Ne laisser personne mourir


Voir une vigne mourir abandonnée n’est pas chose courante.

D’habitude, sa fin est décidée par son vigneron (son père ? son maitre ?), le cœur souvent chargé de souvenirs (mon père, mon grand-père, eux qui…), de gratitude (on en a sorti, du raisin, ici, et du beau…). Arracher est la plupart du temps un crève-cœur. Sauf dans les viticultures industrielles où des machines et des contrôleurs de gestion décident, voire programment d’arracher tous les vingt ans, à la première baisse de rendement.

Une de mes amies vigneronne, dans le Rhône, me racontait un jour – et cela m’a marqué –  qu’elle ne pouvait arracher ses vignes, souvent centenaires, sans être transpercée de sanglots profonds, persuadée de sa responsabilité, qu’elle jugeait «criminelle» : «tu comprends, je la tue…». Les mots étaient forts. Mais sincères. Elle s’isolait pour pleurer ces jours là, dans sa voiture. Je n’en suis pas là, mais je n’en suis pas loin et, aujourd’hui, où, en vieillissant, alors que mon cœur s’ouvre encore, c’est pour moi un moment grave. Quand je suis lié à elles, je reste, près d’elles, au bord du champ, pendant que la sous-soleuse fait son terrible travail, comme près d’un chien ou d’un chat qu’on a aimé et qui s’éteint, pour qu’il ou elle ne meure pas seul.

Pour d’autres vignerons, sous d’autres cieux, le sentiment est, comment dire, plus « pragmatique ». Une vigne, c’est essentiellement une source de revenus qui disparait. En Bourgogne, où plus aucun vigneron normal ne peut acheter un pied de «grand cru» s’il n’a pas fait fortune ailleurs, arracher c’est par exemple se priver d’une source de trésorerie pendant plusieurs années. Cela peut, quand le nom prestigieux tire toute la gamme, caricaturalement pyramidale, de déséquilibrer une exploitation. Il faudrait, on le sait, pouvoir laisser reposer les sols cinq, dix, quinze ans, comme nous le faisons au Domaine. Mais le comptable ou, pire, la S.C. familiale, pèsent de tout leur poids. Rares sont ceux qui peuvent désormais se le permettre. Même les bio-dynamistes, grands donneurs de leçons devant l’éternel.

Ah, au fait, le grand Monopoly Bourguignon bat toujours son plein et l’année 2019 devrait être riche en «Oh» !, en« Ah» !,  et en «mais Nooonnn ! avec de nouveaux records en perspective et le dénouement d’énigmes dont seul le monde du vin a le secret. J’ai tiré le Yi-King, et les baguettes d’achillées sont formelles… Les jeunes «fils et filles» de vignerons Bourguignon sont désormais condamnés à l’essaimage, comme le font les colonies d’abeilles et certains viendront peut-être un jour  planter du Pinot fin à côté du mien, qui sait. Je sais, je suis fou. Mais on a mis en bouteille «Aimer, Rêver, Prier, se Taire» 2017. Il y a de quoi se poser des questions…

Revenons à nos moutons (les digressions sont le cancer de ce blog, je sais, mais elles font aussi son charme). Il faut donc passer en Roussillon pour comprendre le problème des vignes mourant de mort pour ainsi dire « naturelle ». Ici, la vigne ne vaut plus rien. Disons plutôt que son prix est très bas, car sa valeur, elle, reste entière. Un peu comme «être riche» n’est pas forcément synonyme «d’avoir de l’argent». Des dizaines, des centaines peut-être d’hectares, extrêmement morcelés,  cherchent à se vendre, mollement, car les coopérateurs sont tous à l’âge de la retraite et aucun jeune ou presque ne s’installe. Il faudrait je crois 60 ou 70 installation de jeunes agriculteurs par an pour maintenir l’agriculture dans les P.O. On est à 5 les bonnes années. Le bateau avance, mais il ne sera bientôt plus dirigé que par des fantômes, tel le Fliengeder Holländer de Richard Wagner.

