De l’engagement


Bon les amis, c’est comme d’habitude : des billets, des billets et puis plus rien… Mais tel est le destin du vigneron voyageur qui rentre et trouve sur son bureau une pile de papiers à remplir, de chèques à signer, de problèmes à régler, de décisions à prendre et de nouveaux projets à organiser.

Un petit mot en passant car je me suis juré de parler de trois vins bus récemment. Moi qui ne bois que peu de vins blancs, et bien là il y en a eu trois d’un coup qui m’ont littéralement fasciné, emballé, bluffé, scotché, donné une envie irrépressible d’en avoir dans ma cave, ce que je vais tenter de faire dès que j’aurai un moment, même si pour l’un d’entre eux cela va être un peu plus compliqué vu le millésime.

Beaucoup discuté, au fait, depuis quelques semaines, avec quelques journalistes professionnels croisés ici et là, au gré de mes voyages, de la notion « d’engagement ».

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve qu’on en manque un peu, en ce moment, dans la presse.

Cela m’a frappé en feuilletant quelques numéros de la Revue du Vin de France des années 80 et début 90, qu’un ami m’a envoyé (c’est toi, Christophe ? ;-) sans que je sache vraiment pourquoi.

Je ne m’en souvenais pas comme cela ! Ca balançait dur, dans ces années là. Quelques exemples, parmi tant d’autres. Sur le boisé neuf, on parlait de « perversion ». Sur une verticale de Léoville Poyferré, on parlait de millésime « à boire d’urgence ».  Sur une verticale de nuits saint georges, « C » balance : « ce vin n’est ni loyal ni marchand ». Dans un article sur la carte des vins d’un restaurant, Michel Dovaz n’hésite pas et dénonce « Mouton 64, le plus mauvais millésime de Mouton, imbuvable quelqu’en soit le prix » ou annonce « le scandale d’un 1925 out of limits. Il trouve même, dans le même article, que conserver des bolliner RD « est absurde, n’en déplaise à mon ami Michel Bettane ». Dans le même journal, personne n’est « aux ordres ». Armand Rousseau fait de la publicité. Mais on s’engageait aussi dans l’autre sens. Pibarnon est à l’évidence « un grand de Provence » On salue « l’ambition » d’un Puisseguin Saint-Emilion. Dans la rubrique « coups de cœur », les quatre journalistes phare de l’époque s’engagent vigoureusement sur leur « plus belle bouteille du mois, stupéfiante, sublime, inoubliable ». Dans ce n°, c’est un Banyuls Président Vidal 75 (pour moi aussi inoubliable…) pour Chantal Lecouty; un Noval 87 pour Raoul Salama (une immense bouteille, le temps l’a prouvé que ce « nacional » 87 dont qq bts font partie de la vente Tour d’Argent, dans qq jours); Un Montrose 64, que Michel Bettane faisait découvrir à son ami de l’époque, Guy Accad… (certains souriront; que devient-il ? Comment sont les vins de l’époque, qui faisaient débat si violement); Michel Dovaz, quand à lui, prend « une leçon » avec deux grands vins blancs… de Daumas Gassac. Quatre avis, quatre vins de légende que tout amateur rêve d’avoir goûté et dont le temps montrera que ces quatre amis avaient tous raisons, chacun gardant son goût et ses idées…

Dans un autre n°, où l’on déguste tous les grands bordeaux 1945, on annonce que Latour est « encore dur, massif, extrait, au potentiel prodigieux » mais on avoue aussi le « pas d’éblouissement » de Trotanoy, ou les « arômes herbacés, le végétal et le poivron vert » d’un La Tour Carnet revenu depuis au top. Armand Rousseau fait de la publicité.

