Une bataille après l’autre
Écrire ou ne pas écrire, voilà bien la question. Au delà de l’impératif d’avoir quelque chose à dire se pose évidemment le questionnement du « ne l’ai déjà pas dit ? » et, enfin, le « est-ce bien la peine vu le peu de lecteurs » ? Ces questions ne sont pas nouvelles, les fidèles de ce blog les ont souvent lues, mais elles me taraudent avant chaque reprise d’écriture.
Ce sont vos si gentils mails et commentaires sur le dernier billet qui m’ont décidé. Et puis un peu de temps libre, dans un salon d’aéroport, en transit.
J’écrivais dernièrement à quelques amis que l’envie me prend en ce moment de comparer le monde du vin au radeau de la Méduse : ne pas désespérer ni lâcher prise, rester près du mat, s’attacher à ce qui reste, regarder l’horizon, espérer.
Vous êtes tous cultivés et vous savez donc, je n’en doute pas, que sur 147 passagers abandonnés sur le radeau, seuls 10 survécurent après 13 jours de navigation. Le sujet entre vignerons est en ce moment : à quel jour de la navigation en sommes nous dans la chute du vignoble mondial ? Certains évoquent le 10ème jour; personnellement, je pense que nous rentrons dans le 5ème ou le 6ème. Bref, la côte est encore loin.
Le problème est que l’agriculture en général et la viticulture en particulier ne luttent pas simplement contre une baisse de la demande, qui frappe de plein fouet le monde de l’AOP non identifiée, mais contre vents, marées et Dieux contraires, y compris dans notre propre camp.
La première bataille est aujourd’hui une réalité observable, le dérèglement climatique fait que la climatologie actuelle ne permet plus désormais aucune prévision sur le millésime en cours. Le gel, la semaine prochaine va – sauf miracle que j’appelle de mes vœux et pour lequel je vais prier pour mes confrères – dévaster la Champagne, la Bourgogne, le Jura et une partie de la Loire. Pas seulement les vignes mais toutes les cultures, en particulier les fruits. Même en Roussillon, nous ne sommes pas à l’abri et, cette semaine, une partie du Pinot Noir, précoce, au nord, à l’ombre a failli geler à un petit degré près.
Après trois ans de sécheresse, plus de 1000 mm en moins de deux mois ont bien sûr fait un bien fou à la nature et à la vigne mais rendent le travail complexe à prévoir et à organiser. Même avec une équipe extraordinaire, un matériel au top, l’extrême sensibilité du Grenache au mildiou va être complexe à calmer. Nous avons ressorti les machines à dos car les tracteurs, dans certains terroirs de la plaine, ne passeront pas pour le premier traitement.
La deuxième bataille, vous l’avez peut-être lu dans la presse, c’est l’interdiction de la bouillie bordelaise et autres préparations à base de cuivre, seule manière de se prévenir du mildiou en bio. Suite au lobbying et au noyautage des administrations en charge, certaines décisions sont prises sans jamais que l’on s’interroge sur les conséquences ni que quiconque, identifié, puisse être désigné comme responsable. Au point qu’une action en référé est menée par la sphère Bio, qui sait pertinemment qu’en l’état de choses au moment où ou j’écris ces lignes, une très importante part des vignerons bio va quitter le bio ou tout perdre. Soit le contraire de ce qui est voulu au départ. Vous avez aimé «Kramer contre Kramer » ? Vous aimerez « Bio contre Bio ».
La bataille suivante ? La situation géo-politico-économique, évidemment, d’une rare instabilité qui va augmenter le prix du carburant pour des vignerons déjà à la corde.
Les autres, que nous menons ou qui nous attendent ? La difficulté à recruter et à former, que toutes les entreprises vivent, imaginez dans l’agricole; d’une Europe et d’une France en roue libre qui multiplient les normes, obligent à encore de nouvelles contraintes de digitisation (facturation électronique, registre des traitements on Line, etc.). Avec l’IA, elle aussi en roue libre, tout cela nous emmène tout droit à un système « ready for dictature » qui est, au quotidien, vraiment lourd à gérer et très anxiogène. Et le pire dans tout ça est que toujours personne, nommément, dans les faits, ne dirige, n’assume les décisions et leurs conséquences, personne ne peut être critiqué ou désavoué. Une dictature sans dictateur, « gazeuse » en quelque sorte.
