SwissTour 2019 – Joyeux comme le saumon


Jour deux. Bien dormi. Un jus d’orange frais (je devrais pas, je sais, mais j’adore ça), vite, vite, transfert vers Lausanne. Deux heures de voiture, sous une pluie torrentielle. On en aurait bien besoin dans le Sud. Il doit neiger en montagne. On passe à côté de Gruyère, superbe village où il fait bon s’arrêter. Pas le temps de faire un crochet par Gstaad, que j’aime tant mais bon, comme on dit en Suisse :  pas de jet, pas de chalet, hein. Personne ne m’invite non plus dans son chalet. Snif.

On passe la barrière linguistique (on vous arrête pas, entendons-nous bien, et non, il y a pas de panneaux). Mais bon, on arrive dans la vraieeee Suisse, celle que j’aime et dont, mystérieusement, je prends l’accent traînant après trois jours et finis alors mes phrases par un joyeux « tout de bon ». C’est hors de mon contrôle. Ça me fait peur…

Un stop éclair à Vevey, puis direction Lausanne, un autre quartier de la « ville Suisse », presque un autre pays en fait. J’aime Zurich, mais j’adore le Lac Léman. J’ai passé sur la rive française sept mois d’Août et/ou Juillet successifs, dans mon enfance, entre six et quatorze en colo, à l’ancienne. Vous le croirez ou pas, j’y ai de merveilleux souvenirs, allant de la baignade en groupe dans les eaux frisquettes du lac, brassards aux bras et bonnet de couleur sur la tête aux myrtilles sauvages dévorées à pleines poignées dans des sous-bois d’altitude. Sans parler des goûters en rond, au milieu des prés, ou un pain blanc industriel et une pâte de fruit bourrée de colorants remplissaient de joie nos cœurs d’enfant. Ouh, le cliché littéraire… Où, la Madeleine du pauvre.. Un morceau de pâte de fruit et « … et tout Amphion et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, lacs et gravière, de ma pâte de fruit. » Je sais, certains lecteurs cultivés auront décelé mon clin d’œil à Combray. Je le sais, ils s’interrogent sur ce blog, cette œuvre unique qui s’étire sur plus de dix ans désormais, sorte de «recherche du temps perdu» contemporaine, paysanne et tout aussi distrayante. Ils me cherchent en secret un Gaston Gallimard ou un André Gide et vantent cet assemblage unique, moitié Proust viticole, moitié Houellebecquien au niveau d’humour et de l’irrévérence, le tout teinté d’un soupçon de Giono dès que je parle du bleu du ciel et des romarins en fleurs…  (Je rigole, hein… Je précise, parce que parfois…). Anyway, de ces étés Savoyards, je garde des souvenirs précieux, des goûts, des odeurs, des «fonds de l’air» uniques. Ainsi, l’odeur d’une  belle bouse fraîche, encore aujourd’hui, me propulse à la vitesse du temps perdu à cette époque, celle où j’étais un jeune rameau plein d’énergie, souriant et confiant à la vie qui m’attendait, et je me vois, à bicyclette, courant après Paulette, dans la chanson d’Yves Montand.

Des souvenirs alimentaires ? En surnombre ? Euh.. Non, je n’ai pas que des souvenirs alimentaires ! Enfin, j’en ai beaucoup, c’est vrai. Mais celui de la petite fille, rousse et frisée, dont j’ai pris furtivement la main, un jour, dans une promenade entre Amphion et Evian, à huit ou neuf ans, celui-là je le garde pour moi. Et sachez qu’y retourner, dans ma tête, en longeant le lac, se matin, m’a rendu tout guilleret. D’où ce drôle de titre.

Ce matin là, le lac est magnifique, dans sa version courroucée, entre gris, bleu et noir. Son dieu sous-marin — dont même Jacques Piccard et son Mésoscaphe n’ont pu trouver l’antre secrète  — semble d’être d’une humeur de chien. Un ciel sombre et vengeur ajoute à la théâtralité sublime du moment. Sale temps pour  qui se serait mis en tête d’admirer les vignobles en terrasse où s’affaire malgré tout une intrépide pelle araignée. On ne peut pas tout avoir. « Temps parfait pour une dégustation », déclare, pragmatique, un confrère. Il a raison, s’il fait trop beau, les clients sont tentés par rester au soleil. Encore que le lundi, hein… Désolé pour les moins de quarante ans qui ne connaissent pas tout le répertoire de Claude François. C’est un blog de vieux, ici. Surtout cette série de billet, j’en ai peur…

Je suis en forme. Enfin, là, je suis à Dôle, en réalité, sur le retour, et le chef de gare vient de me le signaler. Si je ne vous écris pas dans le train, je ne vous écrirai jamais, on le sait tous. Mais hier, au Beau Rivage Palace, j’étais en forme. J’aime VRAIMENT ce lieu, ce palace chargé d’histoire, dont l’esthétique et la charge historique me portent.

