Vendanges – Jour 11 – S’ébrouer


Il a plu. On s’y attendait. Peut-être pas autant. Lentement, sûrement, de 18 heures à minuit. Après, je ne sais plus. 20, 20 mn, peut-être, tout doucement. L’idéal pour détendre le sol, les plantes, la nature.

C’est l’équinoxe d’automne. Autrefois les druides célébraient ce moment où le jour et la nuit sont égaux. Lorsqu’on vit si près de la nature, on ressent en cette période un profond changement. Toujours en projet de dresser quelques pierres en cercle… Le temps manque.

L’immense bloc de carbonate de calcium de Vingrau, sur les versants duquel je vis est l’un des plus purs du monde (d’ailleurs, on l’extrait, j’en parlerai bien un jour). Il régule chaleur et humidité. Du coup, à huit heures, alors que le soleil encore peine à percer, le cirque est plein de brume, comme le chaudron de Miss Tick. Ah, Miss Tick. Toute mon enfance… La sorcière du Vésuve, dans Picsou. Comme je n’ai jamais subvocalisé en lisant, je n’ai compris que très, mais alors très, mais alors étrangement tard, le… jeu de mots. Idem pour le grand vizir Iznogood. Une catastrophe. Vous pouvez me chambrer, allez y…

On commence à avoir une vision assez précise des dix jours de vendanges qui nous restent, la charge mentale comme on dit désormais, commence à engluer mes épaules dans un étau qui ressemble à un carcan. Elles rêvent d’un osthéopathe. J’ai enfin presque fait une nuit normale, sans me réveiller avec des images de raisins ou des idées de vinification cinq ou six fois par nuits. Merci P.

Je suis du coup d’humeur joyeuse. Bon, humide, bien sûr. Numide ? « Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide… ». Avec les jeux de mots d’Astérix, étrangement, je n’ai jamais eu de problèmes. Bon, on y voit goutte (ah, ah, ah) et je roule à dix, sur des routes sans marquage au sol. In the potage.

En allant vers le Clos des Fées, la parcelle d’origine, là où tout a commencé il y a plus de vingt ans, je me souviens de mes premiers voyages où, étrangement, je n’arrivais parfois pas à retrouver mon chemin, alors que mon sens de l’orientation est d’habitude excellent. Au ralenti, dans le brouillard, il y a devant moi comme plusieurs routes possibles. Mes pensées s’égarent et je rêvasse à ce pays où l’on arrive jamais d’André D’hotel – « Des chênes, des bouleaux et en même temps des palmiers. Une forêt avec une clairière. Un peu plus loin on apercevait une mer bleue. » – comment ne pas penser à ici

Dans le brouillard sont tous les lieux magiques, les lieux cachés, landes ou forêts profondes, là où sont les Fées, les elfes, les gnomes, la vie rêvée d’avant, les vins parfaits que l’on ne fera jamais, ces pays qu’il ne faut pas quitter lorsque par chance on les atteint, sous peine de ne jamais pouvoir y revenir. Ambiance comédie romantique ce matin. Entre un homme et des vignes. Ca reste à écrire.

La nature est trempée. Vous en avez marre des photos de raisins, de vignes ? Ça tombe bien, peu envie d’en faire ce matin; je flâne quelques instants à la recherche de mes vendangeurs, m’émerveille de la lumière, des traces de pluies encore présentes, de la fraicheur, de la terre qui a bu tout son saoul, des rayons de soleil qui, de minute en minute illuminent la végétation, transforment la lumière, divine. Je ne veux pas la ramener mais ici, la vigne est en quelque sorte comme au milieu des bois. On y trouve des prairies sauvages, d’autres semées, des fossés, des murs, des haies, des zones sauvages, ouvertes, fermées, sèches, humides. La vigne n’est qu’une partie de l’écosystème, trente pour cent, et encore, des surfaces.

Où peut-on trouver cela ailleurs ? Dire que certains me donnent volontiers des leçons de bio-diversité… Dans le nouvel épisode de ma série du moment, Ted Lasso, notre ami entraineur-joueur-de-fléchettes s’étonne qu’on l’ait si souvent critiqué, jeune, et avoue que ça le touchait. Jusqu’au moment où il s’est rendu compte de l’absence totale de curiosité des autres à son égard, de tout ce qui leur aurait permis de le connaitre, de le comprendre. Et donc de ne pas le critiquer. Il faut voir cet endroit pour comprendre. Voir nos vignes et la façon dont on les cultive. Alors, la critique, comment te dire sans être vulgaire ?… (censuré par le comité de lecture…)

Tous les mètres, mon regard s’émerveille comme un jeune lapin sortant pour la première fois de son terrier. Me voilà Pan-Pan

Un genévrier se croit déjà à Noël et me donne une furieuse envie de distiller…

Sur un chêne, un lichen s’accroche, sa couleur froide est parfaite

Au sol, une population verte me fascine…

Certains paysages me transportent à Kyoto, mélange de wasi sabi, d’impermanence, de cette harmonie que l’on dit due au hasard et qui ne peut, certains matins comme celui-ci, ne pas laisser penser que, peut-être, quelque part, il y a dans tout cela un dessein de beauté…

Retour à la réalité. On vendange, en Kway, mais ça va vite sécher. Les merles se sont délectés ou déchainés, ça dépend de votre façon de voir, de votre intensité écolo. Toutes les bordures des vignes sont ratissées, proprement. Un grain par un grain, soigneusement picorés. Un biotope vivant a un prix : je suis prêt à le payer.

D’autres mangent comme des cochons. Ca tombe bien, ça en est. On s’est relâché deux jours, ils sont rentrés après avoir défoncé une clôture électrique et m’ont bouffé en grognant de satisfaction le reste de cette petite parcelle de Syrah. Le prix commence à être élevé. Les traces du méfait ne peuvent tromper un homme qui a grandi avec Fenimore Cooper. Cet hiver, pâté, vengeance !

Peu importe. Ce matin, rien ne me fera redescendre de mon nuage.

Allez, quand même, un peu de Carignan pour la route, histoire d’illustrer l’automne qui commence…


Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. Dire que vous êtes en ville. Courage, chers amis…

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