Sujets du bac


Il y a dix ans, presque jour pour jour, j’écrivais ce papier sur les sujets du bac français, coincé dans un aéroport par une grève Air France. Ça s’appelait «en avion on a du temps». Tout change, rien ne change et les sujets du bac de cette année m’y font penser, le retrouver et, vous ne m’en voudrez pas, le publier à nouveau, tant il était prémonitoire et reste d’une étonnante actualité…

En avion, on a du temps, donc. Surtout quand on part de Perpignan, sans doute un des aéroports les moins bien desservis de France et l’une des destinations les plus chères – et que l’on essaie d’aller au Luxembourg, itinéraire apparemment saugrenu pour les compagnies aériennes en général et pour Air France en particulier.

On essaie donc un Montpellier-Roissy/Roissy-Luxembourg à l’aller et, à part la longueur du voyage, on a rien à signaler. Pour le retour, de bon matin, après s’être couché tard suite à sa dégustation, le vigneron, encore brumeux, reçoit en revanche un SMS laconique : vol reporté aux calendes grecques ; rentrez donc ce soir à minuit, demain, quand vous voulez, en fait et surtout, démerdez-vous…

Pour la deuxième fois en… deux voyages, mon vol est tout simplement annulé et du coup, pagaille dans les correspondances. On tente donc de changer tout son périple, on bénit le ciel d’avoir Alexandra au bureau qui essaie de trouver un moyen de vous faire rentrer. Bizarrement, on se retrouve alors à l’aéroport de Metz, avec… huit d’heures d’attente en perspective. C’est sûr, pour une fois, le vigneron, lassé de tourner en rond comme un lion en cage, sans même un kiosque à journaux, a le temps de lire. Il se félicite alors d’avoir gardé dans sa musette, on ne sait pourquoi, le Figaro de la veille.

Le sujet amusant du jeudi de la semaine dernière (je termine ce billet avec beaucoup de retard, désolé…), dans le Figaro, c’était le bac philo. Cinq écrivains et philosophes « repassaient » le bac pour le journal, qui en publiait les copies, avec correction et notation, s’il vous plait. Bon, dans certaines « dissertations », je l’avoue, je n’ai pas tout compris ou je me suis tellement ennuyé que je n’ai pas voulu prendre le temps de comprendre. Mon Dieu , comme certaines personnes ont le don de raconter des choses simples d’une manière compliquée… Une chose est sûre, je ne les envie pas. Je pense en particulier à Raphaël Enthoven, dont j’ai admiré le talent mais dont la lecture m’a profondément fait bailler. Dommage qu’en choisissant le sujet « Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ? », il n’ait pas choisi de nous dévoiler son quotidien de mari de Carla Bruni (en dix ans, les choses changent quand même un peu…) La réalité de la vie en couple est-elle différente pour lui ? Le désir, justement, reste-t’il vivace quand il se frotte aux rythmes du quotidien ? Est ce plus facile ou au contraire bien pire, quand on vit avec une icône de la mode ? Son témoignage, eut-il été sincère, aurait égayé mon voyage. Ou plutôt mon attente…

Ce qui m’a amusé, dans l’article du Figaro, c’est le thème des épreuves du bac. Les sujets, quoi… Il y avait cette année, en plus de celui cité un peu plus haut, quelles belles interrogations du style :

« Que gagnons nous à travailler ? »…

« Toute prise de conscience est elle libératrice ? »…

J’ai noté aussi un très beau :

« L’art nous éloigne t’il de la réalité ? ».

Pour l’obsédé du vin que je suis, à même d’interpréter n’importe quelle tache d’encre comme une tache de vin:-), l’occasion était trop belle, vous pensez. En regardant, du haut de l’aéroport, la verdoyante campagne Lorraine, je me mis donc à agiter donc doucement mon neurone principal : le sujet était-il transposable au vin ? Pourrait-on s’amuser à faire la même chose que le Figaro, mais dans la Revue du Vin de France ou sur un forum internet ? Oui, pensais-je, cela aurait fait un rafraîchissant sujet d’été pour notre revue nationale. L’exercice aurait pu être confié à quelques-uns de nos journalistes stars ou même, pourquoi pas, à quelques vignerons en verve. Sans parler de la blogosphère viticole ;-)

