Vendanges 2020 – Jour 2 – (A) cueillir


Cueillir. Atteindre le but. Une longue marche d’approche. Puis une ascension périlleuse. Ramasser. Des fruits. Enfin.

Louis A. cueille avec nous pour la première fois. Il a trente ans. Un master de littérature moderne ou quelque chose comme ça. Puis un travail, alimentaire, l’impression de perdre sa vie à la gagner, comme tant de jeunes le refusent. Il ne veux pas finir dans un des ces désormais célèbre bullshit job de David Graeber. Il y a une semaine, je ne le connaissais pas. Mais son père connait un de mes vieux amis, à qui je ne peux rien refuser. Il me présente Louis A, me décrit son parcours. Me dit que Louis A. a décidé de devenir vigneron.

Au moment où il me parle, je suis en train de vivre une sorte de «Ninja Warriors», cette émission où les candidats surhommes doivent franchir une série d’obstacles. Des cuves partout, des vendangeurs partout, des cagettes partout, des pressoirs en train de couler, des vignes à voir, des choix permanents, des conflits, des problèmes, des barriques que j’attends, et, à chaque minute ou presque des décisions à prendre : oui ; non ; peut-être ; demain ; vite ; attention ; arrête ; plus vite ; stoooopppp.

Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. «Jacques… Tu as tenté toi même l’aventure… Tu connaissais le vin, ton goût était formé, ton expérience immense… Et tu crois que c’est possible ? Franchement…»

Jacques insiste. Me dit que Louis A veut vraiment. Parce qu’il aime bien boire un verre de temps en temps. Parce que son grand-père avait des vignes. Sic. «Moi, Jacques, je voudrais aller sur Mars. Le départ approche. Mais si tu étais le responsable du programme, tu m’offrirais avant tout un tour de centrifugeuse. Et que, là, au troisième tour, après avoir vomi partout, je hurlerais pour que la machine s’arrête. Je pleurerais alors en comprenant que Barsoom, ce n’est pas pour moi et que Dejah Thoris, restera un fantasme de gosse fasciné par E.R. Burroughs»

«Tu veux vraiment qu’on lui offre un tour de centrifugeuse ?»

Louis A m’a appelé. Je lui ai fais la description apocalyptique de ce qu’il va vivre. Je lui ai dit qu’il allait craquer. Mais que, dans tous les cas, l’expérience l’enrichirait. Il s’est démerdé : c’est la première chose que doit comprendre un padawan vigneron, il sera seul, longtemps et devra trouver des solutions en lui même à tous les problèmes, dans des domaines dont il n’imagine aujourd’hui même pas l’existence. Vendredi dernier, il était sur le plateau de la Chique, à 6h45, dans son rang, à aborder le concept très peu philosophique de vendange manuelle.

30 minutes après, il était derrière. Loin derrière. Puis à cinquante mètres derrière. «J’ai l’impression de mener un combat avec chaque cep» nous a t-il avoué le soir. On n’est pas des brutes, on l’a mis en renfort, le temps que le dos s’habitue, qu’il comprenne qu’avec le cep, il ne faut pas combattre mais danser. L’apprivoiser, comme le renard dans le Petit Prince ? (c’est un littéraire, on s’adapte…). Il découvre en passant qu’il y a Roumain et Roumain, les vrais et les Tziganes (on est tous le Tzigane de quelqu’un, j’en ai bien peur), que des femmes peuvent être – largement – devant, que certains se fond des cadeaux, s’entraident et d’autres pas.

Le Carignan, au fait, il était top. Le ciel bleu. Le fond de l’air frais. Il aurait pu, sans aucun doute, réfléchir au fait que tout cela pourrait être pire. Qu’il y aurait pu avoir de la pluie, du vent. Des patrons stupides. Nous expliquer qui de Spinoza, Nietzsche ou Schopenhauer avait le mieux écrit sur la souffrance, ses bienfaits (car ce qui ne tue pas bla bla bla) ou sur le fait que le pire était sans aucun doute largement encore possible. Nous, on a juste essayé de lui expliquer où placer son seau, sa main. Vite. Et ne pas se couper.

En mangeant par terre, de la nourriture peu équilibrée (c’est un euphémisme…), en tentant de s’allonger un peu, pendant les pauses, cherchant un morceau de terre accueillant et sans pierre, un peu d’ombre alors que la température atteint 35°, en se bloquant le dos, le lendemain, en chargeant le frigo de quelques comportes vides (le travail de force, il faut avoir l’humilité de l’apprendre, il y a des gestes, un respect du corps), il a dû penser, je l’espère à Simone Weil, pas celle là, l’autre, la philosophe qui se ruina la santé à en mourir sur les chaines d’usinage, celle qui a écrit de si belles pages sur la Foi, sur la douleur, sur la vérité du travail manuel, sur la nécessité intérieure de l’engagement. Et sur la vocation, cher Louis A.

Je ne sais pas si tu reviendras lundi, cher Louis. Si ton corps te le permettra. Si ton mental obéira à ta vocation. Si tu tiens la semaine, tu vendangeras de ce Vermentino que tu rêves un jour de vinifier en Corse. Puis il y aura la cave, la mécanique, un peu de maçonnerie et de soudure, des graissages, de l’électricité, si tu as du temps, un peu de compta, du droit des sociétés, des commandes de capsules, un coup d’oeil sur la traçabilité, le HACCP, les payes et qui sait, peut-être pourras tu m’aider à trouver qui donne l’agrément X000 à la Douane, ce sacré numéro qui me bloque. Ou poster quelques photo sur l’insta du Domaine, parce que je n’ai pas le temps, vu que je raconte ta vie.

Si tu tiens, au final, le dernier jour, tu pourras alors déployer tes ailes, faire partager ta fierté, écrire la réussite de ton aventure sur ce blog qui, ce jour, marquera pour toujours dans les archives d’internet et donc du monde, ta première semaine en temps que vigneron. Un grand vigneron ? Qui sait…

Ou, grâce à ton courage, tu rêveras d’autre chose.

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. Parfois, c’est raccord… «But if you look for truthfulness« …

Un commentaire

  • jacques rambaud
    09/09/2020 at 10:10

    Merci pour ce billet magnifique qui me rappelle mes vendanges (en Beaujolais) au siècle précédent, dans ma vie étudiante. Texte parfait et photos magnifiques, on s’y croirait. Et bon courage à A!

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