Nuit blanche


La saison avance. Précoce. Étrangement précoce.

Quand allons-nous vendanger ? Prêt de la mer, vers Saint -Hyppolyte, certains coopérateurs de mes amis évoquent la vendange de de leurs Chardonnay fin juillet… Jamais vu de mémoire d’ancien du village… A la Chique, la véraison des Syrah commencent, doucement certes, avec quinze jours d’avance. Tiendrons-nous cette avance jusqu’à la fin ? La nature a ses règles, souterraines et invisibles, qui résistent à la science. Bien malin qui peut le savoir.

Je suis toujours fasciné par ces vignerons qui semblent avoir tant de certitudes sur leurs vignes, comme s’ils leur parlaient (ce que je fait parfois, je l’avoue sans honte), mais au-delà de cela, comme si elles leur… répondaient. Est-ce moi qui ne suis pas assez « aware » ? Est-ce eux qui vivent une passion «romantique» avec elles, là où la raison, la science ou le cartésianisme n’ont pas leur place, comme dans toute passion humaine ? En apportant, l’autre soir, le souffre aux tracteurs qui poudraient, encore et encore, j’étais pensif.

A ce moment de l’année, le soufre poudre est impossible à passer le jour. Il faut donc y aller à la tombée de la nuit, puis à la lumière des phares. Au petit matin, la lumière du soleil va sublimer la fine poudre, la faisant passer directement de l’état solide à l’état gazeux, protégeant les vignes de l’oïdium. A ce moment de l’année, on utilise un soufre très poudreux, mêlé d’argile. Dans le camion, les sacs s’empilent. En les voyant, décidément très philosophe, je me dit que le monde est étrange : dans le règlement bio, ce produit s’appelle : « auxiliaire de protection des cultures »; chez  ceux qui sont pas bio, on l’appelle avec mépris : « pesticide ». Pourtant, c’est le même. Va comprendre, Charles…

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La nuit tombe, les tracteurs tournent, lentement, avec le l’étonnant bruit étouffé du bas régime des Fends Vario, qui m’évoque toujours un félin ronronnant.

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Le nuage se déplace, lentement, mettant en évidence un si léger courant d’air qu’on ne pouvait le sentir, se répandant parfois à plusieurs centaines de mètres, traitant du coup en partie les vignes voisines, parfois moins bien traitées (aux deux sens du terme…), par leurs propriétaires, qui n’en ont plus peut-être, les moyens tant la situation économique est tendue ici. Ou la volonté. Ou le savoir. Ou l’énergie. Le problème est complexe, mais le vignoble se meurt, c’est un fait. Restons positif, espérons qu’il renaitra un jour, plus fort, plus beau. Hum. Vingrau en 1960 comptait 350 coopérateurs et faisait 30 000 hectolitres. Les trois caves fusionnées font aujourd’hui 20 000 et il n’y pas vraiment d’installations en cours. C’est la vie. En attendant, tant mieux, après tout, si mon action individuelle a d’heureuses conséquences pour mes voisins et amis. Dans les vignes, le nuage est dense mais extrêmement fin. La performance des tracteurs, des poudreuses, des chauffeurs, tout cela permet un dosage très bas mais très efficace. Pas de casse, pas d’accident, la nuit s’installe, puis tombe.

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L’équipe a déposé en fin d’après-midi quelques sacs dans nos multiples parcelles, les chauffeurs les trouveront au fur et à mesure de leur périple, tard dans la nuit, adaptant leur poudrage à chaque cépage, très peu sur la syrah, un peu plus sur le Carignan, le plus sensible à l’oïdium. A terme, qui sait cela le condamnera à la disparition, le vogue des cépages résistants étant lancé. Il passe son tour, n’a pas d’avenir. La fermeture totale de la grappe  marque le début de la fin de la protection sévère, la véraison permettra la fin de ce des traitements, le danger étant écarté sur les raisins passés de l’état de « feuille » à celui de « fruit » en cours de maturation. Il restera un traitement contre les vers de la grappe, sans doute avec un peu de bouillie bordelaise, car le mildiou, étrangement, est à l’aguet, je le sens, Serge aussi. Mais, dans l’ensemble, 2017 aura été une année clémente au niveau maladies et nous éviterons peut-être un, voire deux traitements et nous n’aurons utilisé qu’un seul produit de synthèse sur une parcelle sur les 130, pour ne pas bruler. Content je suis.

En contre-jour, la masse calcaire des falaises de Vingrau est toujours aussi belle et majestueuse alors le soufre se dépose sur le mas Farine, troublant l’air comme un mirage dans le désert.

Je ne me lasserai jamais de cette beauté sauvage et primordiale. Vite, une douche et, surtout, ne pas se frotter les yeux, le soufre me colle à la peau et j’en suis heureux.

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Un commentaire

  • Marc
    12/07/2017 at 10:14

    Et nous les rêveurs, continuons à rêver de mirage, de soufre et de ces paysages..
    Thx Bizeul

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