Vendanges 2020 – Jour 7 – Se méfier des idées reçues


En vendange depuis le 20 août. Quand même.

Douze billets de «préliminaires». Sept de vendanges. Je tiens le rythme. Combien de temps ? Mystère. Je me rêve parfois en coureur du Tour. J’aurais parfois bien besoin de banderoles, d’inscriptions sur la route, de cris. Mais être vigneron c’est être seul. Pas isolé mais seul au moment des choix, devant ces carrefours, ces grands giratoires, où parfois quatre, cinq, six routes sont possibles et seule une est la bonne. Dans ces moments, souvent, la science donne des repères, sécurise. On peut les suivre ou pas. Beaucoup les suivent aveuglément, écoutent avec respect les conseils de leur labo, de leurs œnologues, choisissent la sécurité avant tout ou se plient désormais à des technologies compliquées.

A mon sens, au contraire, pour faire des grands vins, il faut la solitude, le doute, les questions qui n’auront jamais de réponses. Décider avec son ventre, avec son cœur, profiter des balises données par la science qui laisse encore, à qui veut bien prendre le temps de les voir, de grandes opportunités. Et prendre des risques, souvent.

«Qui risque tout est le plus grand des fous» dit un proverbe danois. Suis-je le plus grand des fous ? Je l’espère. Sans y croire vraiment… Par exemple, vendredi, débarque chez moi sans avertir un fou magnifique à qui je n’arrive pas à la cheville. Lui, il cherche le Graal et son énergie m’emporte, comme d’habitude, alors que nous faisons ensemble le tours des vignes. J’aime profondément cet homme qui sait à la fois garder un cap et se remettre toujours en question, regarder devant, ne baisse jamais les bras. Son amitié, sa fidélité, son regard est un diamant. Un point d’ancrage.

Mais qu’est ce qu’un grand vin au fait ? Ah mais c’est simple, mes amis, c’est simple. Un grand vin, c’est tout simplement un vin qui possède cette rare qualité que j’appelle «un supplément d’âme». Peu importe son prix, sa condition sociale (eh oui, il y a des castes dans le vin et elles ne sont pas prêtes de disparaitre), son niveau de concentration, le vin peut être bon, très bon mais manquer de ce petit quelque chose qui fait toute la différence.

Comment l’obtenir ? Je l’ignore. L’étrange société dans laquelle nous vivons est désormais formatée par la «superstition de la cause unique». Peut être plus encore que dans d’autres secteurs où le complot fait rage, comme la politique. Une preuve ? Les vignerons commencent aujourd’hui leur discours, souvent en projetant devant eux leur «cause unique», celle qui expliquerai et justifierai tout : pour les uns, c’est leur statut social (cru classé à Bordeaux, grand cru en Bourgogne); pour d’autres, un choix philosophique (je suis en bio, en nature, pauvre, jeune, rebelle, tatoué); pour beaucoup, une pensée magique ou une religion (bio-D, protégé par les Incas, en agro-foresterie – le nouveau bobard à la mode – la liste est infinie) ou bien sûr un choix technique (grappes entières, Michel Rolland, amphore faites à la main par en terre inconnue par des chamans tchèchènes dans des yourtes en peau d’orignal). Et voilà donc que l’une ou l’autre de ces causes serait la «cause unique» de ses qualités, de l’obligation pour l’amateur ainsi donc «d’aimer».

Mais des causes, il y en a mille qui peuvent expliquer qu’un vin vous plaise, possède ou pas ce «supplément d’âme». Situation, géologie, personnes qui l’ont cultivé depuis cent ans ou cette année, génétique, amendements, pluviométrie, matériel utilisé, tailleurs, ombres, orientation du soleil, vent, amour, intention, douceur du geste et tant, tant, tant d’autres paramètres visibles ou invisibles, connus ou inconnus.

Tout cela peut sans doute s’expliquer et/ou s’expliquera par la science. Certains le tentent, normalisent, coupent, élaguent, dirigent à la baguette et les vins sont souvent bons, parfaitement formatés. Mais pour ceux qui boivent avec le cœur, tant de choses resteront mystérieuses. Réjouissons-nous. Nous ne maîtrisons rien dans cet étonnant et fascinant mystère. Mais nous «feignons d’en être les organisateurs», comme le disait si bien Cocteau.

Journée blanc. Les Grenache blancs ont été effeuillés il y a trois jours. On voit bien, sur cette photo, les stades de maturité que permet le gobelet et son effet parasol : sur la même vigne, des raisins à peine mûrs, à gauche, cachés dans les feuilles jusqu’à maintenant, des raisins dorés, quelques grains très mûrs là ou le soleil s’est concentré. L’assemblage fera la complexité et, je l’espère, l’équilibre.

Dans trois jours, ils seront uniformes, en quelque sortes «bronzés» par le doux soleil de septembre, nouvelle pièce d’un puzzle entamé avec les Grenache Gris puisqu’ils seront assemblés après débourbage.

Pour l’instant, tout va bien.

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. En parlant du supplément d’âme, le jazz vocal m’a toujours semblé une parfaite illustration de la chose. Si l’interprétation de Franck Sinatra est juste irremplaçable, comme celle de Nat King Cole et si j’adore celle de Julie London, de Sarah Vaugham, de Nancy Wilson, ou d’Anita O’day ou d’autres, celle-ci, pour cet été qui n’en finit pas de finir, me réjouit. Cadeaux.

2 commentaires

  • Nicolas de Rouyn
    17/09/2020 at 8:44

    C’est Alain B ?

    • Hervé Bizeul
      18/09/2020 at 10:50

      Yes. Le grand, l’unique. Lui même en personne.

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