Vendanges 2019 * Jour J+ 12* A whiter Shade of Pale


Etonnant millésime 2019… Pour la première fois, nous rentrerons les  blancs après avoir rentré plus de 60 % des rouges.

Question de terroir plus que de climat, je pense. En fait, en mai, le temps s’est rafraîchi brutalement. Dans la plaine, les vignes qui avaient fleuri se sont adaptées. Sur les hauts cantons, la sève a reflué et s’est dit que la floraison attendrait. Alors, au paradis des Grenache, à la limite d’Opoul et de Vingrau, autour du Mas Farine, les grenache gris, c’est maintenant et pas avant.

Je ne peux pas résister, bien sûr, à vous transmettre la joie de l’abondance du fruit. Au milieu d’une vigne d’au moins soixante dix ans, qui, quatre ans avant était à l’agonie et semblait condamnée, on ne voit pas les pieds encore en souffrance, ni ceux qui ont du mal, ni ceux qui n’ont rien produit cette année, on ne voit que ceux qui ont relevé la tête et qui, malgré une destinée qui semblait certaine, avaient encore quelque chose à donner, une générosité à exprimer. Du coup, on se dit que, qui sait, peut-être, il vous reste à vous aussi un peu de temps pour donner. Un sourire. Des recettes. La reconnaissance d’être vivant. Le partage d’un plat de pâte en famille (« grazie mille » E. et J. pour cet été). Une musique en partant travailler, le matin. Je vois qu’on se comprend…

«La vigne est un bon malade» est une grande phrase que m’a offerte mon voisin de rue, Charlou, il y a vingt ans. Il n’y a pas un mois sans que je ne pense à lui, à sa bienveillance, à sa patience des premiers mois. J’aurais aimé qu’il vive plus longtemps pour voir combien un simple conseil, un bras ami, un doigt qui vous indique une direction que vous n’auriez pas suivie sans doute, des années après, peut avoir changé le but. Vous avoir changé.

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Souvent, on me demande à quel moment j’écris, quand j’en trouve le temps et le courage pendant les vendanges. Tout le temps, en fait. Beaucoup en marchant dans les vignes. Les idées, les angles, les émotions me viennent. Je note alors quelques mots sur «notes» et, à un moment de la journée, où des mois après aussi,  je développe l’idée sur ce blog, je tente de trouver les photos qui pourraient l’illustrer. Souvent, au petit matin, sans doute parce que mon cerveau s’est apaisé pendant la nuit ou, au contraire, qu’il a travaillé à l’insu de mon plein gré, il fait jaillir une idée, m’offre une phrase qui hier me manquait.

Le Grenache Gris, c’est un bien étrange cépage. Super tannique quand il est mûr, presque plus que le rouge parfois. A presser lentement, avec douceur, à froid, après un petit voyage en camion frigo. On croit qu’il y en a, là, sur les photos, hein ? Deux hectares, 34 hl. Mais bon, «quand on aime on ne compte pas», disait ma grand mère. Hum. «Il ne faut jamais compter, surtout en amour», me semblerait plus conforme à ce que la vie m’a appris. Alors on les garde, ces vieilles vignes. Et on compte pas. C’est difficile ? Oui, c’est difficile. Mais, comme me le rappelait S. (Coucou, S. ;-), surprise que j’ai lu «le Banquet», comme disait Kierkegaard «ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin». Alors, cheminons. J’ai failli lui répéter en Danois «Det er ikke den sti, der er vanskelig, det er den vanskelige, der er vejen», mais bon, ça aurait été trop. Non, je rigole, je rigole, j’ai lu le «le Banquet» mais je ne cite pas K. en Danois !

 

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La belle pluie de la semaine dernière a bien lavé les grappes. Du coup, on aura sans doute peu de lies au débourbage. Le débourbage, vous voyez ? Non ? Bon, d’accord, un peu de technique alors. On met les grappes entières dans le pressoir avec les rafles. On presse mais, dans le jus, il y a une multitude de minuscules particules. De la terre, des morceaux de pellicule, de la pulpe. Le jus est trouble, chargé. On le met au froid, tout simplement, deux ou trois jours, on le glace et, sous l’effet de la baisse de température, les parties solides tombent au fond. Comme votre jus de pomme bio et non filtré dans votre frigo. Il ne reste plus qu’à séparer les moûts des bourbes, nom que l’on donne à ce qui reste au fond. On tente de garder un peu les jus au frais, pour qu’ils maturent, comme une viande, et puis la FA (Fermentation Alcoolique, en langage pro) démarre. Et voilà.

