Vendanges 2026 – Jour J+5 – Se sentir (anti ?) fragile


C’est le week-end, sans doute le dernier paisible de la saison. Le temps, enfin, d’écrire.

Comme vous le savez tous (je plaisante, je plaisante), l’antifragilité est un concept forgé par Nassim Nicholas Taleb, célèbre analyste financier repenti auteur du mondialement célèbre livre sur les « cygnes noirs », dans son essai Antifragile : Things That Gain from Disorder, publié en 2012.

J’ai beaucoup pensé à ce livre et à ce concept pendant les quelques jours passés avec mon ami Jean-Yves. Pas vraiment le temps de vous faire un compte rendu complet de cet énorme pavé, mais je vais essayer de résumer le concept, mais vraiment en survolant.

Taleb part d’un mot, fragile (être, plante, chose, organisation, etc affecté voire détruit par les chocs, le désordre, l’incertitude). On lui oppose souvent robuste (qui résiste à tout ça, mais qui peut en ressortir sacrément cabossé…), récemment résilient (qui revient parfaitement à son état initial). Mais lui propose un autre concept à travers un mot, antifragile : ce qui profite du choc, de l’incertitude, du désordre et des erreurs pour devenir meilleur, qui ne survit pas simplement mais qui peut aller jusqu’à s’améliorer grâce l’adversité.

Fragile : le verre se brise quand on le fait tomber.
Robuste : une balle en caoutchouc résiste ou rebondit.
Antifragile : un muscle qui, soumis à une contrainte raisonnable, se renforce.

Ce concept m’a toujours semblé particulièrement adéquat dans le monde vigneron. L’évolution biologique, la vigne donc, fonctionne par mutations, variations et sélections. Les individus qui ne sont pas adaptés disparaissent ; ceux qui le sont davantage se reproduisent. Le système évolue ainsi grâce à une multitude d’essais et d’erreurs. Depuis la nuit des temps, dans la vigne, dans le vin, nous faisons pareil. Si je n’ai qu’un exemple à donner, le phylloxéra qui a permis de donner naissance au vignoble que l’on connait aujourd’hui.

Ces trois années de sécheresse, de rendements misérables, de luttes, montrent quelque part que nous étions robustes, certes, mais que surtout notre vignoble, habitué depuis toujours au stress hydrique de l’été, avait été peu à peu adapté par des générations de vignerons : moins de densité, plantation au carré, choix de la taille en gobelet, sélection de cépages et de porte-greffes, petites surfaces pour bien s’en occuper, pour n’en citer que quelques unes. Tout un système finalement d’expérimentation, d’erreur dont on apprend, de gestes modifiés chaque année, de pratiques nouvelles.

Penser l’antifragilité, c’est quelque part accueillir les perturbations et tenter d’en tirer des enseignements et des changements concrets, mieux s’adapter, survivre, créer de nouveaux produits aussi. Ne pas chercher à reprendre exactement le même chemin lorsque la tempête est passée.

Trop se protéger peut – pour N. N. Taleb, mais je le pense aussi – devenir un danger mortel, rendre un système très vulnérable. Difficile à comprendre au début, mais, d’après lui, il faut accepter une dose de fragilité. Ne pas tout prévoir. Rester agile. Chercher à tirer parti des perturbations. Vouloir apprendre de la crise.

Bon Bizeul, et la grêle dans tout ça, ça donne quoi dans ton concept ? Euh… Ben on fait le dos rond et on encaisse les pertes. Rien d’autre à faire.

Vendanges des 8 ha les plus touchés en fin de semaine dernière. Grenache blanc à 12°, ça sera bien pour les Sorcières blanc. On aurait pas gagné plus et la vigne, comme il n’est pas tombé une goute depuis la grêle, est en grande difficulté, peinant à aoûter ses bois. Mieux vaux la soulager pour l’aider à se refaire un peu pour l’année prochaine.

