Ecrire, planter


Le dimanche est une des rares journées où le vigneron peut prendre son temps. Inutile cependant d’espérer le voir faire une « grasse matinée ». Habitué à se lever avec le soleil, tout son être est conditionné à se lever tôt. Mais il peut trainer, un café à la main. Parfois.

On est fait d’habitudes, disait Pascal, de «coutumes». Tant de gens se gargarisent de relire Montaigne. Ca fait chic. Pascal, hors sa foutue volonté de vouloir convertir le genre humain, m’a toujours semblé mieux décrire la nature humaine et sa terrible «imagination», cette faculté d’extrapolation qui fait notre gloire et notre perte.

De l’imagination, il en faut pour continuer à planter à bientôt 60 ans. Le même jour, un ami de mon âge m’invite à son mariage. L’élue de son cœur a bien 25 ans de moins que lui. Vont-ils concrétiser leur amour dans un enfant ? Comme faire un enfant sur le tard, planter une vigne à l’approche de la vieillesse peut sembler arrogant. Je vinifierai sans aucun doute cette jeune plante quelques années, mais je ne la verrai jamais à son apogée, dans la force de l’âge, au sommet de son potentiel, comme on est certain de ne pas voir ses enfants adultes quand on les enfante trop tard. On repasse Charade, en hommage à Stanley Donen. En 1963, Gary Grant a 60 ans. Audrey  Hepburn 30. Ça a l’air de coller. Alors, après tout, chacun fait ce qui lui plaît, plaît, plaît…

Je regardais pensif, donc, mon nième café à la main, dimanche matin, mon cher lavoir et mon non moins cher platane, en écoutant la toujours délicieuse émission d’Eva Bester sur France Inter, «remède à la mélancolie». J’aimerais bien rencontrer Eva, marcher avec elle dans les vignes, s’arrêter au Cazot pour faire griller une côte d’agneau sur la braise et surtout parler de ses rencontres. Ce dimanche là, Charles Juliet évoquait sa vie de convalescence pour sortir d’une mélancolie congénitale. Il évoquait, cela m’a marqué, le fait qu’il était sans doute trop sensible « à la fugacité et au transitoire», qu’il écrivait «pour lutter contre la mort et l’oubli», qu’il savait inéducables depuis sa plus petite enfance. Est-ce que j’écris pour les mêmes raisons ? Je ne sais pas. Mais je plante, sans doute, pour me rassurer, me dire que, peut-être, je peux lutter contre l’une et l’autre. Inconsciemment, sans aucun doute, je m’enracine un peu plus ici à chaque parcelle plantée. Une fois disparu, ce qui approche, ces racines et ces fruits resteront dans quelques verres, dans quelques esprits et, qui sait, quelques cœurs. Je me dis que je devrais, à chaque plantation y mettre un peu de moi. Un peu de mon sang ? Hum. Quelques ongles coupés ? C’est plus soft. Ou cette dent, qu’on vient de m’arracher et que j’aurais pu aller enterrer… C’est weird, je sais. Très alchimiste dirons nous…

Pour une fois, c’était plat. Lisse. Facile. J’en ai tant planté de compliquées, des vignes… Dures à préparer, dures à tracer, concassées (parfois plusieurs fois), regroupées, restructurées, «forcées» quelques fois même à coup d’explosifs, à l’époque où on se procurait des « pétards de vignes » sur simple demande. Pouvez vous imaginez qu’il y a encore quinze ans on pouvait acheter de la dynamite au vendeur du coin ?  Quoi qu’on en dise, les effets du terrorisme sont bel et bien réels, au-delà de la fouille aux portiques d’aéroport, et pour certains côtés, oui, c’était mieux « avant ». Parce qu’on avait pas peur. Et qu’on avait confiance. Gros Soupir… J’ai pas trouvé d’émoji pour «gros soupir».

Cette parcelle, on s’est bien moqué de moi quand je l’ai achetée. Honnêtement, plus que ça, même, certains se sont carrément foutu de ma gueule. Je reste un sujet de conversation, ce qui m’étonne toujours, après tout ce temps. Surtout pour des gens qui ne m’ont jamais rencontré, qui n’ont souvent jamais bu un de mes vins. Mais qui ont des avis, souvent tranchés, sur moi. Je me demande ce qu’aurait dit Pascal sur le sujet.

Il y avait des pins, beaucoup de pins, des grands pins qui sont le signe, même s’ils poussent vite, qu’elle était abandonnée depuis bien des années. Mon voisin lui même ne s’est pas privé d’afficher un sourire moqueur, certain que je m’étais fait pigeonner. Nous verrons bien. Après un gros travail de fond, au bull, on voyait déjà mieux son potentiel… Trois ans de repos, 10 tonnes d’organique, on plante aujourd’hui sans crainte. J’aime parler avec les anciens. Quelques uns, un jour, au coin d’une table de café, m’ont raconté la vigne qu’il y avait là avant, avec leurs mots, leurs yeux brillants, leurs gestes aux mains calleuses et aux doigts noués qui disent : tu vois, ces mains, elle savent… C’était assez inattendu et, moi aussi, j’ai eu du mal à le croire :  là, vous être sûr ? Sûr ! Alors, j’y suis allé. La vigne, c’est comme les enfants, si on les aime fort, si on croit en eux, si on les traite bien, si on les élève avec attention, leur potentiel se révèle et peut surprendre. Même si au début, c’était parfois difficile à croire. Un peu comme Joseph Pilates, qui était maladif et chétif dans son enfance… (A.E., si tu me lis, au fait, Hug !). On l’a vraiment BIEN préparé…

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On plante à la machine. Je suis fan, quand je peux. Pas besoin de couper les racines, le sillon est profond, le plant va chercher l’eau à 60 cm dès la plantation, on a pratiquement pas besoin d’arroser si la terre a été bien préparée.

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Et surtout, quel confort, quel économie de peine et d’effort. L’entreprise plante son GPS/niveau laser à un angle de la parcelle, le tracteur s’aligne dessus et la plantation commence, alignée au millimètre.

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C’est un gros tracteur, où est attachée une grosse machine qui accueille deux personnes qui mettent les plants dans un cercle. Un soc central ouvre la terre, le plant est mis en place bien droit et en profondeur, la terre est bien serrée de chaque côté afin qu’il n’y ait pas d’air autour des racines, ce qui pourrait entraîner la mort du plant. Une petite vidéo ? Aller, cadeau.

2 commentaires

  • WANLIN PATRICE
    01/03/2019 at 4:08

    Très bonne « feuille » mais je ne partage pas votre enthousiasme pour C Juliet , dernier livre illisible , séminariste refoulé !
    je bats ma coulpe : regoûté les Sorcières , fruité , léger , très bien ; votre Vieilles Vignes blanc est un péché , à ne pas faire boire à ce pauvre Juliet

    • Hervé Bizeul
      02/03/2019 at 11:48

      Rien lu de lui. J’ai aimé son discours à défaut de connaitre son œuvre… Garder cette légèreté pour les Sorcières est un combat. Faire « plus » serait si facile. Lutter contre la tentation du « mieux », le travail d’une vie. J’ai acheté sur ses conseils la fiancée des Corbeaux de Frégni et j’avoue avoir été charmé par ce livre, qui ne raconte pas grand chose mais le fait bien.

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