Vendanges 2025 – Jour J+15 – Rentrer du caviar


C’est le jeu, chaque année, les vignerons rentrent du caviar. Bon, c’est vrai que des petits raisins, noirs, en quantité, ça ressemble plus à des œufs d’esturgeon qu’à autre chose. Et puis, le caviar, hein, on sait tous que c’est un produit de luxe, que c’est cher, voire que c’est bon pour ceux qui en ont goûté et qui aiment ça, a minima. Alors, l’image est facile, le biais cognitif un peu grossier, mais dans l’euphorie des vendanges, que ne pas pardonner à son vigneron préféré ?

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J’emploie rarement l’image, mais aujourd’hui, on a vraiment rentré du caviar. Du Schrenckii, mon préféré. Mais reprenons.

Levé du jour sur le lieu-dit de La Cresse, Tautavel. Le soleil apparaît, chasse la nuit. Je repense à cette expo d’art Inuit que j’ai vue cette année à Montréal. Étrangement, dans les légendes Inuit sur la création du monde, une pluie diluvienne anéantit une humanité précédente et plonge le monde dans l’obscurité. La lumière renaît du duel entre un grand corbeau et un renard polaire. Le premier a besoin de lumière pour chasser, le second d’obscurité pour piller les caches de viande. De leur affrontement émerge l’alternance du jour et de la nuit. Quand le soleil se lève ainsi dans cette nature majestueuse du Roussillon, on ne peut que se réjouir de la victoire de Grand Corbeau. Cette nature est un écrin, me dit mon ami D. qui vendange avec nous ce matin, elle a des vertus thérapeutiques.

16 degrés, petite tramontane, fond de l’air frais, le ciel d’azur, la journée s’annonce parfaite. Elle va l’être. Prélèvement hier, la Syrah qui sert de base depuis son origine à la cuvée Clos des Fées vient de dépasser les 14°. Les peaux sont fines, les baies minuscules, les grappes nombreuses et pleines. On devrait avoir un peu de volume, c’est-à-dire pour nous un petit 30 hl/ha, mais pour ce vin, c’est ce qu’on vise.

La Syrah est un cépage dit à port retombant, sans palissage, elle rampe. Il lui faut donc, quand elle est taillée en gobelet, un piquet, ici appelé échalas. Du coup, elle monte, forme un panier, ne dépasse que rarement son piquet. On peut se déplacer à sa guise dans la parcelle tandis que chaque pied a une multitude d’expositions au soleil, au lieu de deux dans un palissage mécanique. On peut donc mettre les raisins au soleil (ou pas) au millimètre. Boulot de fou au moment des attachages, mais cette année, quel résultat enthousiasmant…

On a parfaitement géré la végétation, en gardant tout le feuillage, avec un travail tout en délicatesse de Luc et de Justine qui ont enlevé les entrecœurs coté levant, pour bien laisser passer soufre et cuivre lors des traitements. À la veille d’être récoltée, la même souche, avant effeuillage et après.

Les grappes n’ont pas été affectées par les fortes chaleurs. De-ci de-là, une grappe qui était, elle, au soleil naturellement, n’a pas du tout la même tête.

Normalement, elle ne sera pas ceuillie par l’équipe, pour éviter les goûts de fruits cuits, mal confiturés, de pruneau. Encore qu’à l’égrappage, parfaitement réglé, les raisins vraiment secs restent, oh miracle, parfaitement attachés à la rafle.

J’ai démarré dans les années 2000, à un moment de l’histoire du vin où la science œnologique avait terminé de découvrir et d’expliquer l’essentiel de l’élaboration et de l’élevage du vin. Mais aussi un moment où la technologie du matériel est arrivée à une maturité folle, permettant à un petit domaine de s’équiper d’un matériel extraordinaire, autrefois réservé aux plus grands crus. Bon, ça c’est pas fait en un jour, et a pas démarré avec tout ça. Mais là, quel outil !

Dans ce chai — que ceux qui ont visité le domaine connaissent , il y un matériel qui aurait sans aucun doute provoqué l’acceptation d’un pacte Faustien par un propriétaire de cru classé à la fin des des années 70. Du coup, beaucoup de domaines émergeants des années 90 se sont retrouvés avec des moyens technologiques que bien des petites propriétés historiques n’avaient pas, en particulier à Bordeaux. Je sais, c’est difficile à croire, mais beaucoup n’avaient même pas de cuves thermo-régulées… Bon, c’est une autre histoire, je ne sais pas ce qu’elle vient faire ici, mais c’est ça la magie du blog quotidien, on sait d’où ça part mais jamais où ça arrive.

Ou en étais-je, au fait ? Ah, oui, le caviar.

Sachant que le poids moyen d’une baie de raisin de cuve de grande qualité est compris entre 1 et 2 g et qu’il y a dans ce bol (de caviar…) 200 baies, calculez le potentiel d’avoir un très grand vin rouge puissant à la fin du processus de vinification. Allez, je vous aide, 100 %.

La citation du jour, mais pas tous les jours :

« Il en faut peu pour être heureux » Baloo

Ce que j’écoute au jour le jour, mais pas tous les jours.

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