J’y retrouve des clients passionnés, et, de 15 heures à 20 heures, après une gougeonnette de perche meunière et un verre de Saint-Joseph (Merci Philippe), je ne vois pas le temps passer. Les vins se goûtent ma foi fort bien, c’est la première « sortie » publique des Sorcières Blanc 2018 qui font vite le buzz. Pas facile au pays du Chasselas, de faire son trou avec un vin blanc, mais je suis assez fier, pour une fois, de ce Vermentino-Grenache  qui a tout pour lui, insolent de jeunesse et de fruit. «Fruitbomb» comme dirait Bob, s’il n’avait pas pris sa retraite. Bon, il serait aussi peut-être passé à côté… Ah, pour une fois, j’en ai, sur le plan volume.

Les autres, les 2015, je ne vais pas m’auto-féliciter, mais bon, quand même, faut dire que chaque vin est à sa place sur ce millésime, du délicieux Vieilles Vignes à l’inoubliable Petite Sibérie. On fait goûter aux confrères, je vais de mon côté goûter quelques vins. «Et ce vin, cette cuvée, ce millésime, tu te sens en harmonie avec lui ? C’est ce que tu rêvais de faire ?». C’est la question que je pose toujours, parce qu’elle me semble essentielle. Le vigneron ne fait pas toujours ce qu’il veut, c’est important de savoir où il se situe LUI par rapport à ses vins. Beaucoup ont changé de style, s’engagent dans le nature, dans la sous-maturité, dans le végétal, accompagnent systématiquement la dégustation d’un discours où le mental prédomine. Je me dis que le Clos des Fées va bientôt être très seul, moi qui cherche le plaisir avant tout, la texture, le toucher de bouche, la longueur, la puissance et la complexité abordable, moi qui rêve que mes vins, à la fin de l’envoi, « touchent » au cœur, au ventre et non au cerveau.

Ces préliminaires où certains vignerons m’abreuvent de théories plus ou moins mystiques pour «justifier» à priori un jugement  positif que je «devrais» avoir «logiquement» sont de plus en plus nombreux. Mais moi je ne goûte pas avec mon cerveau mais avec mes tripes ! Dans les dossiers de l’écran, c’est le film que j’aimais, le débat, c’était chiant et ça ne me faisait pas changer d’avis sur le film ! Bon, tant mieux si leurs clients les suivent, il faut de tout pour faire un monde. Mais Dieu me préserve, s’il vous plait, de tourner un jour moralisateur… Ah, un bon vin «nature». Ca se fête et ça se félicite. «Tu ne connais pas la meilleure», me dit son vigneron ? «Mon importateur anglais, spécialiste du genre, me l’a refusé : trop franc, pas assez de déviance». Je ne sais pas où on  va, mais une partie du monde du vin y va. Direct. Sans plus pouvoir, au fait, mettre le mot «nature» sur l’étiquette, vu que la répression des fraudes a enfin fait son boulot parce que ça tournait à la fête foraine, aussi appelée fête à Neu-Neu…

Une heure, deux heures, trois heures, cinq heures, j’enchaine les rencontres, sans une pause, et, bien sûr, je m’échauffe doucement. Pris par la passion, peu à peu, le discours dérive gentiment, part dans tous les sens, évoque le vin, l’amour, la cuisine, la philosophie, la méditation, les conseils de lecture et les huiles essentielles d’arbre à thé (merci G.L.), je vous épargne les détails. Un peu comme ce billet qui n’a pas de début, de fin, de sens, ni même de raison. Il est, c’est tout. C’est ça qui est bien. Rien n’est prévu, on fait preuve de courage devant l’inconnu que l’on appelle de ses vœux, dirait Osho. Bon, en marchant vers ma chambre, je me suis dit que parfois, je devrais tourner ma langue dans ma bouche avant de balancer certaines vannes. Nous, on se connait, vous me lisez, ça va. Mais un premier contact, parfois, ça doit surprendre. En même temps, être libre, que c’est bon.

Pensée pour cette jolie fille, d’une totale cool attitude, les mains dans les poches dans son jean, mêlant folle élégance naturelle et le naturel d’un chat, l’air décidé, qui voulait absolument sentir le verre de petite Sibérie de son lucky-dad. Toi qui est partie en serrant fort, très fort, un bouchon de sorcières dans ta menotte, un jour qui sait, tu aimeras le vin, et l’ouverture d’une bouteille achetée par ton père déclenchera aussi l’ouverture heureuses des vannes mémorielles.

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Allez, il est temps de rentrer. Long way to Vingrau, comme dirait l’autre.

Le lac s’est calmé. Il est toujours aussi beau.

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Un commentaire

  • denis
    11/03/2019 at 10:48

    Voici un billet comme je les aime et qui donne encore plus envie de se croiser un jour dans votre cave, à une dégustation ou dans un train pour simplement discuter! Et j’aime également présenter à ma fille les « Mosieur » qui font les vins que je lui offrirais dans 17 ans 🙂

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