Dans un autre n°, encore, en lisant les reportages sur les vignobles où, à l’évidence, le journaliste a passé du temps et a réellement « enquêté », avec du temps et des moyens, on ose dénoncer « la maturité insuffisante de récolte » ou « l’incapacité pure et simple de la vigne à conduire ses raisins à 12° »; on est en Bourgogne, en grand cru, s’il vous plait. Et l’on parle sans fard de vins « décharnés, décolorés, où une finesse suspecte cache mal l’absence d’étoffe et de texture qu’on voudrait nous donner comme exemple et qui ne répondent absolument pas aux critères du grand vin ». Ou là là. On appelle de ses vœux un « réveil » et un « renouveau » qui, de fait, arriva… Michel Bettane s’enthousiasme à coup d’adjectifs qui ne lui sont pas habituels pour une mirabelle de Metté. Chantal Lecouty se pame pour un Muscat de Lunel. Michel Dovaz philosophe sur un Macon superbe qui allie  finesse » et « corps rond » et le rend philosophe. Quand à Raoul Salama (qui, en le relisant, me surprend presque à chaque ligne par la profondeur et la justesse de ses critiques), il nous explique l’équation du grand bordeaux qu’il a bu ce mois là : concentration + maturité + équilibre = grand vin. C’est Citran 1988. Ca donne envie d’en trouver une pour voir si son pronostic était bon. Sacré Raoul : dans un autre numéro, il annonce la couleur, carrément : « que les bienheureux qui en possèdent dans leur cave n’hésitent pas à m’écrire pour fixer leurs conditions ». ll est acheteur de Pignan 81. Si c’est pas motivant, ce genre de truc…

Bon, il y a aussi des ratages d’anthologie, comme cette apologie des Ausone époque « Delbeck » qui ont eu l’avenir que l’on sait. Heureusement qu’Alain Vauthier est arrivé. J’imagine sa mine, à l’époque, en lisant ce monceau de bêtises signé Véronique Platt. Mais on oublie tout ça en lisant un article d’anthologie, qui balance fort, sous le pseudo « ‘Jean Tartre » et dénonce avec une violence inimaginable aujourd’hui « les pratiques culturales sources de déficits en acidité », les « effets pervers des désherbants », « la potasse perverse »,  « le retour au labour pour retrouver le capital acide, gage de longévité ». Eblouissant. Pierre Dubourdieu nous explique « le style Dubourdieu » et le concept de la macération pelliculaire : une révolution à l’époque. Cantegrill, mon chou chou de l’époque, à l’Écluse… (Drew, si tu me lis, pourquoi on se voit pas plus souvent ?) Doisy-Daëne, toujours un de mes Sauternes préféré. Armand Rousseau fait toujours de la publicité ;-) C’était une autre époque, je vous dis. C’est sûr que le dernier interview de la RVF sur les conseils de Karl Lagerfeld qui nous conseille de faire du porno chic pour promouvoir nos vins, lui qui ne boit jamais, ou les banalités sur les « francs-maçon dans le vin », ça le fera pas pareil, dans 25 ans. Passons.

Je pourrais ainsi passer en revue plusieurs numéros de la RVF de l’époque et illustrer sans fin ce billet d’engagements sincères et profonds de journalistes qui à l’époque, n’avaient ni dieu, ni maître ni gourou, ni révolte, ni soif d’exister ou de se rendre « aimable » en se limitant au « commentaire ». Car en feuilletant les dernières années de RVF, ou de la plupart des autres magazines pro, on reste sans voix quand on sort des années 80. Du journaliste critique, dans le sens noble du terme, on est passé à un simple journalisme de commentaire ou on ne critique plus vraiment et où l’éloge semble bien tiède, tant on semble avoir peur de « s’engager » vraiment. La faute à qui ? Et bien la faute à l’époque, bien sûr, qui ne favorise pas les journalistes ayant des grosses « cojones » comme dirait mon ami Fredy del Priorato ;-). La faute aussi aux notes, chers amis. Car quand on met une note, pourquoi se fouler sur le commentaire, hein ? 18 ? J’ai beaucoup aimé. 12 ? J’ai pas bien aimé. Une petite description, et c’est torché. Pas fatiguant. Pas engageant. Et on garde du temps pour faire semblant d’enquêter, bavasser sur la « minéralité » ou « les vins dont on ne voit pas à travers et qui sont donc pas bons ».

