Vendanges 2017 – Jour 13 – Back to 1946


Direction les vieilles vignes de Grenache blanc et gris du Mas Farine, entre Vingrau et Opoul. Le paradis du Grenache… On attaque par les gris, alors qu’on a déjà rentré la moitié des noirs. Tellement bizarre, ce millésime. Avant, ce n’était pas le moment, mais là, clairement, ça l’est, parce que si la micro-pluie de la semaine dernière a fait un bien fou, la tramontane s’est levée depuis et commence à déshydrater clairement les baies qui sont mûres, surtout sur ce plateau aux 250 jours de vent par an…

J’aime cette parcelle du Mas Farine. C’est mon côté Noé, celui qui sauve. Voisine de ma plus belle parcelle de blanc, je l’ai vu, il y a cinq ans, dépérir peu à peu; comment dire, non pas sous les mauvais traitements mais disons, sous les coups d’une idéologie, celle qui fait croire à des néo-vignerons que la vigne soufre d’être aimée et entretenue, que l’homme est son ennemi et qu’au contraire, seule, livrée à elle même, débarrassée de tout traitement ou presque, et envahie par des mauvaises herbes qu’on renomme bio-diversité en bobo dans le texte, elle va retrouver son énergie et sa pureté originelle, libérée, délivrée, style Elsa dans la Reine des Neiges (Eric, c’est pour toi… ;-), le tout devant le regard bienveillant de Rudolf, qui depuis les sphères quantiques, donne le ton. Mais voilà, la marmotte, il n’y a qu’à la télé qu’elle met le chocolat dans le papier alu.

Bref, après être passée à deux doigts de la mort, senti le vent du boulet, être arrivée au bord du Styx, sa propriétaire, désespérée par son fermier, me l’a confié en fermage, sans grand espoir. Sauf que, comme disait Charlou, mon cher voisin qui m’a légué quelques phrases essentielles, «la vigne est un bon malade» et que, deux ans plus tard, elle commence à verdir à nouveau, à se dresser, à produire même à soixante ans passés. Comme quoi, un peu à manger, un bon labour, du soufre poudre et un peu de taille intelligente, il n’en faut pas plus. Ah, et aussi beaucoup d’amour, un peu de savoir faire vigneron et deux gros bidons d’huile de coude…

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Étonnés nous même par le changement, on commence à sortir un frigo de raisin, sourire aux lèvres et, pris de court, nous voilà surpris devant le fait qu’il en reste bien 1 000 kilos, peut-être, à sortir encore. Autant les Grenaches ont été difficiles l’année dernière, avec une coulure généralisée, autant ils se rattrapent cette année, comme si l’énergie qu’ils n’avaient pu utiliser avait été mise en réserve pour cette année. Magnifique, 13,4° au milieu du pressurage, un grand vin blanc est en train de naître.

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Fier de mon sauvetage, en rentrant fourbu, je m’arrête tailler une bavette avec Michel et Jeannette, mes chers voisins, mes « Pépé et Mémé » de substitution.

« Ça me fait plaisir », me dit Michel,  » parce que cette vigne, c’est moi qui l’ai planté, avec mon frère, Jeannot, en 1946. Juste après la guerre, alors, tu vois, je m’en souviens comme si c’était hier. On avait passé l’été à la défoncer au cheval, à la charrue à bascule, et à sortir les cailloux. Et l’année d’après, on l’avait greffé. Content qu’elle soit sauvée… ».

On discute de tout cela, sourire aux lèvres, en écossant les haricots frais, une tradition ici. En fermant les yeux, je me souviens encore du goût de ceux de ma Grand-Mère, il y a cinquante ans. P…., quand tu as des souvenirs d’il y a cinquante ans, ça commence à sentir le sapin, faut se faire une raison.


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On discute de la plaque de roche mère, en plein milieu de la vigne (l’horreur pour mon petit tracteur à chenilles), du terroir et du pourquoi il a mis au bout un peu de Carignan blanc: «C’était la tradition ici, pour le vin doux. Gris, blanc, rouge mélangés, un peu de Carignan blanc pour l’acidité et pour les volumes aussi. Tu ne peux pas imaginer combien on vendait le vin doux, ici, à l’époque, combien le monde entier en voulait».

Nous voilà à refaire le monde… C’est la vie. La vraie.

2 commentaires

  • Catherine
    13/09/2017 at 7:02

    Alors continuez à vivre, c’est vous qui avez tout compris !

  • Paul Berthier
    14/09/2017 at 6:43

    Toujours un plaisir de vous lire. Juste et émouvant, vivant…
    Bonne continuation sur ce milésime disons… compliqué.

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