Vendanges 2025 – Jour J+5 – Persévérer
Encuvage de la dernière cuve de Pinot grappes entières. La fatigue de la journée est là, place aux jeunes. J’ai commencé à travailler à 15 ans et onze mois. Il est temps de lâcher l’aspect physique. D’autres choses aussi, d’ailleurs, mais c’est une autre histoire.
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Le chariot élévateur est une sacrée aide dans une cave, il évite tant de fatigue. Vive la technologie. Enfin celle-là, parce que d’autres, je pense qu’on commence à aller trop loin dans certaines caves. On gomme l’humain, ses éclairs de génie comme ses erreurs tragiques et tout cela standardise. J’imagine que quelque part, un savant fou cherche à mettre au point une IA qui fasse tout mieux. Tout lisse. Tout propre. Avec rien qui dépasse. Encore une autre histoire…



On complète aussi la cuve d’hier parce que la vendange entière, ça se tasse toujours un peu. Sur le foudre 1, ça a étrangement beaucoup tassé. Étrange, ce foudre. Premier rempli, il ne fait rien comme les autres, sans qu’on puisse l’expliquer. Un mystère.. Du coup, on garde aussi 8 caisses pour compléter le foudre 4 demain.
Le solde de la parcelle arrive, dans une dernière benne de Pinot Noir qui eux vont être égrappé, dans une autre sorte de vinification, classique : phase préfermentaire à froid (enfin…), des pigeages pour extraire un peu plus de couleur, mais sans jamais chercher à ressembler à une caricature. J’ai juste fait une photo de la cuve en train de se remplir.
On va sulfiter un peu pour nettoyer le milieu des levures et autres bactéries indésirables, genre bactérie acétique au cas où, refroidir et homogénéiser tout ça. Désormais, il faut se préparer à accepter le résultat.
Noé a saisi une jolie photo de nous trois sur la dernière palette avant encuvage, c’est bon de voir qu’on a gardé le moral. Des gamins. Avoir gardé son enfant intérieur intact, voilà peut-être un des secrets…
Au déjeuner, en attendant les caissettes, on a pris le temps de débriefer ces deux jours. Comme d’habitude, j’ai tant appris d’eux et « nous du Sud », me répètent-ils avec persévérance. Je sais que c’est vrai. En ces temps de canicule où le Roussillon est depuis trois ans dans la première tranchée de la première guerre climatique, on apprend nous aussi beaucoup. Je ferais bien une comparaison avec l’Ukraine, mais ce serait de mauvais goût.
En écrivant ces lignes, trop fatigué et trop tendu nerveusement pour dormir, je repense tout d’un coup à une émission de France Culture, écouté cet hiver; j’étais allé approfondir ensuite sur internet le concept de Friction Clausewitzienne qui me semblait si parfaitement décrire cette période de vendanges. Ça parlait de ce que les militaires appellent le J3 et le J5, dans le langage OTAN (J pour Joint, ça parle de langage interarmées…) : vous planifiez vos lignes d’opération, dégagez des centres de gravité, des points décisifs, vous lancez l’opération. Puis la vérité du terrain, cette « guerre réelle » que Clausewitz oppose à la guerre « sur le papier », vous oblige à recalculer ce que vous aviez mis en perspective en planification « froide ». Vous vous adaptez en conduite, ce qui peut être douloureux, tout en relançant une planification « chaude » pour reprendre l’initiative. Jusqu’à ce que la volonté de l’adversaire fléchisse. Ça décrit tellement bien ce que le vigneron vit… Pourquoi ce métier si dur, de plus en plus complexe, dangereux même, épuisant et j’en passe, nous attire-t’il tant ? Nous passionne ? Nous rend addict ? Quel mystère.
L’imprévisibilité et la non-linéarité de la guerre, si bien théorisée par le grand Carl…. Voilà ce que j’ai l’impression d’avoir vécu cette semaine. Avons nous gagné la « bataille » du Pinot 2025 ? Nous le saurons dans un an. Je n’ai jamais rencontré l’autre Hervé Bizeul, mon homonyme, fameux général de division. J’aimerais bien. Il aurait des choses à m’apprendre… Hervé, si tu me lis, n’hésite pas !
On s’étreint, on se quitte. La route est longue jusqu’à Vosne-Romanée. Encore deux heures de nettoyage pour moi : comportes, raclette, laveuse, j’aide comme je peux, incapable de rester immobile quand tout s’agite autour de moi. Je ne devrais pas, je sais que je vais le payer grave demain…
19h, temps de rentrer, même si j’ai un peu l’impression d’abandonner l’équipe de nettoyage, même si on est au bout. Tout mon corps me fait mal. Mais je passe à Génégals, Clos des Fées, là où tout a commencé. Besoin de décompresser.
Au Cazot, où certaines citernes de vignes, ouvertes, permettent aux abeilles de trouver un peu d’eau, Serge m’a appris qu’elles se noyaient, souvent, contrairement aux guêpes. Je teste sa méthode, maline, des bouchons, flottant sur un seau, où elles peuvent se poser pour boire. Ça a l’air de marcher.


C’est bon d’avoir l’impression d’avoir fait aujourd’hui quelque chose d’utile, de VRAIMENT utile.
Ce que j’écoute au jour le jour pendant ces vendanges. Finalement, ce sera encore Sade… Kiss of Life, mes amis.
La citation du jour, mais pas tous les jours…
« Dans le règne de la pensée, l’incertitude est une méthode »

