Vendanges 2015 – Jour J+3 –Tu ne vas pas levurer en public, quand même ?


Je vais me gêner…

Je sais, c’est «faut pas le dire», quand on levure. C’est un truc un peu pervers, un peu sale. Sauf que 95 % des vignerons s’y adonnent, quoi qu’ils disent, et avec plaisir en plus pour certains d’entre eux. Les raisons pour le faire ou ne pas le faire ont été dites et redites par les partisans de la chose comme par ses détracteurs.

En ce qui me concerne, je n’ai jamais vraiment compris la différence entre une levure naturelle et une sélectionnée, en particulier pourquoi certains continuent à voir ça comme un poison. Du grand n’importe quoi. Après, c’est un outil. Et tout dépend comment on l’utilise, bien sûr…

levurage

Bon, bref, de bon matin, nous voilà à levurer avec entrain notre Grenache blanc. Oh, pas la peine de prendre un air gourmand si vous êtes un marchand de levures, ma consommation s’arrête à deux kilo par an. Pour le blanc et uniquement pour le blanc et, certaines années, pour le rosé, quand j’en fait, mais pas toujours. Que voulez, vous, en indigène, comme on dit, ce blanc ne ressemblait pas à grand chose et voilà qu’avec un vieux «modèle» de levure, même pas la collection de l’année, pas prévu au départ ni pour le cépage ni pour le type de vin, et bien voilà que quand on se prend un petit verre de blanc bien frais de l’année précédente et un grain de grenache blanc mûr de l’année, on se dit que ces deux là étaient fait pour se rencontrer. Ca révèle un fruit mûr discret, complexe et élégant. C’est tout moi…

Je sais, on va dire, et redire et je m’attends au pire dans les commentaires. Sauf que ce blanc est délicieux, tout simplement, voire grand, après trois ou quatre ans, et que même, histoire de la ramener un peu, il vient d »être élu «meilleur vin blanc de la Méditerranée Française» par «The World of Fines Wines». Pas de beaucoup, mais premier quand même, juste devant le Vieilles Vignes de mon ami Jean Gardiez, dont un magnum de 2006 m’a marqué cette année, et pour longtemps. Tiens, je vous mets l’article en .pdf ICI : WFW48_Tasting_French Mediterranean Whites. Alors, bien sûr, je pourrais ne pas le levurer, le laisser monter en volatile, l’embouteiller bien trouble et sans SO2, lui faire une belle étiquette destroy, ou lui donner le nom de mon chat (les chatons ont la côte…), histoire de le transformer en vin «nature» super trendy. Ben non. Pour autant, bien que ne voyant aucun intérêt à me faire du mal, loin de moi l’idée de tenter d’en dégoûter les autres, ce vaste troupeau avide de vins bizarres et plus ou moins déviants, dont la Jeanne d’Arc/Jean-Jacques Rousseau moderne, talentueux autant que sincère, est définitivement Antonin A. qui manifeste à tout va, très brillamment d’ailleurs, pour une sorte d’inquisition moderne qui voudrait que personne ne touche plus à rien, pour ne pas «offenser» le raisin, en acceptant le résultat, bon ou mauvais. Voir ICI. Après tout, entre personnes consentantes…

Sur les rouges, le mieux étant l’ennemi du bien, je préfère bosser avec mes bestioles locales, ça m’a toujours bien réussi. C’est toujours ça d’économisé (les intrants, en général, ça coûte une blinde) et puis, au vieillissement, je n’ai jamais vraiment vu ce que ça améliorait. Quand aux vins de fruits, c’était carrément moins bon la fois ou j’ai essayé pour du Walden. Qui sait, un jour, changerai-je d’avis. Encore une fois, ces guéguerres de mômes n’ont pas de sens. Pour être moins bête en se couchant, on pourra lire le billet de Vincent Pousson sur le sujet, excellent et complet, comme d’habitude. C’est ICI.

Bon, reste un vrai doute : et si le goût (sublime, forcément sublime…) de mes vins ne venait-il justement pas de mon garage sombre et étroit, aux recoins propices aux sanctuaires levuriens, d’une souche née et élevée là bas, qui donnait à mes vins ce fameux goût de reviens-y qui a fait notre succès ? Peu encline à un déménagement qui s’est accompagné d’une désinfection générale que Docteur House n’aurait pas renié, je doute que celle-ci soit très vivace en ce début de vendanges dans la nouvelle cave, à moins que, cachée dans un coin, elle ait déjà tout colonisé, tel le virus Ebola. Nous verrons bien, l’année étant grandiose pour l’instant, les peaux n’ont pas été lavées et nous devrions avoir des pruines riches et complexes. Ne doutons pas, les amis, maintenons une intention forte et pure, seule à même de créer de grands vins.

