Savoir tenir sa langue


Vous savez garder un secret ? Oui ? Vraiment ?

Ca tombe bien, moi aussi. Et certaines choses qui se passent à Singapour doivent rester à Singapour.

Oh, ne commencez pas à fantasmer, rien à voir avec certaines nuits chaudes de Rangoon, à l’époque où le pays s’appelait Birmanie et où… Stop, Hervé, Stop… Déjà hier, les châtiments corporels… Stop.

Bon, OK. J’arrête. Nous voilà donc, un soir, quelque part à Singapour, avec quelqu’un dont on ne peut révéler ni le nom, ni le métier. Comme beaucoup de gens ici, il est clairement S.D.F., « Sans Difficultés Financières ». Listé sur FORBES dans la catégorie billionnaires. Très vite, quand on compte en milliards, le chiffre avant le mot n’a plus vraiment d’importance.

L’incroyable pouvoir du vin à casser les barrières sociales m’a permis d’en recontrer un certain nombre, des billionnaires, dont quelques uns que j’ai plaisir à revoir de temps en temps (ces gens là sont très occupés), dont un qui en a plus que tous les autres réunis et passe parfois me voir dans un Renault Master. Attention, hein, des petits. Aucun qui a plus de 20. Certains le vivent bien, d’autres mal (enfin…), car, tout le monde le sait, l’argent peut devenir un poison, faire exploser des familles, tuer des jeunes en devenir parce que c’est comme l’eau de mer, plus en on boit , plus on a soif… Ce qui est certain, c’est qu’à un certain niveau, certaines personnes ne le voient même plus comme un sujet. Un peu comme nous l’air que nous respirons ou l’eau qui nous lave. Un état.

Pour moi ce n’est qu’une énergie, comme le pétrole, l’électricité, le vent, une énergie pour assurer ma sécurité et celle des miens, un peu de confort mais pas trop, me permettre de dormir où je veux, manger ce que je veux, parler à qui je veux. Écrire ce que je veux, vous le savez. J’en ai peu mais c’est assez. Et je me sens privilégié de n’avoir pas de désirs insensés, pas de frustration ni surtout de jalousie. L’ataraxie me tend les bras, j’attends ce moment avec impatience. J’ai d’ailleurs un peu, comme Marc Aurèle disait le tenir de sa mère « le plaisir de la simplicité d’un régime de vie et une certaine aversion pour le train d’existence que mènent les riches ». Musk, Bezos et Cie…

Monsieur X aime le vin et se pose des questions sur les miens. Alors qu’il les a choisis pour des événements assez simples, à cause de leur prix très bas pour lui, ce fut à chaque fois des louanges extrêmes de ses invités, bien supérieures de celles qu’il avait quand il servait des vins parfois dix fois plus chers. Monsieur X est curieux. Alors, informé de ma venue, il m’a invité à dîner. J’ai apporté les vins. Deal. Nous sommes six, salon privé. C’est là que ça se corse et je dois faire attention à ce que j’ai envie de vous dire et de ce que je peux vous dire.

Monsieur X a été longtemps un membre FICOFI. FICOFI, c’est le plus sélect des clubs de vin au monde. Il y a un droit d’entrée de quelques dizaines de milliers de dollars couplé à l’engagement d’acheter chez eux 300 000 dollars de vin la première année, 150 000 les suivantes. Plus la cotisation, évidement. Dans ce que j’en sais, ils sont discrets, 300 à 400 membres, les deux tiers asiatiques, un tiers Amérique nord et sud, quelques européens. Je n’en sais guère plus.