Le muscat d’à côté, déjà pas très en forme après l’épisode grêlon, s’est en plus fait manger par les sangliers. Allez, on le rentre. Sur la syrah, qu’on avait bichonnée tout l’hiver et dont on espérait beaucoup, inutile d’insister non plus : sur 1,80 ha, on va peut-être sortir à tout casser… 15 hl. Inutile de faire durer la souffrance, tout est hétérogène.

Comment égrapper si peu de raisin ? Dans la nuit, en sursaut, une idée me vient. Ressortir mon vieil égreneur-plan Socma, l’ancêtre du cube, parfait pour de si petits volumes, avec qui j’ai fait tant de vins délicieux. Mon Dieu, que de souvenirs reviennent alors que je reprends les gestes ! Le corps se souvient de tant de choses…

Cadeau, vingt-cinq ans séparent ces deux amusantes photos. Mon premier appareil photo numérique, 650 000 pixels, contre Iphone récent, 3, 6 millions de pixels. Je sais, faut que j’aille chez le coiffeur. Mais c’était pas prévu d’être sur la photo.

La technologie avance, le vin demeure. Les amis, eux, s’en vont et je dédie ce billet à mon ami François Mauss qui m’avait envoyé ce premier appareil photo afin d’enrichir son projet de CD-ROM multimédia. C’est allé tellement vite que l’impression de parler d’une vie antérieure… Ce fut l’un des hommes les plus généreux qu’il m’ait été de rencontrer. Je n’ai pu le suivre dans toutes ses aventures du Grand Jury Européen, simplement parce qu’il fallait bien que je mange. Ma vie n’était pas glorieuse après plusieurs échecs cuisants. Il m’en a voulu un temps. Mais il a énormément compté, dans l’ombre, dans ma vie mais surtout, au delà de notre relation, dans la formation de nombreux professionnels, le succès de certains vignerons, crus et château sans oublier dans le rayonnement du vin à un moment clé de son histoire. J’ai souvent pensé qu’il aurait mérité d’être né riche, une sorte de duc florentin, mécène des vins et des vignerons; l’histoire l’aurait appelé, je n’ai aucun doute là dessus, François le Magnifique. Il ne l’était pas pas, riche, mais agissait tout comme, en ouvrant des flacons et en permettant à ses amis de chanter ensemble autour de sa mine d’ogre joyeux et rieur. Repose en paix, mon François, à l’abri désormais des « jaloux, des haineux et des vindicatifs » comme tu te plaisais à le dire. J’y rajoute les ingrats, qui te devaient tant et t’ont bien vite oublié. Certains sont bien punis, tu dois voir de là-haut la roue tourner pour eux, mais comme il n’y avait aucune méchanceté en toi, je te vois quand même et pourtant t’inquiéter pour eux. Tu aimais tant le vin…

La citation du jour, mais pas tous les jours
« Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais de ceux qui ont une vie » — Edgar Morin, Mes démons (Stock, 1994).

Et une chanson pour toi, my friend. Aucune autre n’aurait convenue… ICI sur Deezer. ICI sur Spotify. ICI sur Youtube.

4 commentaires

  • Nicolas de Rouyn
    17/08/2026 at 8:49 am

    Bravo et merci pour ces quelques lignes sur François Maus que nous avons tant aimé. Souvenirs en foule des dégustations du Grand Jury, des réunions à la Villa d’Este et des dîners chez les meilleurs étoilés de Paris.

  • Michel Smith
    17/08/2026 at 9:11 am

    Oui, François le brave…

  • Sébastien
    17/08/2026 at 10:17 am

    Toujours un plaisir de vous lire et d’échanger avec vous « en vrai » à Rivesaltes au Clos !
    Votre œil de perdrix a fait merveille sur une fideuà maison. Merci.

  • François Tixador
    17/08/2026 at 8:48 pm

    Merci pour ce billet et ce concept avec cette référence « antifragile » que je ne connaissais pas

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