Après avoir rentré un peu de rosé aussi fringant que pointu, me voilà parti pour un nouveau tour des vignes. 4 heures, pas moins, de terroirs en terroirs, de vignes en vignes en vignes, de cépages en cépages, afin de décider si oui ou nous nous démarrons ou pas, et, si c’est le cas, l’ordre de vendange, le rythme, la façon. Je ne répèterai jamais aussi combien, dans les vignobles comme les nôtres, variés en cépages et en expositions, la «stratégie de vendange » est essentielle. Et bien sûr un objectif, une «cible», que l’on doit clairement toujours avoir à l’esprit.

Fako, mon bon Fako (c’est mon oenologue, pour ceux qui ne sont pas abonnés à ce blog, en haut, à droite…), m’accompagne pour une fois dans cette longue balade, émerveillé comme moi de la beauté cette année de certains ceps et des raisins qu’ils portent. La météo n’est pas bonne du tout pour le week-end, mais ce département est un casse tête pour Météo France, qui, à moins d’un 5/5 au niveau certitude, doit voir les prévisions prises avec beaucoup de recul. En revanche, l’épisode classique va frapper mes confrères du Gard et de l’Hérault, qui doivent être autrement affolés que moi. Bon, les Syrah sont prêtes, on commence demain pour les petits vins, les grands attendront sans problème que le ciel leur tombe sur la tête, ou pas. Enfin je pense qu’elles sont prêtes, Fako non, comme d’habitude. Mais bon, il a bon caractère et cela fait quinze ans qu’on se dispute, des rires dans la voix. C’est moi qui décide, pas mon œnologue, c’est comme ça chez moi.

Le soleil se couche sur le Clos des Fées, ses vignes, ses chênes verts. La nuit va être longue, il me faut maintenant décider.

PaysageCDF

 

 

 

3 commentaires

  • Paul Schramm
    13/09/2015 at 7:03

    Cher Hervé, tu as toujours une plume pertinente et élégante.On ne peut nier que le monde du vin est en pleine effervescence et que le style de beaucoup de vigerons reconnus a changé. Quel mot employer ? nature, naturel ? des vins plus légers, plus digestes, moins concentré, moins boisés, grappes entières, sans souffre etc..Comme je voulais comprendre de quoi il s’agisait, je me suis mis apprentissage pendant un an.j’ai gouté et gouté tous les vins « nature » que je trouvais aidé par quelques fans. Bilan, il y a peu d’élus. Les plus belles réussites sont celles de grands vignerons, ceux qui ont déjà tout compris sur le vin et qui sont séduits par cette expérience nouvelle.Il y a de la place pour tout le monde, il y a de grands vigobles et de grands vignerons, chacun trouvant son compte.En conclusion je pense qu’il y aura un avant et un après les vins « nature ».

  • Botte
    13/09/2015 at 10:28

    Il n’y a pas de vins parfaits mais des goûts favoris….
    Ensuite pour Paul, j’ai une histoire à rencontrer. Sommelier à Oslo, 90 % de ma carte est issu de vins bio en levures indigènes avec 10% en natures (bio sans additive sans flash pasteurisation avec 30 milligrammes de soufre avant la mise définition de l’avn). Actuellement avec la crise en norvège, tous le monde prend des vins maison alors que pour 30 nok de plus soit environ 3,5 euros, je propose des vins natures très intéressants et accessibles à tous au niveau du goût. Je propose ces vins à des personnes voulant des vins maisons. Ils me suivent et à la fin, la dame est venu me voire….Merci c’était super…mais est-ce vraiment des vins natures…Car généralement je ne les aime pas…Ma répond fut : « mais madame, le plus important pour le vin nature est une préparation. Si je vous donne la stoppa sans le décanté et dès l’ouverture…vous n’aimerez pas le vin. Là vous l’avez déguster après le vin blanc soit après 25 minutes d’ouverture dans une carafe. ‘…..Le maillure vin est celui qu’on aime et chacun possède sa sensibilité. Je ne suis pas un fanatique car il y a des bons et mauvais vins nature…Mon plus grand plaisir un jour est la reconnaissance des grands styles de vins dans le monde : http://vinpur.com/view.php?node=32

  • denis
    13/09/2015 at 11:28

    Pas specialiste mais amateur de belles choses… respect: belle plume, belle prose… sans doute une belle âme.

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