Attention à la fermeture des portes


Retour vers Guangzhou.

A peine levé, un taxi frapadingue nous conduit à toute berzingue vers la gare TGV locale, la main bloquée sur son klaxon. Une heure de voiture entre le centre ville et la gare. Vieille histoire de concurrence entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central. En France ou à l’autre bout du monde, une des constantes stupéfiantes de la société humaine reste les travers de l’administration…

La ville se termine assez vite, nous traversons des zones semi montagneuses ou d’immenses blog de granit lisses semblent tombés du ciel. Certaines montagnes sont parsemées de ce que je pense être des cimetières. Georges me le confirme. Reposer dos à la montagne ou bien avec vue sur la mer assurerait santé et prospérité à ses descendants. Sur le plan des superstitions, nous n’avons pas à nous moquer, les vignerons français restant à la pointe des pseudo-sciences…

granit

A la gare, pas un européen, toujours. Bousculade à l’entrée de l’escalier roulant, le Chinois et le Français partage, c’est clair, une indiscipline culturelle et un égoïsme assumé. Un peu comme les Suisses et les Japonais se retrouvent dans l’ordre. J’aime bien les deux mais bon, ici, c’est violent. Ca promet quand le Chinois « moyen » va voyager. C’est pour bientôt, ça ne va pas être marrant.

Je me réjouis de prendre le train, d’où je vous écris. Contrôle des passeports à l’entrée, examen des bagages aux rayons X. Ca rigole pas, à l’aéroport non plus. La gare est une gare. Aucun européen, toujours. On m’ignore gentiment et on me bouscule toujours comme si j’étais un Chinois.

gare

Je vais voir du pays, rouler à travers la Chine. Génial même si c’est à 300 km/h. J’aimerais, un jour faire Canton/Pékin, huit heures de TGV, pour traverser la Chine du nord (北) au sud (南), le nez collé à la vitre. Il faudrait pour cela que j’aménage un peu de temps « privé » au milieu du temps « public», lorsque je voyage. Bon, cette fois ci encore, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Hôtesse à l’entrée du wagon, on se croirait en avion. Uniforme. Chapeau. A peine en route, un employé vient nettoyer le couloir, je me souviens qu’un poinçonneur a contrôlé mon billet en montant sur le quai. L’emploi est bichonné…

balayeuse-train

Habitué en Europe à une énergie stupéfiante à détruire de l’emploi non qualifié, la pratique étonne toujours. Pourtant quelle logique évidente. Un employé passe proposer du café, et, si l’on mange, dépose un sac en papier destiné aux ordures ou, pourquoi pas, à un dysfonctionnement gastrique. Il le relève régulièrment. Pas idiot.

poubelle-train

On se concentre un peu car le boulot commence vraiment ce soir avec présentation de la gamme complète et six millésimes de petite Sibérie, lors du grand diner de gala, qui est complet. Faut que je vienne en Chine pour faire une verticale comme ça…

On peut sans doute, à la lecture depuis quelques jours de ce blog, se dire que je suis en goguette en Chine, en train de me la couler douce, de restaurants en restaurants. C’est un peu plus compliqué que ça. En Chine, le réseau, le fameux « guanxi-wang », est essentiel et, parfois, des évènements que l’on croyait mineurs se révèlent cruciaux. Je n’ai finalement que bien peu de vin à vendre ici, parce que j’ai fait le choix avant tout de partager ma passion avec mes compatriotes. Mais je voudrais que les quelques bouteilles qui atterrissent en Chine fassent le bonheur d’amateurs. Des vrais. Voilà le but. La stratégie, alors, pour l’atteindre, ça coule de source. L’image me vient du pécheur qui rêve d’aller sortir quelques saumons sauvages de leur rivière en Ecosse. L’un, à la descente de l’avion, courra vers l’eau vive et se mettra à pêcher, sourire aux lèvres, là où le hasard l’aura mené. Sans doute pas grand chose. L’autre ira au pub local, boira quelques bières et jouera aux fléchettes. Gageons qu’au troisième jour, un de ses nouveaux amis l’invitera à pêcher. Au bon endroit…

Ainsi ai-je choisi de me «développer» en Chine, bien que le mot soit un peu fort vu la faible production du Domaine. Peu, mais avec les bonnes personnes. Impossible pour moi de toute façon, soyons réalistes, de cibler les consommateurs milliardaires, les tycoon déjà captifs des producteurs Bourguignons ou Bordelais ou de Ficofi. Un type de buveurs avec qui je n’ai, je l’avoue, que peu d’affinités. A ce sujet, on m’a raconté qu’un célèbre propriétaire de Saint-Émilion avait, pour faire monter le prix des ses vins et la valeur de sa « marque », fait des diners dans cinquante villes chinoises, y compris des villes de troisième catégories, ciblant à chaque fois les dirigeants locaux, y consacrant quelques mois de sa vie. Respect. Mais honnêtement, je me vois mal faire cela, après tout, je n’ai, entre le Clos des Fées et la Petite Sibérie que quelques centaines de bouteilles à vendre ici. Inutile non plus de chercher à vendre à n’importe qui, dans un marché de masse. Chacun son idéal de vie.

