Vendanges 2018 – Jour 15 – Le temps du Grenache


L’automne s’installe. En ville, on peut faire comme ci l’été continuait. Dans la nature, on ne peut pas. La nature s’enflamme, le jaune, l’orange, le rouge apparaissent comme par magie. Le brun, ce matin, me frappe. Brun de plantes ayant fini leur cycle. Brun de plantes qui sont mortes, n’ayant pas résisté à la sécheresse de l’été, brutale et persistante. La mort n’est jamais belle. Mais elle peut être esthétique.

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On est le lendemain de Yom Kippour. Je devrais m’en moquer, je ne suis pas juif. Mais j’aime bien l’idée d’un «grand pardon», une fois par an, ou un Dieu pragmatique nous lave de nos fautes pour peu que l’on se repente. Donc, ce jour là, je me demande toujours si j’en ai commis. Et je me les pardonne.

Je me demandais hier, si, dans le temps, un de mes ancêtres ne se serait pas mélangé, sans le dire, tant j’aime l’humour juif. Un petit passage sur JEWPOP est toujours une régal d’auto-dérision et de deuxième degré. J’aime en fait toutes ces fêtes religieuses qui arrivent, étrangement, pile au moment des changements de saison et autres équinoxes. On est jamais loin de l’homme préhistorique, ou du moins du païen, qui se posait des questions au moment du changement de saison, au fur et à mesure que sa conscience et son intelligence se développaient. Rester primaire. Un chemin.

On démarre les Grenache. Terroir de schistes décomposés, sans doute autre choses dessous : on est à l’endroit où différentes surrections se sont contrariées, formant, sous l’effet de forces déchainées, des sortes de pièces de sucre tirées, comme chez les confiseurs de fête foraine, où les couleurs se mêlent. Là, ce sont sans doute des schistes sédimentaires, formés en milieu marin donc riches en mica, quartz, argile, voire, pour certains, en pyrite de fer. Il y avait là, du moins dans ce secteur, dans le temps, une mine de fer m’a dit un jour mon ami Gérard Gauby. Un jour, je creuserai… Aucun terroir ici n’est vraiment «pur», mais ça fait drôlement bon. Donc…
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Le temps est beau mais chaud, très chaud. Problème de vendangeurs pas réveillés ce matin, on en a perdu sept, retrouvés depuis, mais on a gâché deux heures à la fraîche qu’on ne rattrapera pas. L’équipe va souffrir. Il faut avoir fait un jour de vendanges dans sa vie, je pense, pour comprendre certaines choses dans le vin.

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La vue est belle, le Mas de Las Font, dont faisait partie autrefois la parcelle se dessine au loin.

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Les ceps sont vieux, couchés par quarante ans de tramontane glacée, pendant l’hiver et au début du printemps.

Le vent est ici physiquement forcé, par un entonnoir naturel, entre deux collines, qui le fait s’accélérer et en augmente la puissance. La température percue est alors bien différente que sur la parcelle d’à côté. Passé 80 km/h, inutile de venir travailler ici, la dynamique des fluides vous rappelle vite à l’ordre. J’aime bien l’idée que comme certains fluides, certains vins pourraient être «non-newtoniens et turbulents»; personne n’y comprendrait rien, mais ça serait drôlement chic…

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Les ceps encore vivant (la parcelle n’a pas été la mieux planté –ce qui peut-être expliquerai certaines choses,« tout ce qui ne tue pas rendant plus fort» – sont solidement ancrés dans le sol. Positionnés. On a fait les manquants, ils poussent, bien qu’un arrosage leur ferait le plus grand bien en ce moment. Inutile de rêver, impossible avec les vendanges.

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Est ce le bon jour ? Trop tôt, trop tard ? C’est le jour que j’ai choisi, en tout cas, nous verrons bien. Et puis si j’ai échoué, je me pardonnerai.

4 commentaires

  • HP
    22/09/2018 at 10:39

    Merci beaucoup pour ces images qui me transportent par delà les ciels et me déposent à Vingrau.
    Je ferme les yeux et j’y suis… Ce voyage immobile en territoire bizeulois fait du bien au coeur et à l’âme.
    Merci pour ces écrits journaliers nous permettant de toucher du bout des doigts cet univers particulier méconnu par un grand nombre d’entre nous : le travail de la vigne… dans le Roussillon et plus particulièrement du côté de Vingrau.
    Cela donne une toute autre saveur à ce breuvage. Chaque verre contient une bonne dose de travail, de savoir-faire, une pincée d’instinct, cette petite note qui fait toute la différence et surtout une brassée d’Amour.
    Mille mercis et bien l’bonjour à toute l’équipe. H

  • Patrice BONNET
    23/09/2018 at 9:59

    Ces photos sont magnifiques, elles « transpirent » le bon vin 🙂
    Très peu de gens imaginent le travail, la réflexion, les hésitations, les décisions qui sont en amont d’un verre de vin que l’on déguste. Merci pour nous faire partager vos émotions.
    Lors d’une randonnée au-dessus de Talairan (le sentier du facteur) je suis tombé sur une parcelle de vignes qui m’a interpellé : chaque rang était composé d’un pied de raisin blanc, puis un pied de grappes rouges, etc, en alternance. J’aurais besoin de vos éclaircissements pour comprendre de quoi il s’agit.
    Encore merci pour ce blog si intéressant.

    • Hervé Bizeul
      25/09/2018 at 7:23

      Bonjour Patrice. Si c’est une sur deux, aucune idée. Ici, en Roussillon, les vieilles vignes destinées au VDN étaient souvent trois couleurs mélangées en grenache : blanc, gris, noir. Ailleurs, je ne sais pas…

  • Eric C.
    08/10/2018 at 5:36

    Plein de surprises, Hervé : je ne m’attendais pas à lire une référence à un concept de mécanique des fluides que peu connaissent dans un journal de vendanges 🙂
    Merci pour l’intégralité de l’oeuvre, en tout cas, c’est toujours un bonheur à lire

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