Ces vieilles vignes ont pourtant fait la fortune du département. A la fin des années 60, c’était les vignes les plus chères de France, parce que les plus rentables, tout simplement. Difficile à croire ? J’en conviens. L’hectolitre de Rivesaltes se vendait pourtant au prix du salaire mensuel d’un instituteur en début de carrière (1 500 frs) et l’on en faisait 30 hl à l’hectare, en vendangeant certaines années en trois fois, par tries successives, pour économiser l’alcool de mutage. Il n’y a qu’a rapporter l’équation à la valeur actuelle de certaines AOP en vrac ramené au salaire actuel du même instituteur, qui n’est plus depuis longtemps «hussard de la république» mais démarre je crois au moins à 1500 euros net et on se retrouve avec des valeurs de foncier, logiques, qui seraient aujourd’hui parmi les plus élevées de France.

Le courtier passait à l’époque avant les vendanges, saluer la maisonnée et garantir la fidélité de la famille par quelques cadeaux judicieux, un peu comme en Champagne il y a quelques années ou l’électromager épiçait les contrats. A Noël, tout était vendu. Et payé. On vivait, très bien pour l’époque, avec trois hectares tandis qu’avec une quinzaine, on allait le matin au café avec les «patrons», sans, oh grand diable, jamais toucher une pioche. Année après année, on  s’achetait un studio à Font-Romeu ou petit appartement à la mer, voire des «biens de rapport» à Montpellier. ll y avait plus de déclarant de récolte qu’en Champagne (30 000…) et tout le monde ou presque allait cultiver sa petite parcelle le week-end, faire griller et empocher un treizième mois à bon compte. Voire un quatorzième ou un quinzième pour les plus vaillants.

Mais voilà, un jour, la manne, qu’on croyait éternelle, s’est arrêtée. Le quidam n’a plus aimé les «vins doux», s’est entiché du Pastis de l’ami Paul Ricard. Les vignerons n’ont su ni le prévoir, puis ni le croire, ni enfin l’accepter, ni surtout réagir. En même temps, hein, c’est le concept de la manne, on ne comprend pas quand ça s’arrête…

Alors, aujourd’hui, il y a ici des centaines de petites parcelles, de 10 ares, de 30 ares, de 50 ares, issues de partages familiaux successifs, dont plus personne ne veut, qui ne correspondent plus ni «au marché» ni au coût du travail, car elles étaient conçues uniquement pour le travail manuel et animal. Je vous parle des parcelles plates ou pas trop pentues. Parce que les coteaux, on les a perdus depuis longtemps… Rien qu’à Vingrau, on avait arraché à mon arrivé la moitié des superficies. On a a drôlement perdu depuis. Et je pense qu’on va en perdre encore la moitié. Ça explique que dans tous les villages du Roussillon, les caves coopérative avaient parfois plusieurs dizaines de milliers d’hectolitre de cuverie béton. J’ai beau le savoir, j’ai du mal à imaginer une telle prospérité. Et une telle hargne à s’aveugler, à ne pas s’adapter, à refuser le changement et tout investissement, «sacrifice d’un bien être actuel en vu d’un bien être futur supérieur»…

Pendant longtemps, les Vieux (que je les aime, ces Vieux là, je leur mets une majuscule…) en ont gardé des petits bouts bien après la retraite, les cultivant avec un amour et des yeux de Chimène. La loi leur permettait de garder ce qu’on appelait des «parcelles de subsistance». 1/15 ème de la SMI (Surface Minimale d’Installation, variable selon les départements, en fonction de la rentabilité des terres) puis moins, je crois, ou plus, je sais plus, la Loi changeant tout le temps. On a supprimé le forfait fiscal, on voudrait que les retraités cotisent. Ils en ont pas l’intention, ayant l’impression, à tort ou à raison, de l’avoir assez fait. Alors, on leur dit, par ces messages déprimants, restez chez vous, on leur déconseille de continuer à entretenir les paysages ou eux-même, d’ailleurs, ce qui leur permettait de vivre vieux et en bonne santé, donc moins coûter à la société. Juste parce qu’un énarque qui ne sait pas faire la différence entre un mouton et une chèvre pense qu’il va faire le bonheur du monde contre sa volonté et taxant tout et n’importe quoi, sans jamais se soucier des conséquences des décisions qu’il impose…  Sur ça, on a rajouté le Certiphyto, diplôme qu’on ne va pas passer à 70 ans, hein, puis tous les contrôles du monde sur les tracteurs et les pulvérisateurs, même pour faire 500 mètres et traiter un hectare à la sortie du village. Enfin, depuis cette année, désormais, l’interdiction pour les non agriculteurs «actifs» d’acheter des produits phytosanitaires.

