Il faut sauver le soldat Vinexpo


Départ pour Bordeaux.

Petite – mais coquette – dégustation avec quelques amis vignerons à Bouliac, sur les hauteurs de la ville. L’occasion, la veille, de trainer un peu sur ce salon mythique.

Prendre de la hauteur, justement, dans l’analyse des choses, voilà un exercice difficile. J’ai la critique facile, question de gènes, sans doute, voire la dent dure, parfois, parait-il. Est ce bien mon rôle de commenter le salon ? De tenter de l’inscrire dans l’histoire, longue, qui me lie à lui ? Mon premier Vinexpo, c »était je crois en 1983. Je faisais mon service militaire. J’avais pris une permission pour passer le concours du Meilleur Sommelier de France. Serge Dubs gagna, je finis second, un exploit quand on y pense tant j’étais jeune. Il fit la carrière que l’on connait, le battre (cela s’est joué d’un cheveu) aurait été une mauvaise chose, pour lui, comme pour moi, car je ne méritais pas ce titre et lui, oui.

On a peine imaginer, en voyant Vinexpo aujourd’hui, ce qu’était Vinexpo alors : le centre du monde… Babel… The place to be. Les marques rivalisaient de puissance, les allées étaient impratiquables tant il y a avait de visiteurs, venus du monde entier. Ce fut longtemps comme ça. A l’évidence, ça ne l’est plus. Bien sûr, je suis chagrin diront certains, jaloux diront les autres. Ce n’est pas le débat, croyez moi. Le salon a changé, un peu triste, un hall entier fermé. On y croise encore du beau monde. On y fait des affaires, n’en doutons pas. Mais le monde a basculé, clairement, d’abord vers l’Asie ce qui semble normal, ensuite vers Prowein, ce qui semble plus mystérieux. Plus prosaïquement, internet est passé par là et le contact avec ses clients est désormais permanent, d’un clic, tandis que prendre l’avion est devenu banal, le trafic aérien ayant été multiplié par dix en trente ans, sans parler de la baisse des coûts, bien sûr. Ce genre de salon doit être réinventé. Mais par quel bout le prendre ? Je ne voudrais pas être à la place de ceux qui sont chargés de la chose. Pourtant, je me sens solidaire, ne voulant pas participer au Bordeaux Bashing ambiant. Vinexpo est un trésor national, tous les vignerons sont concernés, il serait stupide de ne pas en prendre consience, même ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Pas certain que tous le comprennent…

Un tour bizarre du salon vous tente ? Une sorte de cabinet de curiosité, sans vraiment de fil directeur ? Avec plaisir.

A l’entrée, les imprimantes font de beaux badges, très rapides si vous vous êtes enregistré. J’aime bien les imprimantes. C’est comme ça. Alors photo.

vinexpo.imprimante

Je me suis inscrit, pour rigoler un peu comme «blogger». Mon site a été examiné soigneusement par un comité de sélection (ou une stagiaire, je l’ignore) et j’ai été «accrédité». Longtemps journaliste ici, je me dis que comme eux, je vais avoir accès à la salle de presse, me voir offrir un plan du salon et une jolie sacoche. Que nenni. Les jounnalistes, les vrais, à gauche. Les bloggers, à droite. On a quoi ? Du wifi, du café et un sandwich. L’ambiance start-up, mais vraiment start, hein, genre le premier jour dans le garage…Je me sens très Bordeaux tout d’un coup. Très Bordeaux Supérieur, certes, mais Bordeaux quand même, celui qu’on ne mélange pas avec un Cru Cassé. Que pensiez vous, mon brave ? Il y a ici des hiérarchies, visibles ou invisibles, dites ou non dites et, en bon blogger, me voilà averti : je ne serai pas mélangé avec les journalistes, les vrais…. Peu me chaut, comme dirait Berthomeau, je me passerai de plan et j’ai déjà un téléphone qui fait internet…

A moi le salon. Oups, et bien c’est plus ce que c’était. Plus ou presque de stands collectifs de grandes régions françaises où l’on trouvait encore de fort bons vignerons, même les stands des tycoon bordelais, Magrez, Castel, me semblent avoir réduits comme peau de chagrin. Le salon est cher, très cher, long, très long et l’époque est compliquée pour les acteurs locaux, avec trois millésimes qui ne sont guère vendus en primeur.

Bordeaux me semble pris dans une sorte de spirale assez terrifiante dont personne ne semble comprendre les causes. On dirait une scène du «déclin de l’empire américain» où le prêtre raconte qu’un dimanche, les églises étaient pleines et le dimanche suivant, elles étaient vides, situation que le Québec a réellement connu en exagérant un peu. C’est difficile à comprendre, encore plus à expliquer. Les vins sont délicieux, n’ont jamais été aussi bons sans doute de toute l’histoire, longue et riche de la région, et pourtant, beaucoup de consommateurs ne sont plus intéressés.

