Vendanges 2025 – Jour J+24 – Tenter d’en finir
Finir une vendange, c’est comme terminer une relation amoureuse. On se dit toujours qu’on aurait pu faire mieux, que si on avait – qui sait… – fait un peu plus d’efforts, mieux écouté, mieux expliqué, mis des mots sur ses émotions et les avoir exprimées, avoir dit plus souvent oui ou plus souvent non, eh bien, peut-être…
Eh bien non. Quand c’est terminé, c’est terminé et, après un grand tour du matin dans les parcelles qui restent à vendanger, il est clair que cette semaine sera la dernière. Voilà, c’est dit et ce sera fait.
La météo est clémente et nous pourrions attendre, bien sûr. Mais hélas, je n’ai pas de linceul à tisser puis à dénouer la nuit, comme Pénélope le fit pour Ulysse. Étrangement, nous allons sans doute être plus ou moins la dernière région à terminer. Alors que nous sommes les plus au Sud. Quel bien étrange monde.
Les Mourvèdre, somptueux cette année, vont sans doute être récoltés avant les Grenache, pour la première fois de l’histoire du Domaine. Attendre encore – comme si, au loin, j’espérais encore l’arrivée d’une voile, Pénélope, sors de ce corps – était hier un bien étrange sentiment et une décision qui n’avait rien de logique. Mais après un long, très long moment à arpenter les dernières parcelles, au milieu des vieux ceps du Mas Farine je me suis dit que, peut-être, qui sait, il y avait une dernière chance à leur donner, comme s’ils pouvaient changer encore un peu, gagner en degré, en couleur, en tannins.
Au soleil levant, ils étaient si beaux que j’ai eu envie de m’agenouiller et, en vérité, je l’ai fait. Une sorte de lyrisme me saisit soudain, au fur et à mesure que la lumière du soleil avançait, baignant peu à peu la vigne.
Il ne reste plus de raisins sur pied qu’à Génégals, cette vaste région qui sépare Vingrau d’Opoul, limite nord avec l’Aude. Planté après-guerre, ces vignes que l’on aurait pu penser moribondes début août trônent désormais, conquérantes, dans toute leur splendeur. Un vague grain passerillé par-ci, par-là, rien de notable, aucune maladie, aucun ravageur. Ils ont « profité » des quelques millimètres tombés en septembre et, comme il y a bien peu de grappes, les grains ont gonflés, les grappes sont pleines. Des Grenache Splendiiiiiides.
Mais voilà, la maturité est comme qui dirait « bloquée », et pas que chez moi, d’une étrange façon. On le voit bien au lever du soleil où les grains, transpercés par les premiers rayons, montrent une transparence qui ne peut tromper : certains sont restés roses, peu d’anthocyanes donc, molécules qui, associées aux tannins, rares aussi du coup, forment les polyphénols, marque des grands vins rouges du sud.
Ce déficit de couleur sur les Grenache est cette année général dans le département. Manque de nuits froides, parait-il. Alors que Mourvèdre et Syrah sont d’un noir impénétrable ? Quelle étrange chose que la nature. En accepter les mystères, ou du moins les mystères pas encore élucidés par la science, ou qui le sont d’ailleurs mais j’ignore, n’est pas chose facile. J’écoutais ce matin à la radio une interview de Dan Brown qui disait que l’homme adorait les mystères. Pas faux.
Au fur et à mesure que le soleil s’élève au dessus la forêt, les vignes s’éclairent et se dévoilent.
Où reste-t-il, dans le monde, des Grenache de cette beauté, de cette qualité ?



Je regarde ces hectares verdoyants, cette vallée remembrée, étrangement sans aucun sentiment de propriété, sensation qui m’est en fait, et assez bizarrement je l’avoue, tout à fait étrangère.
Je suis juste fier de les avoir sauvés d’un arrachage certain. Si vous les aviez vus quand je les ai récupérés… Bien peu du village pensaient qu’il serait possible de les remettre en production. Y’a-t-il des justes pour les vignes, comme il y en a eu pour les hommes ? Cette idée est-elle folle, comme je le suis sans doute de l’avoir tenté ? Chacun se fera son opinion. Je m’appuie sur le vieux genévrier, à trois mètres des vignes, multi-centenaire et qui est lui aussi désormais à l’abri.
Encore un peu moins de cinq hectares à rentrer, on ne dépassera que de bien peu les dix hl/ha, ce qui est… bien peu. Mais cela suffira, grâce à vous, à maintenir tout cela à flot et nous permettre de continuer le projet, bien réel, qui, je l’espère, à travers les vignes et les vins, se perpétuera bien après mon départ.
Que demander de plus ?
Ce que j’écoute, au quotidien, au jour le jour mais pas tous les jours…
La citation du jour, mais pas tous les jours…
❝ Le réel c’est ce qui continue à exister quand vous n’êtes pas là ❞ Jacques Lacan





Ca donne déjà envie de goûter !
Tres belle description naturaliste
encore plus de details pour qu’on puisse chercher et suivre sur une carte
Oui Jacques Lacan a raison et… toi aussi. En fait Qui ne tente rien n’a rien, jamais cette phrase n’a eu autant de résonance… tu nous en fais la preuve en images, aujourd’hui, en vin demain… il y a en toi ce mélange de certitude et d’incertitude qui suffit à te faire avancer, et ça ce n’est pas donné à tout le monde !!!