On mesure la turbidité et chaque vigneron choisit, en fonction de ses idées, de sa prise de risque, de son cépage, de ses habitudes, des coutumes et de l’influence de son œnologue, la turbidité qu’il lui convient pendant la fermentation et l’élevage. Tout cela formera ensuite les lies. Bourbes avant FA. Lies ensuite. Voilà.
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Et puis parfois, j’ai des insomnies. C’est l’âge, parait il. Comme ce Grenache gris, là au dessus, il parait que je ne fais pas le mien. Merci à mon ADN parental pour ce beau pelage d’ours brun qui semble ne jamais vouloir blanchir, là, sur ma tête. Comme cette vieille vigne, le tronc parait solide, même s’il est marqué par la vie, il reste droit et vigoureux. L’envie reste forte, l’élan tente plus que jamais d’imiter celui de l’enfant, et donc, si je me décide à faire un peu plus de Pilates, ce blog pourrait être sans doute, dans quinze ans, ma «Recherche» à moi, faite de bric et de broc, délicieux et inutile cabinet de curiosité. Et de deuxième degré, dont certains manquent apparement d’une manière criante…

Puisqu’on est dans le blanc, puisqu’il y a désormais des chansons sur ce blog, puisque certains m’avouent que ça leur plait bien, puisque qu’il est 3 heures du matin au moment où je vous écris (les billets de nuit on un charme particulier, vous sentez ?), je vous propose la chanson qui m’accompagne cette nuit, qui parle de visages crayeux, de danseurs de fandango, de meuniers, de sirènes, de plongées brutales et j’en passe», et surtout, surtout de trucs qui prennent des whiter shade of pale, comme va le faire ce jus foncé au sortir du pressoir, bref, d’une chanson culte dont je n’ai jamais compris les paroles, venu de ce temps ou tout le monde était sous LSD ou pire pour écrire et pas mal de ceux qui les écoutaient aussi. Genre Hôtel California. Où White Rabbit de Jefferson Airplane. Se dire qu’ils ont ensuite dirigé le monde me permet de me rassurer sur le fait que je ne suis pas fou et que certaines décisions s’expliquent…  Il y a parait il une version en concert avec deux couplets de plus, soit dit en passant, où, à la fin, on attaque le lit de l’océan. Faudra que j’essaye, un jour.

J’ai choisi la version d’Annie Lenox (dont je suis fan absolu), parce qu’elle m’a beaucoup plus accompagné que celle d’origine et que j’ai, génétiquement, une facilité à l’attachement excessive. J’y rajoute sur Youtube celle de Procol Harum (au delà des choses, en latin…) que j’aime beaucoup, Live In Denmark 2006. Ce qui fait la liaison parfaite entre tous les éléments de ce billet, de l’usure du temps au charme de la maturité en passant par la blancheur des cheveux de Gary Brooker, et le charme discret de Jean-Sébastien, là, derrière. Et le Danemark pour Soren. Yes !

Ce que j’écoute pendant les vendanges ICI sur Spotify. ICI sur Deezer. Ici la version danoise sur Youtube.

En parlant de Jean-Sébastien, on pourra, dans la nuit, afin de comprendre combien cette chanson s’en est inspirée, écouter son Ich steh mit einem Fuß im Grabe et bien sûr sa légendaire Ouverture n°4, BWV 1068, ici dans une  petite interprétation sincère que j’aime bien, amie des mariages et des enterrements (pas mal pour le mien, quand j’y pense. Un peu solennel quand même. On va chercher un truc plus rebelle. Faut que je m’en occupe. Abba, peut-être…). Bon, je vais essayer de me rendormir. Où pas.

3 commentaires

  • Philippe
    17/09/2019 at 10:46

    Bonjour Hervé,
    Je me demandais quand vous alliez parler de ce cher Jean-Sébastien… Dans les années 70,un groupe rock néerlandais avait osé, suprême sacrilège à l’époque, s’attaquer à sa célèbre toccata et l’aria cité ci-dessus. Il s’agissait du groupe Ekseption: il y a une version sur youtube.
    Ps: pour bien démarrer le matin, essayer l’oratorio de Pâques…

    • Hervé Bizeul
      17/09/2019 at 10:57

      Je vais essayer. Je ne me lasse pas d’écouter John Lewis et ses interprétations du clavier bien tempéré…

  • Éric marty
    17/09/2019 at 11:05

    C’est un cépage que l’on devrait nommer soleil mais pas gris à le voir on l’imagine déjà en bouche
    Tu fais état de ton âge à travers tes signes mais en référence au Banquet que tu sites ( je suis fan et regarde la version cinéma sur YouTube)
    « Les yeux de l’esprit ne commencent à être perçants que quand ceux du corps commencent à baisser »
    Bises

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