Je goûte à la va vite deux vins sur le stand de mon ami Jean-Luc Thunevin. Un 2011 et 2012 (décidément, écrire tôt.. Merci FM). Je suis scotché : les vins sont mûrs, soyeux, élégants, les tanins polis, la concentration idéale, le fruit pur et la finale noble et fraîche. Ca, deux «petits» millésimes ? Mais en 1983, on aurait donné sa main gauche pour faire du vin comme ça ! Et dans les années 80, on aurait crié au grand vin !

vinexpo.thunevin

Je pense à l’image des voitures… En 1983, je rêvais devant des BMW 745 ou mieux, des 63( CSI. Ces voitures semblent aujourd’hui monstrueuses… Et dedans, on se dit que notre perception du luxe et de la sécurité a changé dans d’incroyables proportions… C’est pareil pour Bordeaux, mais inversé : cocasse dans tout cela, c’est que ce sont les «petits» millésimes qui aujourd’hui sont les plus délicieux et les plus gratifiants à boire, les grands étant formatés et ennuyeux, compliqués à servir, à conserver, à partager…  Personne ne le dit, ne s’engage, et donc, le buveur, le vrai, n’en a aucune idée. On marche sur la tête… N’importe lequel de ces vins, sous une étiquette Languedoc, serait un immense succès commercial. Si le prix était raisonnable, bien sûr. Peut-être est aussi un des paramètres du problème. Et là, on ne fait que les dévaloriser. Etrange.

J’arpente les allées, serre des mains, l’ambiance n’y est pas, on se bouscule pas mais pour un dimanche, il semble se faire de bonnes affaires. On y croise encore quelques vrais vignerons, comme Eric de Saint-Victor qui me fait gouter son rosé vinifié en amphore de grès, vineux et floral. Ou mes amis des Valentines dont le nez du rosé haut de gamme me bluffe. Plus coloré, plus structuré, vrai vin, il subit lui aussi, comme tant d’autres rosés, la malédiction de la paleur, diktat de l’époque et la fureur des rythme du marché qui ne veut que des rosé de l’année, et encore jusqu’à juin, alors que les vrais rosés ne sont jamais meilleurs qu’avec un millésime de décalage. Leur sac de plage est le «it bag» du salon. J’aime leur enthousiasme et leur créativité.

vinexpo.sac

On me montre des photos de Julie Gayet, intronisée dans le Jurade de Saint-Emilion la veille. Hum. La dame est belle, il serait faudrait être bête pour le nier, en rouge et blanc, comme nimbée de lumière. Un chirurgien cardiaque qui sauve des vies n’aurait-il pas été plus à sa place ? Un champion de la conscience écologique ? Un gars moins médiatique et plus dévoué à une cause ? Le vin et les people, est-ce bien ce qui va redonner envie de boire du Bordeaux ? Je me retiens de commenter, mais j’ai du mal. J’en veux à François Hollande qui est venu ce matin à Bordeaux inaugurer le salon, en campagne électorale – ne nous leurrons pas – alors qu’il ne comprend rien aux interrogations de la filière vin, des entrepreneurs en général, s’en fout en réalité, tout le monde le sait, et qu’il ne fait aucun effort pour la mettre en valeur (la filière, pas Julie Gayet). Espérons pour Bordeaux qu’on a intronisé l’actrice, qui le mérite sans doute, et non la maitresse du président. Elle aurait dormi à Cheval Blanc. Avec toute l’amitié que j’ai pour ce cru mythique, est ce bien cohérent que la maitresse du président «normal» dorme dans un cru appartenant à Albert Frères et à Bernard Arnaud (oups, merci FM…) ? N’aurait on pas pu lui offrir une chambre d’hôtel «normale» ou la faire coucher dans un cru «normal».

Le soir même, grand raout à Château Margaux, en l’honneur de la presse internationale. Je n’y suis pas invité, et de toute façon, n’y serait pas allé. Question de choix, d’éthique, de cohérence. Notre soirée se terminera autour d’un poulet grillé aux piments à la mode Ging Bao d’anthologie, au Bonheur du Palais, le meilleur restaurant Chinois du monde (enfin pour moi) avec un Altenberg de Bergheim 2005 de l’ami Deiss, sublime, forcément sublime, tant en lui même que sur le plat. Mon dernier repas ? Un truc proche de ça, avec des amis chers, sans smoking, ni salamalecs, avec du bruit, de la passion et de la liberté.

La vie, la vraie.

 

4 commentaires

  • mauss
    16/06/2015 at 9:00

    Grosse fâcherie avec le Bonheur du Palais ! Tomy veut arrêter les vins et ne proposer que des thés !!! Va falloir se syndiquer contre cette extravagance !

    Note de l’auteur : merci François pour les corrections, c’est fait !

  • Jacques4711
    17/06/2015 at 7:24

    ProWein: ce n’est pas un mystère. Big organisation. Présence vraiment internationale. Les foires allemandes Hannovre, Cebit, Photokina etc. Marché intérieur important. De la suite dans les idées. C’est presque une évolution naturelle…
    Bonheur du Palais: oui c’est remarquable.

  • Jean-Christophe MEYROU
    18/06/2015 at 8:23

    Très belle synthèse de cette « semaine Vinexpo », bravo. Le vin et les people, un grand sujet ici, mais visiblement cela ne change(era) pas. Il ne faut pas oublier les 90 autres pourcents des viticulteurs bordelais qui sont dans le monde de la réalité…!

  • laurentg
    18/06/2015 at 3:08

    Il y avait de belles choses en off, à échelle « plus humaine »:
    Renaissance des appellations (un Latricières 2013 de Leroy renversant)

    Asini Volanti (italiens superbes, en Toscane, Sicile, Sardaigne, …) : cela ne se bousculait pas pourtant

    Moulin Pey Labrie (superbes rencontres chez Clos Puy Arnaud, Roc des Anges, …)

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