Ici, tout se fait désormais numériquement. Sur WeChat, un bon commentaire, une émotion partagée, une photo qui fait rêver, un souvenir gastronomique, tout cela peut avoir bien plus d’impact qu’un article de presse autrefois. De même, l’importance à venir des contenus numériques haut de gamme ne fait plus guère de doute. Pour la génération en train de grandir à côté de nous, la fameuse « digital native », la vérité viendra d’internet et ce sera une vidéo. Justement, la vidéo, nous l’avons tournée au printemps, avec Georges, Mike et son équipe, mixant des paysages du Clos des Fées, tourisme et gastronomie Catalane à grand coup de drones. On a en paumé un, d’ailleurs, et un beau, ça me fait penser qu’il faut que je demande aux chasseurs s’ils l’ont pas trouvé… Le film est en montage mais les rushes sont prometteurs, même si la caméra ne m’aime pas et que je le lui rends bien. Deux jours alors à voyager (manger ?), comme je viens de le faire, avec des amateurs, bien plus avertis qu’on ne pourrait le penser en les voyant, prend alors tout son sens. Hier soir, en se quittant car certains repartaient de bon matin, nous nous sommes promis de nous revoir, un jour, en Roussillon, peut-être. J’ai une meilleure idée, en tout cas, de que ce je leur ferai alors à manger. Souvent. Et beaucoup.

Ma vision du monde du vin dans vingt ans n’a finalement que peu changé depuis la création du domaine : une micro-communauté de 10 000 personnes, internationale, cosmopolite, mouvante géographiquement au cours de sa vie, attachée à la France, à sa culture et son modèle de repas social/gastronomique, se regroupant joyeusement autour d’un micro-domaine comme le nôtre, un « boutique-wine », fidèlement, dans une relation forte ayant du sens, tant pour le vigneron que pour ses clients. Ce voyage alors prend lui aussi du sens.

Le train traverse d’étranges paysages. Mangroves parsemées d’élevages de poissons, d’huitres et sans doute de crevettes ; zone en chantier au milieu de nulle part ; gares TGV protégées par des murs de parpaings et de barbelées, frugales ; montagnes grignotées par des carrières ou retournées par des tracto-pelles. La mer est proche, la civilisation partout et les quelques rivières que je traverse ont une couleur bien peu engageante… Le TGV me rappelle beaucoup le Paris Perpignan, n’ayant de TGV que le nom sur la majorité du trajet où il se traine à 120 km/h… Beaucoup de cultures, au début, très artisanales encore malgré l’étonnant exode rural que la Chine a encaissé depuis trente ans. Le paysage change peu à peu, remplacé par d’incroyables zones industrielles où d’immenses flottes de camion attendent d’abreuver le monde de tout et surtout de n’importe quoi, utile ou pas, dont nous surchargeons nos maisons juste parce ce n’est pas cher. A l’horizon, des groupes de dix, vingt ou trente immenses tours d’habitation, dont beaucoup sont encore surmontées de grues. La bulle immobilière guette. Si elle éclate, elle risque de mouiller très loin…

Nous arrivons à ShenzhenPingShan, une des banlieues de Shenzen, la quatrième mégapole Chinoise par le nombre d’habitants ; les misérables usines désaffectées de Shantou sont loin, les immeubles commencés et jamais terminés, dont les bambous pointus dépassent des échafaudages, aussi. Là est le cœur du commerce mondial. Compter les containers rendrait fou. La nature a disparu et les deux dernières heures évoquent la traversée d’une banlieue tentaculaire et infinie. Changping, nouvel arrêt. Je me demande pourquoi je raconte ça, aucun de vous n’ira jamais à Changping…

J’aimerais bien localiser ma position sur « plan », mais tout est filtré ici. A mon avis plus pour des raisons économiques que politiques. Empêcher une société étrangère (lisez « américaine ») de proposer un service vite indispensable, donne le temps à l’économie locale de fabriquer un produit alternatif. L’art de la guerre, un livre Chinois, ne l’oublions jamais. Et son enseignement majeur reste que le conquérant habile ne livre un combat que lorsque il est certain de le gagner…

Impossible de se connecter à Deezer. Dommage, les Chinois ne connaitront jamais le répertoire des Charlots et leur innoubliable « chou farci ». Me voilà à écouter les rares albums disponibles sur mon téléphone, n’ayant pas eu le temps de préparer l’ambiance musicale du voyage. Tiens, Lys and Love. Voulzy m’emmène, me transporte, me décale vers l’Ouest.

Mes amis restés à Shantou continuent leur exploration de la ville gourmande et me vantent, au petit déjeuner, la délicatesse de ces fameux rouleaux de riz aux tripes de porc qu’ils regrettent de n’avoir pu me faire découvrir. Moi aussi…

riz-tripes

 

P.S. : vitesse max pendant 3 heures, 197 km/h (affichée en permanence dans le wagon, pas mal). Quels blagueurs ces Chinois…

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