Face à Face


Jakarta. Drôle d’idée, en ce moment, j’en conviens.

15 millions d’habitants, au bas mot, parce qu’avec la banlieue, ce serait la deuxième mégapole du monde après le grand Tokyo, genre 25 millions. Une bonne partie de la France si on enlève les 20 plus grandes villes… L’Indonésie, premier pays musulman du monde. Et le vin, il paraît qu’il y a certaines sourates du coran qui le condamne… Que vais-je alors faire là bas, on peut se poser légitimement la question. Rencontrer des gens tolérants, tout simplement. Oui, il y a des musulmans tolérants. Et des modérés. Et des croyants pas trop pratiquants qui, comme je ne fais plus carême, ne crachent pas sur un bon verre de vin rouge. Et puis des gens d’ailleurs, bien sûr, qui ont choisi l’Indonésie pour vivre. Et dans tous ceux là, il y en a suffisamment pour que le diner Clos des Fées à l’Amuz, le meilleur restaurant Français de la ville soit complet et son chef, mon ami Gilles Marx, heureux. Tant mieux. Merci de nous accueillir Gilles et Anna, et de si bien s’occuper de nous.

Je ne vais pas vous faire un cours magistral sur l’Indonésie. Je n’en ai vu qu’une minuscule partie, essentiellement des embouteillages, des échangeurs d’autoroute, des building en construction dans l’hyper centre – en plein boum économique –, un centre commercial, deux ou trois endroits plus exotiques dont il n’est pas nécessaire de parler ici, un supermarché et un bon restaurant de local-food. Par quoi on commence ?

Le problème, clairement, en Indonésie, c’est pas la religion, c’est l’administration. La religion, chacun la vie comme il veut. Finalement très peu de voiles, aucun qui cache le visage et certains franchement sexy dans la manière de le porter (je vous assure…), une seule robe noire intégrale de tout le voyage, style burqa ou abaqa, je vois pas bien la différence dans le noir. La « façon » de porter le voile, en revanche, est très instructive, très différente de la France. Ici, il n’y a aucune agressivité, aucune revendication. En France, c’est tout le contraire. J’ai du mal à vous expliquer ce n’est qu’un ressenti profond, mais je suis certain que si vous aviez été avec moi, vous tireriez les mêmes conclusions. Chez nous, beaucoup portent le voile d’une manière provocante, pour foutre le bordel. Et ça n’augure rien de bon pour notre beau pays. Le pouvoir des fonctionnaires non plus, vous me direz. Deux gangrènes. Pour la première, l’extrêmisme, ici, ça rigole pas. Depuis les attentats de Bali, de triste mémoire, le régime plutôt militaire qui se démocratise doucement a pris les choses en mains sans douceur : a toutes les entrées de lieux potentiellement dangereux, des scanners de bagages, des scanners corporels, des détecteurs de métaux, et, du coup, on apprend vite à faire l’étoile en souriant (on écarte les bras et les jambes…) et on ouvre les portes de sa voiture avant d’entrer dans tous les lieux publics, si on veut que la barrière anti-intrusion capable d’arrêter un 4×4 à pleine vitesse, se lève. Mais sinon, l’ambiance est bonne et la vie nocturne très joyeuse et safe. Je confirme.

En revanche, au niveau fonctionnaires, je pense, on est battu. Tenez, au niveau de la bouffe, chaque mois, une nouvelle loi, sans qu’on en comprenne vraiment le pourquoi, ni le comment. Discussion avec les chefs : un jour, on interdit l’importation du poisson, un autre du bœuf ou des abats. Pendant un temps. Puis on arrête. Puis ça repart, ailleurs, sur les huitres, tiens par exemple. Sur certains produits, on parle de protéger l’économie locale, pourtant bien en peine de les produire, à ce niveau de qualité tout au moins. Toutes ces règles, débiles, ont apparement un rôle occulte : enrichir ceux qui les promulguent en favorisant les pots de vin. En France, ça doit être juste pour le plaisir. Ici, tout marche comme ça, les scandales sont quotidiens parce qu’il ne s’agit pas que de faire passer quelques bouteiles ou un saumon fumé à l’aéroport en douce, mais des millions, voire des dizaines de millions qui disparaissent régulièrement, bloquant la constructions de routes, d’immeubles à moitié érigés ou même du métro.

