Transmettre


J’ai reçu la photo de cette divine enfant. J’ai souri, je l’avoue sans honte.

Merci à Manon, sa mère, de m’avoir autorisé à m’en servir pour illustrer ce post, un texte que j’avais en moi depuis plusieurs années. Il faut laisser du temps au temps. Tosca, c’est son prénom, m’a permis d’avoir envie de l’écrire.

tosca

On s’est dit, son grand-père et moi, que Tosca ferait qui sait cette photo de temps en temps. Elle va grandir. Sa grande bouteille de Clos des Fées, qui lui semble si rigolote, non. Un jour, elle pourra la porter. Et, un jour, comme je l’ai fait au mariage de ma fille, son père et sa mère l’ouvriront pour elle.

Un vin de l’année de sa naissance.

Son grand-père, qui lui a offerte – je l’espère pour lui parce que je le connais et que je l’aime – sera là aussi. Ou pas. Enfin, de toute façon, il y sera. A travers ce Jéroboam.

Le message, son message, il est « dans » la bouteille. Mais il n’est pas écrit. Il doit se verser dans un verre, couler entre des lèvres, ondoyer dans un corps, allumer des synapses et extraire des souvenirs dans des systèmes neuronaux. Il doit, il va, transmettre. Une tradition. Des valeurs. Le souvenir d’un homme qui l’aimait, qui voulait lui rappeler que le temps passe, qu’il faut en profiter car le plus puissant et le plus riche des hommes n’en a pas plus que le plus pauvre, et qu’un jour il nous rattrape, qui que nous soyons.

J’ai écouté avec attention, il y a quelques mois, notre ministre, Madame Buzyn, dire qu’elle ne voyait pas de différences entre le vin et l’alcool. Que c’était pareil.

Bien sur, Madame, dans le vin, il y a de l’alcool. Nous l’assumons ainsi que l’ivresse qu’il procure.

Mais non, ce n’est pas « pareil », madame la Ministre. Et je vais me permettre de vous dire pourquoi.

Parce que, comme je l’ai lu un jour « On boit de l’alcool pour oublier, du vin pour se souvenir ».

Je trouve cela dommage qu’aucun des nombreux intervenants ayant participé à la polémique qui a suivi ne vous aie rappelé cette phrase. Ni cette tradition. Ni toutes les autres, autour du vin.

Parce que le vin, bien sûr, quand on en boit trop, comme bien des choses que l’on consomme à l’excès, c’est mauvais pour la santé.

Mais quand on l’aime, quand on  le comprend, quand on l’étudie, il vous empêche, justement, d’en consommer pour vous détruire. Il vous construit, au contraire, il vous installe dans une culture, dans une société, dans un espace géo-politique, dans un paysage. Les villages, les églises, les vignes, voilà ce qui définit la France, quand on la traverse, des fameux et tordants « quatre» coins de notre hexagone…

Peut-être certains d’entre nous rêvent-ils de se fondre dans un gloubi-boulga mondialisé ou nous serions dirigés non plus par des états démocratiques mais par des multinationales. Permettez-moi de vouloir résister. Et d’acheter, pour mes enfants, du vin de l’année de leur naissance. Pour qu’ils se souviennent qu’on les aimait, qu’ils font partie d’une lignée d’hommes et de femmes qui aimaient la liberté, la vie et le partage de celle-ci avec les autres, même différent d’eux. Et que le vin, justement, leur donnait l’occasion de le faire, mieux.

Si l’idée vous venait, Madame, de le faire pour l’un de vos petits enfants, je vous conseille de prendre quelques bouteilles, quelques magnums et deux ou trois jéroboams.

On croit toujours qu’on ouvrira à chaque anniversaire une bouteille de l’année de naissance du bambin. Mais voilà, la société a changé et son anniversaire ne se fera plus un dimanche, en famille. Parce qu’il se pourrait bien qu’entre temps la famille ait éclaté et qu’on aura mis les anciens à l’Epadh, au lieu d’en assurer la fin digne. Parce qu’il préfèrera le faire au lasergame du coin, son « birthday ». Dans le meilleur des cas… Alors, faites moi confiance, 12 bouteilles suffiront bien pour les 25 premières années.

