Vendanges 2022 – Jour 13 – Recevoir le témoin


En regardant ce matin l’équipe vendanger un Maccabeu magnifique, j’étais pensif.

Céline, affutée comme un avion de chasse, dubitative sur la vitesse de vendange de l’équipe de renfort roumaine fraichement arrivée…

Mon rapport avec le Maccabeu est chose complexe. Il ne m’a jamais attiré. Je lui concède bien des qualités et il est à l’origine de quelques-uns des plus grands VDN qu’il m’a été donné de goûter. Mais bon, après 15 ans de vieillissement, le cépage se fond dans le concept même de mutage et je mets au défi quiconque de distinguer un grenache, noir, gris ou blanc d’un maccabeu, pourvu qu’ils aient été mutés sur jus. Alors le terroir, comment vous dire…?

En blanc sec, il ne m’a jamais non plus vraiment convaincu et j’ai du mal à comprendre la passion qu’il inspire à certains de mes confrères. En dégustation, à un moment ou à un autre, j’ai toujours envie de lancer un terrifiant et définitif « et donc ? ». En base mousseux, il donne apparement, en assemblage, des vins de bases parfaits, qui ont fait la fortune du Pénédes et de son fameux Cava. Parce que bien conduit, il peut largement dépasser les rendements champenois et faire chaque année 20 000 kg/ha…

Je lui voue néamoins un immense respect car ce cépage, par sa capacité à produire beaucoup et chaque année des vins de fort degré, a assuré la subsistance du village, a permis de grandes évolutions sociales à l’intérieur d’une communauté dont la pauvreté et le dénuement seraient aujourd’hui regardées avec horreur. Ils n’avaient rien ou presque, mais ils chantaient dans les vignes, se parlaient, se connaissaient, allaient dans un des trois cafés du village, dans l’un de ses dix commerces (deux bouchers, une poissonnerie) tous disparus. Un autre temps où le lien social était ce qui comblait, dans tous les sens du terme.

Du macabeu, il m’en faut pour les Sorcières blanc. Je ne vais pas me révolter contre un décret fort discutable, qui m’interdit de faire un grenache pur, blanc ou gris, et qui m’oblige à mettre du maccabeu, c’est la loi, je dois l’accepter si je veux que mon vin porte le nom de mon département. Ça ne m’empêche pas de penser que ce décret n’a rien à voir avec la philosophie des AOC et qu’il a été piloté par des caves coopératives qui croulaient sous les invendus de VDN, ni de leur incapacité à voir le potentiel du grenache gris, que nous sommes pratiquement les seuls au monde à cultiver et qui, là, du coup, peut faire un vin qui me bouleverse.

Quitte à chercher un maccabeu, j’ai toujours été fasciné par une parcelle magnifique, à la sortie du village. La voilà sur Google Earth.

Longtemps, j’ai demandé à Suzanne de me la vendre, mais elle y était trop attachée. En signant, l’année dernière, chez le notaire, j’ai été stupéfait par la complexité de l’acte, qui reprend comme le veut l’usage les « origines de propriété ». La parcelle n’en est pas une mais six, réunies patiemment, par son père, au fil des ans.

Je lui ai proposé de me raconter son attachement au lieu, elle m’a envoyé un mot qui m’a bouleversé. Je vous le retranscris ici.

« Mon père, Pierre Raynaud, a hérité de la parcelle D558 et, dans mes souvenirs, il a toujours été très fier de cette vigne. En retour, elle a largement contribué à lui offrir une vie plus confortable. C’est pourquoi il a acheté et replanté les parcelles adjacentes, D555 ; D556, D557 et puis j’ai acheté la parcelle D554 et l’ai replanté en 1983.

A l’époque, il était inenvisageable (NHB : vu la rentabilité du vin doux naturel) d’arracher des rangées pour passer avec un tracteur mais, par la suite, nous l’avons fait dans les années 2000, comme tout le monde, les chevaux ayant tous disparus. Mais il a été toujours difficile de se déplacer dans la vigne, parce que mon père acceptait difficilement de couper les sarments pour faire des passages. Il était intimement persuadé que comme un homme à qui on couperait un membre, elle en souffrait.

Quand nous allions vendanger, nous savions que de dures journées nous attendaient. Les seaux se remplissaient en quelques minutes et les porteurs courraient pour ne pas nous faire attendre. Les vendanges, dans les années 70 et 80 permettaient de rencontrer des personnalités atypiques. Je me souviens d’un couple qui, ayant vécu dans un Kibboutz, expliquaient à mon père que sept amandes de l’amandier qui trônait au bord de la vigne apportaient autant de bienfaits qu’un steak, ce que mon père démentait bien sûr formellement.

Avant de mourir, il demanda à être enterré au cimetière de Vingrau, en face d’elle, pour, de son cercueil, qui sait, pouvoir encore la voir. Il l’aimait tant

Je suis heureuse et rassurée de vous la transmettre aujourd’hui, certaine qu’elle va être à nouveau bien traitée et qu’elle va faire d’excellents vins, que mon père aurait été si heureux de goûter. »

En vendangeant ce matin ce maccabeu magnifique, j’ai beaucoup pensé à elle et à son père, Pierre, qui a désormais une place dans mon cœur. Il est là, sur la photo, les mains sur les hanches, à l’extrême droite dans la joie de la coopérative et la prospérité du Rivesaltes, dans le «tous pour un» de l’époque.

Un peu négligée depuis quelques années, on l’a laissé cette année faire un peu de bois et le fameux « seau à vendange par souche », soit cinq kg/pied, était loin ‘être au rendez-vous. Il fallait deux ou trois souches pour l’atteindre.

Mais l’année prochaine, la progression devrait être notable. Avec les chemins, les manquants, ça devrait quand même faire un rendement acceptable. En attendant, il était magnifique.

On notera sur Wikipédia que l’illustration de gauche du Maccabeu (une des orthographes est avec un seul c, mais je préfère celle avec deux) n’a rien à voir avec la réalité, il s’agit à coup sûr d’une grappe de Tourbat, la fameuse Malvoisie du Roussillon. Pas le temps de rectifier.

Cette histoire de transmission, ou plutôt d’amour d’un vigneron pour sa vigne qu’il sait qu’elle connaitra un autre amant/maître un jour m’a fait penser à cette incroyable chanson de Charles Aznavour, «Qui» que je ne connaissais pas et que S. m’a fait découvrir cet été. Elle est entrée en bonne place dans mon panthéon personnel et, pour une fois, je vous mets les deux versions, celle de Sarah Lancman étant d’une justesse bouleversante. L’attachement avec une vigne peut-elle être aussi forte qu’avec une femme ? Après tout…

«Qui frôlera tes lèvres

Et vibrant de fièvre

Surprenant ton corps

Deviendra ton maître…»

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours.

6 commentaires

  • Michel Smith
    31/08/2022 at 8:59

    Merci de nous faire partager cette touchante histoire de transmission. Amour toujours.

  • William NICHOLS
    31/08/2022 at 8:59
  • Philippe
    31/08/2022 at 9:16

    Superbe cette histoire de transmission et aussi d’amour pour une vigne

  • damien
    31/08/2022 at 9:37

    Quelle belle histoire, merci Mr Bizeul

  • Roger Nesti
    31/08/2022 at 11:58

    Merci Hervé pour cette émouvante histoire.

  • FREDERIC LOISON
    02/09/2022 at 9:12

    Merci pour le récit et les émotions Hervé, !

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