Vendange 2022 – Jour 27 – (s’entr)aider


Au Bac de Cabrils, nous ne sommes plus que quatre vignerons à cultiver ce lieu-dit, qui pourtant, d’après les anciens, faisait dans le temps les meilleurs vins de Tautavel, ceux «qu’on gardait pour nous» m’a dit un jour un vieux vigneron qui avait arpenté ces terres.

Mais voilà, c’est en pente, loin du village, difficile à protéger des sangliers. Donc, peu à peu, les terres ont été d’abord arrachées avec prime, puis abandonnées. Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières, ce matin, mais en fait, avec chaque vieux qui mourrait, sa vigne, – qu’il était le seul à encore aimer assez pour s’y peler le dos, les mains, les yeux les jours de poudrage – disparaissait avec lui.

En fait, quand on y pense, c’est assez triste mais assez beau, très mélodramatique, dans le style « pharaon » enterré avec ses serviteurs ou femme immolée à la mort du maharadjah. Je me souviens encore des cauchemars, à ce sujet – si vous m’autorisez (pour une fois…) une arabesque latérale – que je fis, enfant, après avoir regardé un soir, en cachette à travers la porte entrebâillée de la salle à manger familiale, un film interdit lors d’un « dossier de l’écran» qui devait s’appeler « le secret de la grande pyramide» ou un truc comme ça. On y voyait l’architecte en chef s’enterrer vivant avec tous les ouvriers, par un mécanisme de flux de sable qui, en s’écoulant, libérait d’énormes blocs de pierre, afin d’être certain que le tombeau serait inviolé…

Joël, mon ami Joël, lui, résiste, sur son petit village gaulois d’un peu plus d’un hectare, beaucoup de Maccabeu, un peu de Carignan noir. Enfin, je pensais qu’il résistait, mais, ce matin, avec son accent inimitable et la puissance de sa voix rocailleuse, il m’a dit que l’année prochaine, il arrêtait. Lui voulait, mais son corps ne peut plus. En pente, au carré c’est à dire planté à 1,50×1,50, impossible à travailler sauf à la main, de la pioche à l’atomiseur, c’était trop, désormais, pour son corps à qui il beaucoup, beaucoup demandé. Je ne sais pas ce qu’il va faire (du yoga, on s’est dit, tous les deux, en souriant jaune…) pour garder la forme, prendre l’air. Lui, comme me l’avait pris un jour Charlou, il sait «qu’une bonne vigne voit son maître tous les jours» et tous les jours, il y était.

Savien, 1973, 11 chevaux, tourne comme une horloge

Ainsi va la vie, mais, ce matin, en regardant mon équipe vendanger, j’avais un gros pincement au cœur.

Pourquoi mon équipe ? Parce qu’il m’a appelé jeudi, en me disant que son fils et ses amis, cette année, ne pourraient pas venir en temps et en heure, à cause du planning de la cave.

Alors, bien sûr, quand on m’appelle je viens. C’est mon coté Nanny MacPhee, que tous ceux qui lisent ce blog connaissent bien. «Quand on a besoin de moi mais pas envie de moi, je viens. Quand on a envie de moi mais plus besoin de moi, je pars». Enfin, c’est pas tout à fait ça et puis je n’ai ni canne magique ni bouton sur le nez (pour l’instant) et puis que tout le monde, j’aime bien qu’on m’apprécie, mais j’aime bien dépanner les amis, quand je peux et encore plus quand je ne peux pas. Sinon, il n’y a pas de plaisir, ni de don.

Là, les porteurs, ils se sont dépassés (je voulais écrire « sortis les doigts du cul, mais ça va faire un peu vulgaire, non ?), les amis. Heureusement qu’ils étaient chauds et déjà affûtés par un mois de vendange. Mais des hottes comme ça, c’est au delà des jambes, du dos : c’est le mental qui te fait monter jusqu’en haut de la vigne et, tel un épaulé-jeté, te donne la force de monter à l’échelle, pour, d’un coup de rein, remplir la benne. Les gars, chapeau bas.

Bon, il y en avait plutôt trois, de tonnes, voire un chouia de plus. Mais dans l’amitié, on ne compte pas.

Joël, sur le chemin de Cabrils, tu vas terriblement me manquer. Je file faire le tour des vignes au fond de cette vallée, merveilleuse, où la brume s’accroche aux rochers, c’est le moment classique. J’aurai tant aimé voir Giustino à Beaune, en 2018… Un jour, peut-être.

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Certains jours, c’est Vivaldi…

4 commentaires

  • Patrick B.
    15/09/2022 at 10:22

    Je me souviens encore de la dernière scène de ce film qui m’a marqué étant enfant: je crois qu’il s’agit de ‘La terre des Pharaons de Howard Hawks (1956)
    Voir le commentaire du film et une courte évocation de cette scène ici:
    https://www.dvdclassik.com/critique/la-terre-des-pharaons-hawks

  • Dupas
    15/09/2022 at 10:03

    Apprendrons-nous le rachat de cette parcelle en hommage à votre ami? (mais sans doute pas le camion Saviem increvable et d’un âge que je jugerai vénérable, encore que…)
    Cela dit, vous ne pouvez pas non plus vous ériger en sauveur de la région, en rachetant – pour peu qu’elle aient un intérêt – toutes les parcelles à l’abandon.

  • Christian
    15/09/2022 at 11:05

    Ça sent bon l’amitié née du fond des tripes, partagée dans le labeur, arrosée d’un vin issu de vignes bien aimées… Les gars des villes, té… Y peuvent pas savoir ce que c’est..
    Encore merci mon ami…

  • Michelle Mitjana
    21/10/2022 at 11:39

    Merci Hervé pour ce magnifique texte qui résume tout l’amour que Joël a porté depuis 1982 à sa vigne. C’ est avec un gros, gros pincement au coeur et aux tripes qu’ il lâche prise….Malgré tout, tu le verras tous les jours à Cabrils arpenter cette terre qu’ il aime et qui le lui a bien rendu.
    Merci pour ton amitié, merci à Serge et à toute ton équipe.
    Michelle

Répondre à Dupas Annuler la réponse

ABONNEMENT

Recevez les billets du blog dès leur publication. Et rien d'autre.

Archives