Cet engagement me manque, je l’avoue. L’article qui a vraiment marqué la naissance du Clos des Fées, c’était pourtant la RVF, avec un débat entre journalistes qui s’intitulait « les limites de la dégustation à l’aveugle » et où cinq dégustateurs avaient débattu longuement pour savoir si le Clos des Fées était un grand vin ou une daube. J’avais adoré. Les lecteurs aussi. Ne pas faire l’unanimité, l’essence du terroir, non ? En dix ans, ce genre de débat a disparu de nos journaux. Dommage. Je rêve den fait d’une rubrique du genre « le vin que j’ai ACHETÉ » ce mois-ci, où des journalistes nous raconteraient, loin des échantillons et des déjeuners de presse, le vin qu’ils ont réellement acheté ce mois ci, avec copie de la facture à leur nom sur le site internet de la revue. Là, ça me motiverai grave pour acheter aussi. Pas vous ?

Bon, et dire que j’avais juste prévu ce soir de vous dire que j’ai bu en deux semaines trois vins blancs d’anthologie qui m’auraient fait trois coups de cœurs dans la RVF de l’époque. Le genre de vins que si vous les avez pas dans votre cave, vous… le regretterez un jour.

Le premier, c’est un Chablis Grand Cru de Raveneau, les Clos, 2000. Je sais, c’est impossible à trouver. Mais par pitié, ne faites pas mon erreur : achetez des grands Chablis et laissez les vieillir dix ans, voire 20. Ce fut je pense ma plus grande erreur d’amateur de vin et j’enrage de ne pas avoir dans ma cave des vins de Raveneau des années 80 et 90. Les Raveneau sont les plus grands vinificateurs de blancs du monde.  On peut en discuter, mais je te rapelle que je fais un peu plus de 100 kg ;-)Si tu as dans ta cave des vieux Chablis de cette envergure, je veux bien aller diner chez toi, quelques topettes de Clos des Fées dans les bras. J’apporterai aussi les Saint-Jacques, allez ;-)

Le deuxième, c’est un magistral, magique, aérien, féérique Gewurtztraminer alsacien d’André Ostertag, un Fronholz 2007. Ni trop, ni trop peu, tout le problème du Gewurtz est là, dans l’équilibre. Arômes de rose et de litchee d’une extrême finesse vous sautent au nez puis laissent place à un nez joyeux et complexe, joli joli comme une salade de fruits. La bouche est fine, fraiche, pourtant dense et soyeuse, rafraichissante malgré son évidente richesse. Voilà l’ambroisie, l’elixir des Dieux, celui qui vous redonne le moral alors que l’école de vos enfants est fermée pour cause de grippe Hmachin pendant une semaine ;-)

Le troisième, c’est un Montlouis demi-sec 2005 de la famille Chidaine. Ils en avaient gardé, les bougres… Et ils le sortent maintenant. Merci ! Merci ! Il faut avoir de ce vin dans la cave. Il est irremplaçable. Un petit apéro impromptu ? C’est le bon choix. Une petite envie de foie gras mais pas envie d’un liquoreux ? C’est le bon choix. Une envie de se cuisiner une tranche de foie frais avec trois kumkats ou un petit caramel déglacé au balsamique ? C’est le bon choix. Un plateau de fromage ? C’est le bon choix. C’est toujours le bon choix. Je vais en remplir deux casiers, car en plus, ça va vieillir top moumoute. En plus, je n’avais plus de Huet 2005. La chance, quoi.

Bon, je sais pas trop comment finir, vu que j’avais pas l’intention d’écrire tout ça. Juste Bonsoir. Juste, c’est le prénom ;-)

Un commentaire

  • RS
    11/12/2021 at 2:22

    Jean Tartre c’était moi ! RS

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