Alors qu’à mon dernier voyage, le problème était le montant exorbitant des taxes sur le vin et les alcools, aujourd’hui, alors qu’elles ont considérablement baissé et que tout le monde veut bien les payer, la procédure d’enregistrement dure des mois et nécessite de remplir des papiers impressionnants. Et en Indonésien, je suis encore un peu léger… Il faut alors connaître the good guy at the airport, si on veut boire un coup ce soir, celui qui vient vous chercher avant la sécurité. Bon, j’en ai déjà trop dit… Une chose sympa, à l’arrivée, on peut acheter une sim avec un forfait local. Si on a un deuxième téléphone, on le charge, on active le partage de connexion et on a de l’internet tout le temps. Du coup, on peut rester sur son tél principal en mode avion et communiquer sur Skype, Wechat, What’app, Viber et l’appli géniale e Bouygues. Vous avez pas un compte sur chacun de ces outils ? Désolé de vous l’apprendre, en Asie, vous êtes largué… Bon, en Europe aussi, mais bon, moins.

Jakarta Day1-Cellular

Le trafic, voilà l’autre obsession de la ville. Sur quelques kilomètres, on passe du moyen-âge au 21ème siècle. Mais coté 21ème siècle, on retrouve quelques infrastructures du moyen âge, genre les égouts. Mais il n’y avait pas d’égout, au moyen âge ? C’est bien ce que je dis… C’est vraiment quand on voyage qu’on se rend compte du niveau étourdissant de nos infrastructures. Bon, et de la nullité de certains de nos aéroports. Passons. C’est la saison des inondations, du flooding (et pas du fooding). En quelques heures, faute d’endroits ou se déverser, la ville étant plate, certains quartiers entiers sont inondés, genre à un mètre. Et même sans cela, vous ne pouvez savoir si votre trajet vers le restaurant vas durer 20 mn ou 2 heures.. Alors quand il pleut, si vous invitez des potes, pas de soufflés.

On est passé. On a fait le plus dur. Super accueil de Gilles et de son équipe, très pro, dans leur beau restaurant au deuxième étage du building de son partenaire. On parle Alsace, Roussillon, truffes, problème de sourcing de produits mais aussi incapacité des milliardaires locaux de comprendre comment bien manger et manger sain est primordial. J’évoque les oeufs de mes poules, mes tomates anciennes, nos abricots juteux et les pêches fondantes, il va craquer… Il fait au mieux mais ce n’est pas facile, j’ai l’impression. En même temps, il est protégé car ce n’est pas demain la vieille qu’un Robuchon ou un Gagnaire va venir s’installer ici. Il faut aussi préparer les bouteilles, aérer, décanter, les mettre en température. Il y a du boulot et on est pas en avance. Alex est à fond dans la cave climatisée.

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Direction le Ritz Carlton pour une douche rapide avant le diner. Ben oui, vous croyez quoi, que je dors dans un caravane ? Ici, 10 % de la population détient 80 % de la richesse. On vient leur dire, leur prouver j’espère, que le Clos des Fées fait des grands vins (du Roussillon). Alors, on va pas jouer les Cosette. L’hôtel est top, ce qui ce fait de mieux à Jakarta, à 200 mètres du restaurant en plus. On y va à pied, histoire de sentir l’air du temps. Je vais être servi. J’échappe trois ou quatre fois à la mort, manque suffoquer sous les relents qui sortent des égouts et je prie qu’ils ne débordent pas. La prochaine tortue ninja mutante, c’est ici qu’elle va naître, c’est clair. J’ai vu un peu de la ville en arrivant, ça donne pas envie. Encore que j’aurais adoré aller un peu plus profondément dans la ville, creuser quelques strates, aller au marché, cuisiner chez l’habitant, déguster des trucs bizarres dans ce pays où l’on mange avec les mains. Dans ma prochaine vie.

