salon, le stand du dit vigneron s’anime soudainement puis se remplit ? Je m’interroge.

Bien, aurais je encore une fois mieux fait de la fermer ? Voilà qui va sans doute nous occuper un moment.

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