On y aurait sans doute parlé du travail, tiens, le cœur du métier de vigneron, de ce que celui-ci apporte mais aussi de ce qu’il coûte. On aurait évoqué ces vignerons qui travaillent douze heures par jour, avec plaisir, engagés sur le chemin d’une excellence exigeante. On y aurait aussi parlé de ceux qui travaillent aussi beaucoup, souvent seuls et isolés, juste pour survivre, sans toujours y arriver. Certains philosophes à tendance « marxistes » auraient alors pu être sans aucun doute abondement cités ;-). Pour ma part, j’y aurais sans doute parlé de Simone Veil (pas la femme politique, la philosophe, disparue trop jeune) qui fit si bien l’éloge du travail manuel sans pour autant en cacher les difficultés. On aurait parlé du terroir, l’occasion était trop belle. Pourquoi certains s’évertuent-ils à cultiver des terroirs si fatiguants alors que de si faciles sont à leur portée ? On y aurait évoqué la fatigue, celle du vigneron qui se couche fatigué le soir, se relève encore plus fatigué le matin, ayant rêvé toute la nuit de grappes ou d’entre-cœurs… Ou, comme ce matin de 2018, à planter des piquets, exercice propice à la pensée philosophique.

piquets

Pour ma part, je pense que j’aurais sans doute choisi, dans le cadre d’une philosophie très pratique, dite « de comptoir »;-), le sujet sur la conscience. « Toute prise de conscience est-elle libératrice »… Ah, quelle bonne question ! Pour le vigneron, il est en effet nécessaire de se rendre compte – le plus vite sera le mieux pour lui – que la perfection n’est pas de ce monde. «Ne vous inquiétez pas de la perfection, disait Dali, car vous ne pouvez avoir qu’une seule certitude ici-bas, c’est que vous, vous ne l’atteindrez jamais». Certes. Il lui faut aussi comprendre que la plus grande force de l’univers, c’est l’inertie (on la subit toujours depuis le bigbang…) et qu’il ne faut pas lutter, mais faire AVEC elle. Que la nature ne peut être contrôlée, que c’est elle qui, au final, décide de tout et toujours. La « conscience est quelque chose de très, très encombrant », écrivait un jour de déprime, état habituel voire permanent pour lui, l’ami Cioran. Être conscient, conscient qu’il ne laissera rien si ce n’est que quelques bouteilles rapidement poussiéreuses, qu’il ne fait qu’un court séjour sur terre qu’il sait, lui, être très basse, que son travail et ses espoirs de s’améliorer sont aussi futiles que vains, car il n’a guère, dans le meilleur des cas, que 40 tentatives, 40 vendanges pour s’exprimer. Mais que ce n’est pas une raison pour renoncer, que c’est au contraire une merveille prise de conscience de la valeur du geste quotidien, du détail, de cette somme d’efforts qui fait qu’un jour, pour quelques personnes, autour d’un verre, le plaisir sera là et, qui sait, peut-être, l’émotion aussi. Ce n’est rien, diront certains. C’est pourtant beaucoup, pour le vigneron, qui connait la valeur des petits gestes que pourrait penser sans importance mai qui, au final, font les grandes choses.

Le sujet pour l’art aurait été d’actualité. Le prix de certains grands crus semble suivre celui des œuvres d’art, certains vignerons se prennent pour des artistes depuis longtemps. On l’aurait donc confié à… un Bordelais, what else ? Tiens, au hasard, Jean-François Moueix. Il aurait fait la thèse. Le vin, l’art, c’est son truc et comme il est brillant, sa démonstration nous aurait à la fois convaincue, j’en suis sûr, énervée et impressionnée. Pour l’anti-thèse, on aurait pris une des nouvelles pasionarias de l’école dite des « vins natures » ou de la biodynamie cosmo-angélique. Il nous aurait expliqué avec des – jeux – de mots simples que le vin n’est qu’une boisson, populaire, forcément populaire, qui doit se pisser et non se stocker, dans une sorte de ready-made dont la qualité n’est pas le sujet. Même à 50 euros. Enfin, Monsieur, ne soyez pas vulgaire. Ah, quel beau sujet en perspective quand le vin se confond au combat politique ou idéologique…

J’aurais conclu, si vous le voulez bien, que, de toutes façons, le vigneron ne change pas le monde, « ne sauve pas des vies », comme dit mon ami Gildas, en évoquant la tête – et les chevilles – de certains vignerons aujourd’hui et que toutes ces considérations et autres notes sur 100, n’empêchent ni n’empêcheront jamais la vigne de pousser.

Et Dieu sait que cette année, ça pousse. Bon, j’y retourne.

P.S. : les commentaires sont ouverts, je vous laisse développer les sujets 2018 mais UNIQUEMENT dans la perspective de la vigne et du vin 😉

• L’expérience peut-elle être trompeuse ? Avec la bio-d, à mon avis, vous pouvez briller…

• Peut-on maîtriser le développement technique ? Ce sera l’objet d’un prochain billet, ou presque…

• Le désir est il la marque de notre imperfection ? Ca me semble clair pour les vignerons…

• Eprouver l’injustice est-ne nécessaire pour savoir ce qui est juste ? On va pouvoir parler de Roger Dion…

• Toute vérité est elle définitive ? Vu que le classement de 1855 fait toujours autorité, j’en ai peur…

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