Tout cela part toujours d’un bon sentiment, d’une intention louable. Au final, il est pratiquement impossible, à mon sens, aujourd’hui, pour un jeune vigneron de s’installer, tant la lourdeur du système administratif oblige (je vous ai évité une petite cinquantaine d’obligations..) à avoir une personne a minima à mi temps.
La dernière bataille à laquelle je pense ce matin est celle de l’information : chaque jour ou presque, la nouvelle d’une mise en liquidation, d’un arrachage (30 000 ha en cours, 1 900 dans le Roussillon), d’une région dévastée, de terres abandonnées, de structures collectives qui sombrent, entraînant avec elle des centaines de familles. Impossible de se connecter sans lire une mauvaise nouvelle.
Que faire ? Relire Marc Aurèle, citer Virgile, s’accrocher, continuer, espérer être, quand le radeau accostera – et il accostera bien un jour – parmi les survivants de ce qui s’annonce sans doute comme la plus grande crise viticole depuis le phylloxera.
Et vous raconter, j’espère en avoir la force, mon voyage qui démarre (vous vous souvenez de l’aéroport ?) vers Singapour. Cinq jours très intenses, des wine-maker dîners tous les soirs, des visites de clients, un mini-salon, des formations sur les vins du Roussillon en général et le Clos des Fées en particulier, un moral d’acier, candidement persuadé que le dernier homme sur terre, s’il trouve le courage d’ouvrir une dernière bouteille, ce soit un Clos des Fées 😉
Merci pour vos commandes primeur, au fait !
La citation du jour : « Toi, ne cède pas au malheur : au contraire, va de l’avant avec plus d’audace que ta fortune ne t’y autorisera » Virgile, Énéide
La musique qui m’accompagne dans ce voyage : ICI sur Deezer, ICI sur Spotify, ICI sur YouTube

Cher Mr Bizeul,
Je fais partie de cette masse informe de lecteurs passifs. Mais chaque fois que je reçois un mail avec un de vos articles, je me réjouis d’avoir de vos nouvelles et de suivre la vie de ce domaine que j’apprécie tout particulièrement. De plus, vos histoires sont toujours passionnantes et très instructives.
Donc une fois n’est pas coutume, je mets de côté ma passivité et je vous remercie chaleureusement pour vos articles, mais également pour votre engagement dans le monde du vin, pour tout ce que vous partagez, et pour nous produire encore et encore de si jolies bouteilles, malgré des conditions souvent très compliquées. Je vous transmets toute l’énergie positive que je peux glaner autour de moi, et je garde foi en la résilience et en l’humanité (et aussi aux petites fées qui vous côtoient au domaine). Je suis convaincu que le rivage n’est pas si loin…
Longue vie au vin, au Clos des Fées, et aux amateurs de belles proses et de bons vins.
Je ne peux qu’appuyer le message de Stefan Vincent. Merci de nous donner la vision de ce qu’il se passe dans le monde du vin, car de mon côté, j’étais aveugle jusque là … Et surtout, si vous hésitez à écrire, dites-vous bien que ce n’est pas tellement pour nous, mais pour vous qu’il faut le faire.
Je suis tellement désolée pour tous les vignerons qui survivent tant bien que mal actuellement. Merci pour votre plume qui m’informe et me chavire en même temps!
J’ai la chance d’avoir un caviste qui s’est installé dernièrement dans un village des Alpes maritimes , Tourrette Levens, village proche du mien! Il a appelé sa cave Tourrette le et joie: il a les Sorcières en blanc et en rouge, ce qui est déjà un bon début…Bon voyage …
Bonjour,
Merci pour vos écrits, qui nous aident à capter des morceaux de la réalité du monde viticole en France. Et dire que vous n’êtes pas le producteur le moins réputé!
Je pense qu’on n’a pas d’autre choix que de continuer à faire de notre mieux, à faire ce en quoi on croit, tant qu’on le peut, et de prendre soin de notre optimisme.
Continuons d’être créatifs, de nous adapter, sans pour autant nous dénaturer.
Vous me direz, c’est beau de le dire mais il faut le faire. Je répondrai donc, et bien faisons le, contre vents et marées.
Je vous souhaite beaucoup de courage à vous et votre équipe, pour continuer de produire de si bons vins
Bonjour,
En vadrouille ce mois-ci dans les Fenouillèdes, j’ai eu mal au coeur de voir ces tas de ceps arrachés, et les pelles mécaniques à l’oeucre. Votre blog, le récit des vendanges, apportent l’optimisme de votre détermination, alors merci de continuer !
Et pourtant…