Vendanges 2020 – jour 12 – Séparer le bon grain de l’ivraie


Cinq heures du matin. Me voilà réveillé comme en plein jour. Tant de décisions à prendre… La nuit est d’encre mais le ciel prodigieusement étoilé. Le sablier d’Orion est presque au dessus de la maison, Bételgeuse en tête.

Skyview, cette formidable application me le confirme volontiers. Avec le chariot, c’est de toute façon la constellation qu’on ne peut manquer, celle que tout le monde connait, sablier pour les uns, nœud papillon pour les autres. Au choix. Vous ne connaissez pas Skyview ? Non !? Avec plantnet et wikipédia, ça me ferait presque pardonner à Steve Jobs de nous avoir rendus dépendants au smartphone… Skyview, c’est magique, ça me fait partir dans les étoiles comme dans les grands space opéra des années cinquante, Edmond Hamilton en tête…

770 années lumière de la Terre, un des plus grands soleils connus (dans notre galaxie, parmi des milliards de galaxies…), un nuage coloré réputé que j’aimerais bien regarder un jour par la lunette d’un télescope. Un jour.

Pour beaucoup de vignerons, la lumière de ces lointaines nébuleuses aurait un impact, une influence sur la vigne, les raisins, le vin. Avec une inertie de 770 années. A moins bien sûr que ces flux énergétiques ne soient pas lumineux mais autres, des trucs qui restent à découvrir, hors des lois de la physique actuelle ou même quantiques. Fascinant combien Emile Coué avait raison quand il disait que l’imagination gagnait toujours sur la volonté. Le vin, c’est décidément spécial…

Anyway, on va donc attendre. Trois jours de «tries inversées», on passe sur les dix hectares qui restent à vendanger pour enlever les grappes échaudées, réguler la production pour mettre tout le monde dans le rang, effeuiller. Un peu comme la veille d’un mariage. Faut que ça ait l’air neuf.

C’est long, pénible, mais bon, ce qu’on enlève ne sera pas jeté, c’est la clé de toute façon, personne ne triant vraiment bien quand on jette. Largement au niveau pour les Sorcières, dans le profil même, mais pas capable de faire ni vieilles vignes, ni à fortiori Clos des Fées. L’homme propose, la nature dispose. Bon, c’est la femme, dans le vrai proverbe, je rigole. Mais pour le vin, la nature décide bien, cette année plus que jamais.

Serge m’envoie cette étrange photo dans une étrange lumière de cette étrange parcelle de Carignan entièrement recépée il y a deux ans, sur une étrange intuition subite. Ca m’a pris comme ça, je l’ai coupé au pied, à la tronçonneuse. Comme je l’espérais, ça lui a fait un bien fou et il a refait des bois magnifiques, s’offrant une nouvelle jeunesse. Bon, on le voit, le chiendent, cette année, semble adorer le climat. On a pas fini de galérer pour s’en débarrasser. A chaque jour suffit sa peine.

Au dessus, j’ai planté des chênes, et, en dessous, au milieu de ce vieux Carignan déglingué, mal foutu, dont les dix misérables ares ne ressemblent à rien, il y a un puits d’un autre temps, un truc vraiment vernaculaire, comme je les aime. Un jour, j’y pomperai de l’eau, j’arroserai les chênes, j’achèterai un berger américain, je le dresserai, je récolterai des truffes, j’ouvrirai un restaurant éphémère trois semaines fin janvier et seuls les lecteurs de ce blog qui pourront raconter les dix billets qui les ont marqués pourront y manger. Ou pas. Mais le puits, lui, sera toujours là. Avec ses mystères.

Au milieu, du tri, hyper boring, je vous jure mais faut le faire, on s’amuse comme on peut, surtout quand on trouve au milieu des parcelles de drôles de variétés, seules connues des anciens ou, qui sait, spontanées. Ne rêvez pas, gustativement, c’était de la flotte… Mais ça en jette, non ?

Ainsi donc, c’est décidé, nous allons attendre, souhaiter (prier ?) que le temps soit avec nous et nous donne cette semaine de maturité supplémentaire qui détendrait les peaux, ferait passer les raisins de beaux à magnifiques, permettrait l’espoir du grand vin de garde.

Le vigneron doit être joueur.

7 heures, deuxième café déjà de la journée. Call rapide alors que le jour arrive avec Stéphanie, géniale sommelière qui animait hier un diner «petite Sibérie» à Singapour. J’aurais aimé y être, on y a dégusté des millésimes dont il ne me reste rien ou presque et que j’hésite à ouvrir désormais, en particulier un 2005. Il a, paraît-il, stupéfait tout le monde par sa jeunesse. C’est pas moi, c’est la montagne de calcaire, là, un peu plus haut, sur la photo. Merci Stéphanie, vraiment.

Une dégustatrice, présente au dîner, m’envoie un message instagram dans la nuit qui dit en substance : la Petite Sibérie, c’est de la balle ! Certes, Mademoiselle, certes… Tout cela fait du bien. Le village global ne dort jamais. Singapour est toujours fermé au monde. Le jour se lève et, comme vous sans doute, je me demande comment tout cela finira…

2 commentaires

  • Pascal
    28/09/2020 at 1:00

    Belle photo de raisins à rosé de piscine ! C’est avec cette variété que l’on fait le fameux Pinédou.
    Sinon, en applications (vraiment ?) indispensables, il y a Flightradar24, je ne m’en lasse pas.

  • fredi
    28/09/2020 at 11:30

    bonjour Hervé, merci pour ces lignes si vraies et prenantes, si profondes et touchantes, si belles et interogatives !
    je te souhaite de belles vendanges mais surtout je souhaite aux gens de venir voir Vingrau et ainsi voir le travail que tu défends comme un orfèvre minutieux.
    au fait, en Espagne le raisin rose rare que tu mentionnes, s’appelle « coton de gato » = couille de chat.
    bise et a tout prochainement chez toi.
    fredi
    PS: j’adhere totalement a ton idee de restaurant éphémère avec interro écrite ou pas.

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