En face, les vignerons les plus fameux du monde leur ouvrent leur cave et se mettent à leur service. Ils ont ce qu’ils veulent. Open bar. Et oui, si haut qu’on soit assis, il y a toujours quelqu’un assis au dessus de soi, à qui on doit, à certains moments, faire des courbettes pour vendre son vin. Tout Pétrus, Yquem ou Romanée Conti qu’on est, quand FICOFI loue le Grand Palais ou le Château des Versailles, on met son plus beau smoking, on plaque sur son visage le masque du vendeur et on sourit au Monsieur. Qui suis-je pour juger… Je suis comme eux : si je ne vends pas mon vin, je perds la possibilité d’en produire…

On ne m’a jamais proposé d’en être, je n’ai jamais eu la joie de refuser. Oh, bien sûr, ça aurait sacrément flatté mon ego. Mais si j’avais vendu la moitié de la production de Petite Sibérie à ce charmant club, il ne serait rien resté pour les clients normaux. Rémunérateur mais injuste. J’ai fait un choix. Enfin, nous. Enfin, vous avez compris. Je suis bien là, finalement, dans mon Roussillon un peu pouilleux, libre, blagueur, franc tireur et rabelaisien. Ne pas se prendre pour ce qu’on est pas, sagesse de base. Monsieur X et ses autres amis ont donc des caves hallucinantes (parfois 50 000 bouteilles qu’ils ne boiront jamais…) et croulent sous des piles de bouteilles que nous n’aurons, vous comme moi, jamais l’occasion de goûter. Elle nous font rêver car, sans les avoir goûtées, nous sommes tous certains que ce sont de « grands vins ».

Or, comme me l’a appris avec talent Magalie Dubois dans sa Thèse (Biens d’expérience et rôle des experts : effets de la recommandation sur la décision d’achat de vin), le vin est selon elle un « bien d’expérience », dont la qualité ne peut être réellement connue qu’après consommation. En opposition aux « biens de confiance » et aux « biens de recherche » (pour approfondir, bougez vous l’IA…)

Décider d’acheter un vin dépend donc avant tout d’a priori culturels (Ah, Yquem, ça doit être merveilleux…), puis, si on ne les a pas, d’une note ou de l’avis d’un guide ou, de plus en plus, du partage d’expérience, comme sur VIVINO, par exemple. Mais, Monsieur X, il est tombé amoureux du Clos des Fées et cela lui pose un problème : comment peut-il préférer un vin si PEU CHER à beaucoup d’autres de sa cave ?

Dîner exceptionnel, les amis. Bon, d’abord, on s’est mis casquette et on a trop bien mangé et trop bien ri. J’ai compètement zappé la photo des plats, juste le cochon laqué, pour l’apéro…

On a beaucoup parlé, aussi, beaucoup trinqué et, un peu pompette, pris soudain d’une grande envolée lyrique, j’ai expliqué ma vison du monde à Monsieur X : qu’il n’était pas Monsieur X mais tour à tour Monsieur X, X1, X2, X3, etc, et qu’un d’entre ces monsieur X était un piètre homme d’affaires et un mauvais comptable (les autres non…) mais un être émotionnel qui devait oublier son mental et se laisser aller à ressentir, à goûter, à mettre simplement une délicieuse gorgée de Clos des Fées où d’ Aimer, Rêver, Prier, se Taire dans sa bouche, se laisser porter par le goût, le toucher, les odeurs, le plaisir et oublier l’argent, le pouvoir et, comme l’a dit si bien il y a bien longtemps, Marc Aurèle encore, «  Tout faire, tout dire et tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de sa vie. ».

Bon, il voulait acheter toute la production de petite Sibérie, je lui ai dit non, évidemment ! Il voulait aussi m’offrir sa montre en souvenir du dîner, mais Patek machin, je connais pas, alors j’ai refusé poliment.

A la revoyure, monsieur X ! Si vous passez vraiment à Vingrau et tenez votre parole, on ira ensemble se baigner dans le Verdouble, en bas du Pinot Noir.

Ce genre d’expérience que tout l’argent du monde ne peut acheter…

2 commentaires

  • Philippe
    26/03/2026 at 4:52 pm

    Ce genre d’expérience que tout l’or du Monde ne peut acheter !
    Et oui, c’est simple, c’est beau et c’est bon.

  • Christine
    27/03/2026 at 9:06 am

    Bonjour, Édifiant ce que vous racontez! Toujours un plaisir de vous lire. Quelle qualité de prose! Moi, je n’aurais pas refusé la Patek Machin, surtout si c’était proposé de bon cœur! ! 😉

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