Diner top-bon, vraiment, Gilles ! Un peu galère au départ, parce que tout le monde arrive en décalé, à cause du trafic. Sur certaines grandes tables, les premiers arrivés attendront parfois près d’une heure les autres convives. Et il y a même un trou, un couple ayant reconcé. Drôle de vie. C’est un jour avec, mon anglais est là. Bon, quelques couples indonésiens d’un certain âge, charmants, pas trop de problèmes. Mais il y a quatre potes américains, des anglais, c’est plus compliqué. Mais bon, on discute, on plaisante même, j’en reviens pas moi même. Le Clos des Blanc est sublime, Gilles s’est surpassé sur les Vieilles Vignes et je prends une photo du plat, le plus beau mariage de la soirée : pan fried Monk Fish, curried green Lentils, rosted Leek. Miam.

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Pas trop le temps pour savourer, je vais de table en table, je passe beaucoup de temps avec les gens, Alex aussi, c’est cosy et détendu. A l’évidence, pas de grands connaisseurs ce soir là, juste des buveurs, sincères et spontanés. Ca me va bien. Trois jeunes couples, trois situations identiques, ce qui me fait sourire : les dames adorent les vieilles vignes, les messieurs le Clos des Fées, faut dire que c’est un 2007 qui envoie du très lourd. Ca me paraît logique quelque part, la notion de « grand vin » actuelle, basée sur la concentration la plus extrême possible et un boisé envahissant, ne correspond absolument pas à ce que les gens aiment boire, à Jakarta comme ailleurs. Et une bonne moitié du monde continue à produire dans cette direction, à croire que les vignerons ne dinent jamais avec leurs clients. En pays chaud, c’est particulièrement évident et là, le soyeux et la fraîcheur du vieilles vignes séduisent.

La petite Sibérie arrive. On a pas lésiné et pourtant on a failli en manquer…

Jakarta Day1-PStasting

Sympa, parce qu’ici personne connaît, ni le vin, ni le prix. C’est tellement mieux quand il n’y a pas de promesses, de marqueur social, pas de savoir, juste l’instinct et le choc de l’émotion et du plaisir. J’ai entamé cette conversation avec Stéphanie, hier soir, à Singapour, entre deux bouchées de Chicken Rice et nous étions d’accord pour se dire que parfois, on voudrait se débarrasser de toutes nos connaissances théoriques sur le vin, voire de nos expériences, pour savourer à nouveau des vins pour la première fois. Là, ils l’ont, cette joie enfantine, ce choc du grand vin, de la texture, du baroque avec une petite Sibérie 2010 assez fascinante, il faut dire. Quelques jours avant, Jean-Marc Quarin, un critique de vin Bordelais a littéralement démonté le Languedoc-Roussillon en faisant des commentaires lapidaires et condescendants sur la petite Sibérie, Grange des Pères et Gauby. Je suis content tout d’un coup d’avoir suffisamment d’expériences, justement, pour être certain du bon niveau de mes vins, grâce aux milliers de vins que j’ai goutés dans ma vie, dont presque tous les grands. Je connais la valeur de mes vins et ce Languedoc-Roussillon Bashing qui démarre apparement très fort ne me touche pas. Simon, un connaisseur local, qui venait septique au départ, vient s’agenouiller devant moi en me remerciant et en chantant mes louanges. Bon, voilà autre chose… On me l’avait jamais fait celle là. Jean-Marc Quarin pense un peu ce qu’il veut, ça va pas me faire douter. En même temps, il semble avoir vraiment aimé et en avoir bu un peu trop sans doute. On verra dans la semaine si il a vraiment aimé : s’il commande. Pragmatique ? Non, réaliste.

Bon, café, Armagnac avec Gilles et Anna, pré-clubbing avec un super duo de funk au bar du restaurant puis… au lit, vite, mon bonnet de nuit sur la tête, ma chemise de nuit en pilou, mes chaussettes en vigogne et mes boules quies, tout ce qu’il faut pour un homme de mon âge, en regardant des films de gangster en noir et blanc, sous-titrés en javanais.

Jakarta Day1-muet

Si on vous demande comment s’est passée la nuit, merci de répondre ça. Pour la vérité, faut espérer que personne n’ait pris de photo cette nuit là…

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