Vendanges 2018 – Jour 14 – Population, troupeaux, famille


La vigne a t’elle une âme ?

C’est un billet (et une question…) que je tourne et retourne dans ma tête depuis bien longtemps. Je ne sais plus vraiment si je l’écrirai un jour, d’ailleurs. Il m’emmènerait trop loin, m’obligerait à me moquer de trop de postures, me ferait trop d’ennemis; j’en ai déjà suffisamment.

Pourtant, décider que la vigne à une âme – disons plutôt une conscience pour ne pas froisser certains – est une question que tout le monde devrait se poser. Par tout le monde, j’entends tous les vignerons.

Est-elle simplement une «machine à produire» (comme certains animaux le sont aujourd’hui, bien malheureusement…) ou bien est-elle «autre chose», un «autre chose» que l’on pourrait influencer, diriger ? Avec qui l’on peut communiquer, ou, au moins, envoyer des signaux et lire ceux qu’elle envoie ? Quelque chose qui pourrait produire différent, meilleur, en fonction de la façon dont on la traite, au delà de son alimentation et la protection qu’on lui accorde contre les maladies ?

La journée est tranquille. Nous faisons un peu de vendange mécanique et je n’ai rien, mais alors rien, à rajouter à mes billets écrits en 2013 (ICI). Je n’ai rien à cacher, rien dont je doive rougir, rien que je ne doive regretter : vu les difficultés à recruter des vendangeurs, de ce côté là de la rue ou de l’autre, bientôt tous les raisins de France seront secoués à la machine, à l’exception de quelques «grands» crus et autres terroirs ou la machine ne passe pas. Mais les robots arrivent, n’en doutons pas.

La journée est cependant charnière. Alors, je cogite., Vendanger certaines parcelles ou attendre. J’ai beau venir presque chaque jour, par exemple, sur cette parcelle, je n’arrive pas à me décider. Parce que clairement, ce n’est pas «comme d’habitude», si tant est qu’il y ait des habitudes ici.

D’abord, les degrés sont franchement bas, cette année, sans que personne ne puisse vraiment expliquer pourquoi. Je n’ai qu’une cuve, pour l’instant, qui dépasse 14°, c’est dire. La charge est importante, aux limites de l’AOC sur quelques parcelles (trop rares, toujours, au goût du vigneron, du moins sur les vins de fruit…) et mûrir 40 ou 50 hl/ha demande sans doute plus de temps. Lorsque le sucre est là, les peaux restent un peu dures, les pépins pas vraiment goûteux. Mais s’il pleut ? Et s’il fait beau ? Diluer ? Passerriller ? Perdre quoi ?Gagner quoi ?

Je ne sais pas, je suis perdu, alors, je chantonne, dans ma tête pour ne heurter personne et surtout pas «elles». Comme chaque année, une pensée m’émerveille : oui, «la vigne est un bon malade», comme disait Charlou, mon voisin si philosophe et qui m’a tant appris… Et c’est sans aucun doute un «groupe» plutôt qu’une somme d’individualités, du moins c’est comme ça que je la conçois aujourd’hui.

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Entre ces deux vignes, un chemin. On pourrait le penser être celui qui sépare une parcelle. Pourtant, il y a dix ans, l’une était moribonde, l’autre gravement maltraitée. On les a redressées, aimées (le pouvoir de l’intention, mais surtout, bien sûr, le pouvoir  des actes et de l’huile de coude…). Aujourd’hui, bien malin qui pourrait imaginer qu’elles n’ont pas été plantées par la même personne, pas au même moment, sans doute avec une dizaine d’année d’écart.

Les raisins de gauche sont cependant fort différents des raisins de droite. Les deux ont été greffés sur place : qui ne vendrait pas son âme pour en vendanger aujourd’hui, ces vignes dont les porte-greffe ont été plantés avant les variétés françaises ? Où en reste t’il d’aussi pinpantes dans le monde ? Bon, les sols sont différents, sans aucun doute. La pente, aussi, s’accentue vers la gauche et, sans doute, cette inclinaison de quelques degrés – il faudrait la mesurer au niveau laser pour en voir l’importance – permettrait, qui sait, de comprendre qu’un peu d’eau, les jours de pluie, glisse de l’une à l’autre, expliquant un peu du «pourquoi du comment». Ou pas…

Les cultiver de la même façon, avec le même soin, croire en elle, tout cela, à l’évidence, les a profondément changées. Elles forment aujourd’hui clairement un groupe, une équipe, une population. Une cordée, peut-être… Est-ce une tribu, un clan qui posséderait une conscience collective plus forte que ses individualités réunies ? Les ceps s’aideraient-il entre eux ? Décideraient-ils de lutter ensemble ? De se se dépasser ensemble ?

Tiens, c’est le cas aussi sur celle-ci, achetée à trois propriétaires différents et où, au bout de quinze ans de boulot acharné, je dois faire appel à ma mémoire profonde pour me rappeler où commençait chacune des parcelles…

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Je suis pensif. Y aurait-il là dessous un «dessin» mystérieux ? Une influence cachée (pour l’instant…) ? Est ce au contraire seulement de l’agronomie pure et dure, une simple affaire d’azote et de phosphore ? Ou, tout au contraire, un pouvoir invisible de l’intention ? La simple présence de l’homme et la caresse de sa main ? La puissance de l’amour ou la conséquence d’une énergie vibratoire – quantique comme le pensent certain ? Ou bien encore la présence d’un ange, miraculeux, comme me l’a expliqué un jour un bio-dynamiste célèbre.

Assis sur une pierre, je me dit qu’il pourrait simplement s’agir de la conséquence de soins attentionnés, ceux d’un père pour ses enfants…

Retour à la réalité : vendange vendredi. Banco.

Un commentaire

  • Roland Marchetti
    20/09/2018 at 2:03

    Bonjour Hervé
    Toujours parmi tes fans..
    Mais j’opte pour l’âme..celà me fait rêver, au delà du dessein de l’homme
    de son analyse ,de son intelligence, de ses décisions.L’Ame nous entraîne ,nous emporte,nous permet d’explorer le virtuel de la pensée .
    L’artiste qui conduit ses vignes ,leur parle et les aime ,assis sur un rocher..
    parvient à créer les conditions pour qu’une âme s’y développe ..,plus tard elle nous permet de la retrouver là au fond de la cuve ,au coeur d’une bouteille , dans l’arôme exalė de nos verres ..ce mystère nous rend heureux!!
    Simplement

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