Vendanges 2020 – Jour 10 – Rester concentré


Tout le monde a fini. Ou presque. La cave du Clos des Fées est vide. Ou presque. Comme s’il suffisait de nommer les choses pour qu’elles arrivent. L’année fut décidée «précoce», elle se devait de l’être. Mais ce n’est pas ce que je vois, ni ce que je vis. Alors, laissons dire.

Samedi matin, en parcourant les vieilles vignes de Grenache blanc dont nous cueillions les fruits, dorés à point, je regrettais de ne pas être engagé dans un des nombreux itinéraires magiques actuels.

Oh, pas à cause des effets, soit-disant bienfaiteurs, de l’influence de l’au-delà, des galaxies, des planètes, des forces invisibles chères à Mitterrand ou de l’entité nommée Rudolf, mais pour la com. Dans le vin, on peut tout affirmer sans que personne ou presque ne vous oppose désormais la moindre résistance, ne vérifie, ne mesure (on donne même désormais le thème astral de certains vins…). On vous croit et c’est tout. J’aurais pu ainsi déclarer au monde que grâce à mes pratiques secrètes, à ma lecture personnelle d’une «pseudo science» fraichement sortie de sa pochette surprise, je parvenais désormais à retarder la maturité de mes raisins, vendangeant des fruits «vivants» gorgés d’acidité à un moment où les autres partaient à la chasse. Que j’affirme pompeusement le ridicule de la science agronomique la plus basique n’aurait gêné personne.

La réalité est plus crue. Nous taillons désormais tard, la vigne n’a aucune maladie et elle est protégée des ravageurs. Le feuillage est magnifique, intact, les raisins protégés du soleil et abondants. Ils prennent donc leur temps. Vingrau est dans la montagne, les versants ouest sont à l’ombre, les entrées maritimes permanentes, les nuits froides. Tout va bien. L’année est normale. Le millésime prometteur.

Ce Grenache, nul ne sait quand il a été planté. Quand le cadastre viticole a été créé, en 1958, elle était déjà vieille. On la savait néanmoins post-phylloxérique, alors, on a mis 1901. Un peu avant, un peu après, quelle importance. Michel, 94 ans, dès 14 ans dans les vignes, a greffé celle d’en dessus, avec son frère, Jeannot. De mémoire de centenaires, cette vigne était là. Vieille. Alors, bien sûr, respect. Respect pour ces arrières grands-pères virtuels qui, s’ils me regardent, doivent, je pense, assez kiffer le moment.

J’y suis très attaché. Un peu comme ces liens qu’on leur met pour les repérer. Elle m’empêche de passer en bio, les ceps sont si vieux et si mal foutus que je ne peux que désherber. Un litre de Round-up, à la machine à dos, pour les kmers verts, adeptes du tout ou rien, impatients de me ré-éduquer, c’est un grand péché. Pour moi, non, si cela permet la survie de ce patrimoine unique. Alors, on assume. Je rêve de faire les manquants, mais je ne vois aucune solution. On continuera à chercher.

Sa voisine a fait son temps. En marchant au milieu des ceps, l’année dernière, je lui ai annoncé que, bientôt, malheureusement, la grande faucheuse des vignes allait arriver. Que même si Jankélévitch l’avait magistralement démontré, «s’attendre à la mort» et «attendre la mort» étaient deux choses bien différentes, l’année prochaine, eh bien, son attente serait terminée… Je l’ai rassurée, en prélevant ses bois, qu’un partie d’elle même allait revivre, à travers des sarments, une sélection massale, tel le phénix. J’ai même trouvé une artiste, unique, qui de ses racines allait faire une œuvre. J’ai tenté de l’apaiser, de lui dire que sa vie n’aurait pas été vaine mais au contraire longue, belle, riche. J’ai même préparé le terrain, voisin, en repos depuis quinze ans, rippé jeudi.

Ca n’a pas loupé. Cette année, elle s’est sortie les doigts du cul et nous offre une récolte de malade : des raisins somptueux, pas un défaut, des volumes respectables pour l’ancêtre qu’elle est.

Me croirez vous ? Eh bien c’est souvent comme ça… Comme si elle «savait». La vigne a peut-être une conscience. L’amour que je lui porte, l’ affection qui nous lie lui permet, qui sait, d’entendre mes mots. Telle Shéhérazade, échappant à la mort chaque matin par la qualité de son histoire, ainsi la «vigne à Dédé», puisque tel est son nom de scène, échappa à l’arrachage.

Il a suffi d’une étincelle, d’un rien, d’un geste…

14,8 ° potentiel, 3,30 de pH. On est dans le profil. On a bien fait d’attendre.


Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours.

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