Prenez quelques Sauternes (il pourrait avoir l’envie d’y plonger un boudoir en cachette, vers huit ans, à vous de lui faire croire qu’il transgresse alors un interdit…) et vous pourriez sauver l’appellation. Quelques Maury ou Porto Vintage (il pourrait bien, à 40 ans, se mettre au cigare et il se dira : « quand même, comment savait-elle » ?). Quelques vins rouges tanniques, mais… pour vous, pendant les années ou il vous oubliera, ce qui est bien normal, et où la bouteille évoquera ce moment si heureux, ces années si joyeuses, où il était « petit ». C’est magique, croyez moi.

Mais les trois litres, l’impériale, ce sera pour le mariage.

Ne rêvez pas, on ne le servira pas au diner. Ce n’est pas une bonne idée, les vins anciens, dans les diners de mariage. Il ou elle voudra des vins actuels, on aura chaud, l’émotion sera intense et il vaut mieux choisir un vin simple et frais. Des magnums de Sorcières, on fait pas mieux, tiens, si vous en mariez un ou une cet été ;-).

Non, ce qui est bien, c’est ce que j’ai fait pour ma fille et que je ferai un jour pour mes fils.

Une petite table, dans un coin de l’apéritif, un tablier, un tire-bouchon à lames (les bouchons sèchent, parfois) et quelques carafes. Entre le champagne et le punch, en regardant les mariés au milieu de leurs amis, jeunes, si jeunes, gaspillant le temps comme si celui ci était illimité, vous ouvrirez les imposantes quilles sorties d’un endroit protégé, couvées, et vous évoquerez l’année, son année. Ce que vous étiez quand il ou elle est né.e (pour toi, S.G….). Ce qu’il s’est passé à l’époque. Dans le monde et dans votre vie.

Ceux qui voudront prendront un joli verre (je vous fais confiance…), communieront (le mot est encore autorisé, profitons-en) en partageant un verre de vin «ancien». Les anciens, justement, vous souriront, regrettant de ne pas l’avoir fait pour leurs enfants. Les jeunes s’émerveilleront devant un vin de l’année de naissance du ou de la marié.e, ou des deux si l’autre parent, miracle, lisait aussi ce blog 😉 et, pour beaucoup d’entres eux, découvriront que le vin peut vieillir aussi longtemps. Ce qu’ils ne savaient pas. Parce que vous nous aurez interdit de leur apprendre ?

Voilà ce qu’à l’époque, j’avais mis de coté pour ma Juliette. Il y a avait aussi un 6 litre de Troplong-Mondot. Les deux meilleurs vins du millésime, difficile, 1987. Les années en « 7 », à Bordeaux. Qui ne coutait rien, à l’époque… Mais il y a bien des alternatives à Bordeaux aujourd’hui. Le dernier millésime du Baron Philippe. Tout le monde avait fait des efforts. Bon, après, pas de miracle. A l’époque, il n’y avait pas d’osmoseur…

mouton

 

Tu verras, chère Tosca, ce sera un moment fort. Je vais t’envoyer ce billet, que j’ai écrit pour toi, grâce à toi. Et la vie, ta vie continuera, inscrite dans une lignée d’amateurs de vin et de vie.

Bon vent, jeune fille aux cheveux d’or.

Certains pensent que l’on choisit ses parents depuis sa vie antérieure. Tu as fait un bon choix.

 

2 commentaires

  • Jean Orliac
    10/06/2018 at 2:59

    c’est ce que nous pensons , ce que nous disons parfois mais que nous ne savons pas écrire , bravo!

  • Françoise
    18/06/2018 at 11:47

    Dans l’émotion on écrit
    Dans l’émotion on partage
    Dans l’émotion on donne
    Merci pour vos mots

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