Alors vous l’imaginez, la réponse, elle est claire, surtout pour cette génération qui pendant trente ans a eu le bonheur de faire du vin sans remplir ou presque un papier. Je résume : «allez vous faire foutre, j’ai fait ma part». Au passage, ce sont des centaines et des centaines de petits bouts de vignes, d’oliviers, de jardin potagers dont on allait vendre trois légumes sur la place du village, qui supportaient les caves coopératives qui sont désormais rattrapés par la forêt, envahis de sangliers, à la merci des feux de forêt. Mais l’énarque, lui est content. Et surtout anonyme, des fois qu’on trouve un jour un peu de courage, de goudron et de plumes…

Bon, j’écris, j’écris, je pensais pas du tout raconter tout ça, le devoir m’appelle et je n’ai même pas commencé à raconter ce que je voulais dire. L’histoire de cette vigne.

A suivre.

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7 commentaires

  • Alain Pottier
    14/03/2019 at 2:16

    Be – moltes gracies

  • jerome fanouillere
    14/03/2019 at 3:24

    beaucoup de vérité dans tout celà Hervé, c’est touchant et cela me fait penser à mon grand oncle à Vinassan qui lui n’a pas encore abandonné son petit bout de vigne malgré ses 80 années largement passées…

  • Raymond Chalifoux
    14/03/2019 at 5:10

    C’est à pleurer. Mais quand on songe que l’être inhumain laisse mourir les gens par milliers et qu’on ne cloue au sol les avions assassins, mal conçus pour cause d’économies visant à faire plaisirs aux actionnaires et aux Marchés, que quand on y est contraint à coups de plongées de valeurs en bourse, y a pas grand chose à espérer pour ces pauvres parcelles de vignes centenaires, n’est-il pas… Cette race, la nôtre, au fond, mérite probablement, pour cause de stupidité congénitale, d’enfin disparaître, emportée par les forces déséquilibrées d’un climat devenu.. inclimat.

  • Isabelle Courbet
    14/03/2019 at 8:05

    Un cancer quand ça digresse, c’est grave. Alors que là, non, au contraire.
    Merci, té.

  • Carole
    15/03/2019 at 10:17

    Un bel élan du cœur, indispensable, j’y ai appris beaucoup. Une belle façon avec les écrans de se rapprocher de la nature et des systèmes humains qui l’entourent. Y a il essaimage de groupes alternatifs dans les PO qui pourraient donner un peu d’espoir? Bien sûr, ces lois ne doivent pas aider.
    Mais vous, vous êtes un passeur d’histoires essentiel. Merci

  • Jean Orliac
    15/03/2019 at 4:12

    j’ai eu beaucoup de plaisir à te lire comme d’habitude, j’espère qu’un jour on fera un bouquin de tes chroniques.

  • Nicolas
    15/03/2019 at 4:45

    Merci pour ce récit, pour tenter de garder de la vigueur à l’intelligence du passé et des Vieux, car oui, ceux dont vous parlez sont essentiels, ne seront bientôt plus, et je crains qu’il n’y ai pas (peu, soyons optimiste, des gens comme vous sont encore bien là ;-)) de relève. Ce que vous décrivez sur les vignes de mon enfance (j’ai pas eu la chance de naitre petit fils de terrien, mais je me baladais beaucoup dans les terres des autres 😉 ) et sur la bêtise technocratique, le nivellement par le bas… ce n’est que le miroir local du monde moderne global, et j’en ai plus que la nausée… Je garde encore pour un petit moment l’espoir d’un déséquilibre tel qu’il induira la chute, et surotut la possibilité de reconstruire, de pouvoir se rêver (ou rêver nos enfants) pionniers d’une nouvelle ère qui ne pourra pas être pire que celle que l’on vit…
    Merci de garder vivantes ces mémoires, ces logiques et ce bon sens, merci de continuer à l’appliquer. Impatient de découvrir l’histoire de cette vigne qui faute de digressions oncologiques reste un mystère !

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