Vendanges 2022 – Jour 12 – Se chamailler (joyeusement)


Albert Einstein a un jour déclaré : « Pour autant que les propositions mathématiques se rapportent à la réalité, elles ne sont pas certaines, et pour autant qu’elles sont certaines, elles ne se rapportent pas à la réalité. »

Après les catalogue GD et les brocantes hier, j’avoue, on attaque fort ce matin…

Faire du vin est il une science ou un art ? Bien malin qui peut le dire. Je me suis longuement posé la question (ICI, un billet dont je suis assez fier, des débuts), j’ai longuement échangé avec des amateurs, j’ai même créé, un jour, un mini évènement autour du sujet, à Paris.

Il y a vraiment de grandes similitudes entre l’artiste et le vigneron. Le problème est que je suis, que nous sommes un peu comme le phylloxéra qui nous a fait tant de mal : multiforme, avec plusieurs états en cours d’année, difficiles à expliquer (le cycle du Daktulosphaira vitifoliae est juste sidérant, passant d’une forme parthénogénétique à une forme gallicole, puis sexuée, si vous ne le connaissez pas, ça mérite un shot de wikipédia). Pour simplifier, jusqu’à la vendange, il faut je pense être un penseur, un scientifique, un organisateur, un gestionnaire, le tout au service de la vigne. Au moment des vendanges, il faut se libérer de tout cela, redevenir instinctif, laisser parler son cœur, son ventre, prendre des risques et être parfois déraisonnable. Enfin, c’est mon avis et je le partage. Les œnologues, en revanche, sont dans leur rôle : tout expliquer. Or, parfois, les mathématiques et la réalité (par définition subjective) divergent. Albert et moi sommes d’accord là-dessus. De là tant de vins formatés, faits par les mêmes personnes, avec le même matériel, les mêmes connaissances, parfois (souvent…) sans jamais avoir vu le raisin avant de le vinifier.

Moi, je veux ressentir. Etre dans la réalité. Pas suivre des analyses, des équations chimiques ; même si elles me sont fort utiles, pour comprendre, mais ne me dirigent pas. Quitte à être imparfait. Indocile et imparfait, tout risquer pour tenter, rêver, le vin qui déclenchera l’émotion.

Fako est passé. Fako, c’est Athanase Fakorellis, un grand œnologue. Il est grec, travaille entre Bordeaux et la Grèce. C’est le parrain d’un de mes fils, il est entré dans ma vie à un moment où je n’avais jamais branché un tuyau, gonflé un chapeau flottant, mesuré une densité. Au début, quoi. Fidèle d’entre les fidèles, il me supporte et, chaque année, s’amuse (je l’espère) à se chamailler avec moi.

Au fil du temps, nos positions ont changé et même s’il sait toujours mille fois plus de sciences et de techniques que moi, je ne l’écoute pas toujours. Je ne l’ai d’ailleurs jamais écouté sans réfléchir. Peut-être ferai-je aujourd’hui de meilleurs vins ? Peut-être pas. On en saura jamais rien. Dans le vin, on prend quotidiennement des décisions qui ouvrent un nouvel univers de possibles. Et comme il n’y a pas d’univers // ou, en tout cas, que l’on ne peut y accéder, on ne sait jamais ce qui se serait passé si on avait cuvé plus longtemps, si on avait vendangé plus tôt, plus tard. Si on aime pas décider, si on a des remords ou des regrets, il ne faut pas faire ce métier.

On passe voir les vendangeurs qui libèrent une Syrah sur schiste et hop, une belle photo de Fako pour la postérité.

Le jour se lève sur la Cresse, sur Tautavel, sans doute notre Syrah la plus qualitative, que j’ai plantée en 2001. Ca mérite un coup de grand angle, non ? Je suis meilleur sur les Sunrise que les Sunset. Si vous m’y faites penser, je vous ferai un dossier «fonds d’écran» en HD à la fin des vendanges.

On passe entre les échalas, on goûte, devant, derrière. J’en profite pour faire un gros plan de cet étonnant terroir, acide, de galets roulés… en haut d’une butte. Il a dû s’en passer des trucs ici, géologiquement parlant.

Trois jours ou dix jours ? Voilà le débat. Les vignes ne craignent rien, la végétation est d’un vert parfait et seuls les entrecœurs ont été enlevés donc, tout est à l’ombre, à l’abri.

Il manque, c’est certain. Mais combien ? La recherche de la maturité phénolique extrême, c’est un peu comme la viande maturée : on s’en lasse… Ah, le fameux jour J…

La météo est bonne, heureusement car, avec les rosées matinales, il y a du mildiou actif dans de nombreux endroits. Voire quelques tâches de botrytis. Je sais, vous ne me croyez pas. Ce millésime est inexplicable.

De vigne en vigne, la chamaillerie joyeuse continue, comme elle continue devant les premières dégustations de vins décuvés. Plutôt bons, ma foi, pile dans cette «cible» qu’il m’a expliqué être un jour être la finalité de toute vinification. J’aimerais avoir le temps, un jour, de voyager avec lui en Grèce, à la recherche de l’assirtyko (à ne pas confondre avec l’Achat-Téké, le canasson), un des rares cépages qu’il me démange de planter.

Mais à chaque jour suffit sa peine… Et le puzzle au fait ? Il avance…

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. Rien à voir, mais il est tard, around midnight.

3 commentaires

  • Philippe
    30/08/2022 at 9:01

    Superbe et encore un bon moment de lecture! J’adore et suis fan en meme temps du vin….mais j’attends patiemment!

  • William NICHOLS
    30/08/2022 at 10:17

    … Indocile et imparfait, …
    Sagace quoi …

  • Hani
    30/08/2022 at 10:21

    Billet passionnant, comme les précédents, que je dévore, comme vos vins d’ailleurs. Je ne peux qu’être d’accord avec votre paragraphe sur Einstein….

    Combien de vignerons de l’ancien temps (j’en ai rencontré 2 récemment, l’un à Sauternes et l’autre à Saint-Julien), le temps d’avant de la généralisation de la science et de la technologie dans les vignes, ont-ils été remplacés par des clones œnologues technologues qui finissent par tous faire le même type de vin? Et nos palais n’ont-ils pas été parfois reformatés pour émettre la même positivité de jugement face à des standards savamment bâtis en fonction de théories du bien vinifier?

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