Vendanges 2018 – Jour 13 – Le temps des Syrah


Six heures trente. Je traverse le village, endormi. Lui plus que moi. Il fait nuit noire. Mais je dois déposer des vendangeurs à la vigne, où ils seront récupérés par Serge, pour être en place dès 7 h. Dès que le jour se lève, on commence à couper, pour éviter les grosses chaleurs de l’après midi qui s’annoncent. Au delà de la stratégie de vendange, essentielle, l’intendance doit suivre : vendangeurs, frigos, camions et comportes et cagettes ou bennes. Pas simple quand on est aussi morcelé au niveau parcellaire.

A peine au début des vendanges et déjà fatigué. Mon corps vieillit, c’est clair. Je traverse les rues désertes et je me dis que j’aurais aimé, tant aimé, connaitre ce village dans les années soixante ou soixante dix. Encore des chevaux, des centaines de vendangeurs montés de la plaine ou venus d’Espagne ou d’ailleurs, plus de vignes à vendanger, parfaitement cultivées, une prospérité étonnante, des commerces, trois cafés, pas de télé, de la peine physique, énorme parce que comportes en bois, mais du lien et de la joie.

Ce matin là, mes rencontres se limitent à quelques tracteurs, un bus de ramassage scolaire et deux machines à vendanger. Non, c’était pas mieux avant. Plus simple, peut-être. Moins de choix sans aucun doute, et surtout pas le choix du départ pour la ville, pour une vie plus « riche ». Il parait que la mode est à la «frugalité». Qui sait, ma vallée renaîtra t’elle un jour ? J’en doute vu ma dernière aventure…

Samedi, allant chercher de l’eau chez Carrefour, je suis tombé sur la dernière promotion de «Tautavel», censé être le haut de la pyramide qualitative du Roussillon (Vin de France puis IGP puis Côtes du Roussillon puis Côtes du Roussillon Villages et enfin Village + nom de commune). Ne me demandez pas pourquoi on solde le haut de la pyramide au prix d’un IGP, je ne sais pas. Ne me demandez pas si les vignerons en caves coopératives peuvent vivre à ce ce prix : je le sais, mais je ne veux pas en parler car sur les terroirs qui sont les nôtres, c’est juste du suicide, vu les rendements. Un suicide lent et douloureux, en plus, ne serait ce que parce qu’à ce prix, aucun jeune ne s’installera. Je sais, je devrais accepter, accueillir la nouvelle sans avoir de réaction, arrêter de me révolter.

Mais voilà, c’est ma nature. Impossible. Finalement, je ne suis pas si vieux.

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On commence avec les derniers Grenache blancs, histoire de les presser frais.

Deux camion frigo plus tard, vers 11 heures, on attaque, gentiment, le «cœur de la meule».

Les Syrah «Clos des Fées».

La parcelle est magique, le temps merveilleux.

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C’est ma première plantation, je n’y peu rien y faire, à chaque visite et encore plus à chaque vendange, j’y repense. Je n’ai pas de «vigne natale» comme je me suis amusé à expliquer à mes fils, leur montrant la ou les vignes plantée l’année de leur naissance. Mais c’est une vigne qui a marqué, en quelque sorte, mon enracinement ici, ma naissance en temps que vigneron, en 2000.

A l’époque, je ne savais pas palisser et, de toute façon, je pensais ne jamais cultiver plus de quatre ou cinq hectares. Alors, j’ai planté en gobelets, sur échalas inviduel, parce qu’en plus, je pensais bien que les raisins seraient différents. Planter des piquets à la barre à mine, ça, je savais faire. Tout le monde sait faire. Et puis les Côtes Rotie de Guigal, ça reste pour moi, dans ma vie de buveur, des points d’ancrage forts. Ca fait partie de ces vins dont on s’accroche au souvenir, quand on a des doutes, comme on s’accroche à une prise sur une voie d’escalade, pour ne pas tomber. Il me suffit de fermer les yeux pour avoir dans la bouche le goût et l’émotion de La Turque 1985, la première, stupéfiante malgré l’ultra-jeunesse des vignes. Ou de la Landonne 2009, goûtée un jour à Vinexpo, en regardant Marcel sourire et m’expliquer gentiment que non, malheureusement, je ne pourrai pas en acheter… «Si vous saviez, Monsieur Bizeul, à qui j’ai dû dire non… Si vous saviez…». Je n’ai jamais su, bien sûr. Je n’ai pas demandé et il ne m’aurait pas répondu. Mais j’ai souris et j’ai compris. Et je n’ai pas insisté. Avoir un tel succès a des conséquences que l’on n’avait pas toujours envisagées. Etre obligé, par exemple, de dire non au monde entier. Avoir du succès, être apprécié, être un vigneron admiré, demandé, voire désiré, c’est magique. Mais devenir culte a des conséquences pas toujours agréables.

20 000 pieds, sur des terroirs étranges de haut de coteaux, très en pente, avec de beaux cailloux roulées, sans nul doute par une rivière antique. Mais pourquoi les cailloux roulés sont il ici en haut des collines ici ? J’en ramasse un, espérant qu’un jour un géologue m’explique tout cela.

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La nature est cette année généreuse et donc le paysan au fond de moi est content car mes cuves se remplissent de raisins somptueux. Les baies sont petites, aucune trace de maladie, de pourriture, de passerillage, il est de plus en plus clair que l’on devrait faire du grand vin.

Avec Fako, plus un ami qu’un œnologue désormais, on se dit que c’est l’année ou jamais de tenter de vinifier le haut de parcelle dans une cuve, le bas dans l’autre.

On va essayer. L’équipe se replace. On coupe. On ne pourra jamais savoir si c’était le « bon » jour. Ou trop tôt. Ou trop tard. Mais c’est nous qui aurons décidé, pas une machine, une analyse, une moyenne. Et si on s’est trompé, on assumera.

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Sinon, je vous développe pas les petits accidents de la vie, les cueilleurs d’olives qui n’arrivent pas, une mauvaise chute de Rafal à la cave, le bio-éthanol au lieu du super sans plomb dans ma voiture, un groupe froid en panne, les amortisseurs d’un camion qui nous lâchent, des malos qui démarrent dans une cuve sous marc, le dos qui tire, les genoux qui font mal. Et surtout le moment où je ne pourrai plus écrire chaque jour, bientôt…

2 commentaires

  • Frédéric Loison
    18/09/2018 at 8:00

    Alors nous « buvons » ces quelques lignes !
    MERCI Hervé.

  • Pierre Masson
    19/09/2018 at 4:06

    Plutôt émouvant et mélancolique cette longue chronique. Me donne envie d’aller enfin te voir sur place avant que bientôt « je plie les gaules ».

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