Vendanges 2020 – Jour 13 – Ne pas s’impatienter


Le temps a changé. Brutalement. L’équinoxe d’automne est souvent ici un point de bascule particulièrement fort, cette année, il est violent. Il y a une semaine, nous avions trop chaud, maintenant, nous avons trop froid. Ainsi va le monde, au rythme des saisons. Passer de 35° l’après midi à 8° le matin n’en reste pas moins une épreuve.

Ce n’est plus le Roussillon dont il s’agit, mais bientôt de toute la France : tout le monde a terminé ou presque. Quelques irréductibles, par-ci par-là, quelques liquoreux bien sûr, quelques fous sans doute (on me chuchote que Laurent Vaillé, lui aussi, aurait fait une pause), et nous.

Le monde à l’envers, en quelque sorte. La RVF, toujours très bien informée, nous gratifiait début août d’un racoleur «le Roussillon, c’est foutu, on vendange en juillet» filmant dans la plaine quelques coopérateurs à la dérive, vendangeant du muscat vert, ne sachant plus à quels saints se vouer, n’ayant plus d’argent pour traiter et donc ravagés par le mildiou puis par les tordeuses. Marrant alors de voir des vignes en pleine forme à Vingrau en octobre, alors même que le millésime en Bourgogne aura été très, mais alors très compliqué à cause des chaleurs de l’été et où la plupart des vins sont déjà en pièces. Le monde change, et pas toujours dans le sens que l’on croit. Je ne pourrais pas dire à quel moment «le vin a perdu sa presse», ses reportages sur le terrain remplacés par des articles à distance, ses articles fouillés désormais remplacés par des cirages de pompes ou des chroniques commerciales, son œil acéré qui obligeait à se remettre en question et surtout ces doigts fiers dont on suivait la direction, en totale confiance. C’est ainsi.

Premier feu de bois ce week-end, grand tour dans les vignes balayées par une tramontane à 130 km, celle que l’on doit écouter avec attention et surtout respecter sous peine de se faire vite fait arracher la portière de sa voiture si on se gare dans le mauvais sens et qu’on oublie de la retenir…

Toutes les vignes auront été triées ou finiront ce lundi de l’être. Il ne reste plus que du très très très bon mais, honnêtement, rien n’est vraiment mûr. Les premières cuves sont désormais démarquées et la réponse est encore une fois évidente : autant pour faire de délicieux vins de fruits attendre trop longtemps ne sert à rien, pas plus que de cuver longtemps, autant si l’on rêve du vin de garde, vendanger trop tôt, c’est comme s’engager dans une impasse avec une voiture qui n’aurait pas de marche arrière : les options sont alors disons… limitées.

Je doute, bien sûr, cette année, en fait bien plus que d’autres automnes. J’ouvre alors mon livre de chevet et tombe, étrangement, à la page qu’il faut : « Un guerrier de la lumière n’est jamais pressé. Le temps travaille en sa faveur ; il apprend à maîtriser son impatience et évite les gestes irréfléchis. Avançant lentement, il note la fermeté de ses pas. Il sait qu’il participe à un moment décisif, et qu’il doit changer lui-même avant de transformer le monde. Pour cela, il se rappelle les propos de Lanza del Vasto : « Une révolution a besoin de temps pour s’installer. » Un guerrier de la lumière ne cueille jamais le fruit quand il est encore vert. » — Manuel du guerrier de la lumière de Paulo Coelho

Me reviennent de vagues souvenirs de mon père accueillant un jour Lanza del Vasto à la maison, lors d’un déjeuner fait de galettes de blé et de pâté végétal de la Vie Claire. M’envahissent les images de notre minuscule et pauvre appartement, sans doute vers la fin des années 60. J’étais un enfant et cet homme, déjà vieux, qui paraissait si sage, m’avait marqué de sa barbe blanche sans que je puisse bien sûr comprendre l’importance, la nouveauté de son propos , la puissance de son idée, déjà, de décroissance volontaire et de non-violence, apprise auprès de Gandhi. Il m’avait fait pensé à Gandalf… J’aime beaucoup sa poésie, celle d’un homme profondément connecté à la nature à une époque où elle commençait à être violemment attaquée, «Derrière le coteau l’œil de la Vérité sourit»… Les écolos d’aujourd’hui lui doivent beaucoup. Il est très injustement oublié. Je me demande si ses communautés lui ont survécu.

Le feuillage est vert, la vigne vigoureuse résiste aux assauts du vent même si bien sûr quelques grains sont blessés par les chocs sur le cep. Le raisin est luisant et gonflé, le pépin encore vert. Je vais donc attendre, espérant le meilleur, ne craignant pas le pire, lui qui n’est jamais certain, au moins jusqu’à la pleine lune de septembre.

Oualou, on dirait un haïku… On recommence ?

Le feuillage est vert.

La vigne, vigoureuse, résiste, aux assauts du vent.

Quelques grains blessés par les chocs sur le cep.

Le raisin est luisant et gonflé,

Le pépin encore vert, je vais donc attendre,

jusqu’à la pleine lune de septembre.

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. J’aime beaucoup ce groupe Norvégien, Kings of Convenience. Au moment de l’équinoxe, à part Sade, je ne connais pas grand chose de mieux…

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