Vendanges 2021 – Jour 3 – Garder la grappe entière


Trainant sur FB il y a peu, je suis tombé sur une étrange vidéo : un drone survolant fièrement le vignoble d’un grand cru classé de Sauternes. C’était étonnant. Pas un arbre, pas une haie, une sorte de grand parking gris avec un château ridicule de prétention, d’un autre temps, planté bien au centre. Hier matin, en prenant ces photos sur la route de Paziol, j’y ai repensé et je me suis dit que j’avais une chance inouïe d’avoir ainsi une viticulture «en clairière», où chaque parcelle est entourée de fossés, de ruisseaux, de haies, de montagnes sauvages, de prairies qui se reposent pour l’avenir, de bois, de vie, de vert. Là, en arrière plan, à quelques mètres de la plantation de pinot noir, des pins. Un pinot noir sur le sol roussillonnais, on ne le verra jamais. Sauf que…

Je sais que personne ne le reconnaitra jamais, mais ce matin, on a récolté quelques unes des plus belles grappes de Pinot Noir qui le seront en France cette année. On galère, on est une petite équipe car le gros de la troupe tente de franchir les barrières diverses et variées qui séparent la Roumanie du Roussillon. Il y a un peu de Roumain en moi, il s’appelle Cioran. Je le relis souvent, toujours stupéfait pas la profondeur de ses aphorismes. Glisser un Cioran casserait l’ambiance, déjà bien impactée par le feu. Alors c’est un Nietzsche qui me vient, de bon matin : «les désirs sont les pressentiments des possibilités qui sont en nous». Derrière cette nouvelle cuvée, «cent phrases pour éventail», dont le premier millésime sera embouteillé dans quelques jours, il y a un désir, celui d’espérer le grand vin dans un espace totalement tabou, celui du Pinot Noir.

Le tabou (personne, animal, chose ou lieu interdit parce qu’il est investi d’une puissance sacrée jugée dangereuse ou impure) m’a toujours fasciné. Son invention, par les puissants, pour affirmer leur autorité sur les faibles. Sa croyance par les faibles qui se l’imposent parfois à eux-mêmes, en héritage, après un certain temps d’esclavage.

Dans le monde du vin, planter du Pinot Noir, espérer pour lui qu’il soit capable de provoquer l’émotion, c’est interdit, c’est péché. A minima, cela suscite moquerie et mépris. Je pourrais faire une assez longue dissertation sur le sujet, tant cette forme d’interdiction, de crainte parfois sacrée, de considération absolue basée sur des traditions ou des croyances me fascine. Cette année, la Bourgogne annonce moins 60 % de récolte. La vigne a été dévastée par une telle série de plaies qu’il ne manque que les sauterelles pour qu’elle soit biblique. Mais soyons certains qu’elle fera, pour ses adorateurs, l’objet du même respect, car si une pensée impure ou l’idée de l’abandon les traversaient, la main de Dieu serait sans pitié.

C’est la seule parcelle où j’ai gelé, en fait, un peu, sur le bas. En descendant vers ce ruisseau qui sépare l’Aude et les Pyrénées Orientales (en face, on fait du Fitou, ne me demandez pas…), on sent le froid monter, l’humidité arriver, c’est assez dingue, on doit perdre cinq degrés en dix mètres et la peau frissonne. Sur le haut, quelques ceps ont aussi gelé, par ci, par là, mais rien de très grave. Une perte acceptable qui me permet d’être confirmé dans mon choix instinctif de planter ici et pas ailleurs.

Le Pinot très fin, c’est un choix qu’il faut assumer. Les grappes sont parfaites mais minuscules (n’allez pas croire que j’ai des pouces de 20 cm, encore que ce serait bien pour mon image, vu qu’on se répète entre filles, dit-on, qu’il faut bien regarder les pouces…). Il y a cinq sarments, une grappe par sarment, inutile de vous dire qu’il va être rare.

La vigne du haut a été plantée en 2012. On l’appelle donc «la vieille». Je sais, ça peut faire marrer quand tu cultives depuis l’an mille, et c’est de bonne guerre. Mais elle est solidement implantée et commence à changer, comme ces adolescents qui, en un été, deviennent des jeunes hommes. Je ne la connaitrai sans doute jamais «vieille», comme ces pères qui font des enfants vieux, mais je suis VRAIMENT content de la conduire quelques années. Aint’ Gonna Lose You, my dear…

Cuve bois, grappes entières, on vendange donc en caissette ajourée, chaque grappe est déposée avec la précaution d’un bébé oiseau recueilli au creux d’une main protectrice. Puis on fait la chenille, un peu comme des enfants, jusqu’au camion, les visages ne sont pas encore creusés par les vendanges. A quatre, on porte trois caisses, soit une de plus que si on les portait à deux.

Je roule vers la cave, un chevreuil, au bord de la route, à cinquante mètres me regarde avec mépris et s’enfuit. Je prends ça comme un signe, que la nature approuve. Et, vous vous souvenez, j’espère, pour moi, la nature, c’est Dieu.

Au fond de la cuve, moins d’une heure plus tard, on les a déposées avec dévotion, presque une par une au départ, pour ne pas les blesser, puis on a saturé de gaz carbonique. On a fermé la porte pas tout à fait comme si on scellait le tombeau de Nefertiti mais pas loin.

On va désormais rester sans rien faire ou presque, sans bouger. Et l’on sait déjà que ça va être très difficile…

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant le vendanges, mais pas tous les jours, parce que les journées commencent à être longues.

3 commentaires

  • Cyril
    01/09/2021 at 10:29

    Superbe ce raison et cette concretisation d’une ambition dont vous aviez parlée il y a deja longtemps. Content pour vous, On a un projet qui se rapproche du votre…sur 10 ares cela dit (sur granit en region Muscadet). Il y a du Pinot Noir depuis 1500 dans le coin mais il n’a pas eu le droit a cette appellation, il a fallu l’appeler le « Berligou » . Il n’a pas eu le droit a de belles ambitions non plus sauf depuis peu, merci Jerome B.
    merci pour ces moments partagés !

    • Levavasseur
      01/09/2021 at 6:49

      Ah oui, vous le faite en carbo?! En tout cas les grappes sont magnifiques sur la photo. Bravo, régalez-vous bien à vinifier ce beau cépage… j’ai la volonté de planter du muscat petit grain en région Centre, juste quelques ares…pour voir! Bonne continuation

  • Paul Berthier
    03/09/2021 at 8:45

    Un simple « merci » pour ces mots.
    Génial de suivre ce billet, d’année en année. Petit bonbon du matin.
    Moi qui ne sais pas encore quand sera donné le premier coup de sécateur…
    Cette prose laisse envieux, j’aimerai avoir le dixième de talent.
    Terminons sur un poncif :Belles vendanges et vinifs à vous!

Laisser un commentaire

Abonnement

Archives