Vendanges 2026 – Jour J+11 – Se libérer des diktats
Sur LinkedIn, Alain Deloire, éminent professeur et expert, fait l’éloge de la maturité phénolique. Enfin, en première lecture. J’ai envie de commenter, juste avant de m’endormir. Bien m’en prend. En fait, il explique un peu, conseille mais ne prend pas parti. Ouf.
J’aime bien écrire diktat à l’allemande, son origine, de dictatus, a, um, « dicté » et donc de dicere, « dire ».
La maturité phénolique, ce fut le grand sujet, la grande mode des années 80 et les fourches caudines sous lesquelles le vigneron devait passer pour avoir « une note », note qui ouvrait parait-il la porte du marché mondial. Ce serait, dit la légende, Michel Rolland, jeune œnologue en stage à Tuchan et chargé de vinifier des Grenache, d’abord en sec, puis en Vin Doux Naturels qui aurait compris tous les bénéfices que l’on pouvait en tirer.. Degrés un peu plus élevés, mais – avec à peine une semaine de plus à murir – des couleurs et des tanins si différents… Michel n’est plus là pour commenter ce blog. On le regrette car ce fut un grand homme du vin. Bon, c’est pas un blog pour œnologue, attention, je ne dis pas que Michel a « inventé » la maturité phénolique. D’abord, c’est la nature, évidement. Allez, je site Glories et Ribeyreau-Gayon, pour pas me faire allumer, cherchez, vous trouverez. Pardon pour les autres.
Parfaitement défini dès les années 80/90, mesuré par les labos, Michel fit de ce concept d’abord de bons vins, – très différents de ce qu’on faisait en année normale à Bordeaux, donc humide, mais qu’on faisait bien sûr dans les grands millésimes, en résumé ceux qui avaient notre climat… – mais surtout un business éblouissant. Avec l’oxygénation, qu’on négligeait, immortalisée par le film Mondovino où il fut très injustement moqué. Il faudrait que le revoie, ce film, tiens, un jour. Oui, Michel, on s’est moqué, mais l’oxygène, pendant la vinification et l’élevage, c’est bien la clé…
Bref, dans la vigne, le concept c’est qu’on on attend, on attend, on dépasse ce qu’on appelle la maturité technologique, les peaux changent, s’affinent, les anthocyanes et les tanins augmentent en proportions et en quantité, perdent leur amertume, tout se structure ensuite pendant les vinifications pour faire des vins puissants, colorés, parfois massifs, promis juré craché aptes à la longue garde. Bon, ça, c’est pas garanti, mais admettons. Ça a marché, ça ne marche plus. Pourquoi ? Je ne sais pas. Comme un virus, qui aurait traversé le monde, à peu près au même moment que la crise des subprimes. Tout le monde en voulait, en buvait. Puis de moins en moins. Puis plus du tout. Bon, faudrait qu’on parle prix, un jour. J’ai apporté samedi chez des amis un Smith-Haut-Lafitte 98, j’ai halluciné : TOUT le monde s’est régalé et m’a remercié comme si j’étais un roi mage. Tout le monde est allé cherché le prix, genre 100 euros et a médité sur les 25 ans pour que ce soit bon. Effectivement, c’est complexe. Mais le goût de ces vins, franchement, c’est instinctif, un peu comme un fruit à maturité.
Bon, voilà, je ne sais plus du tout ce que je voulais dire et je vais faire trop long, comme d’hab. Fait râler.
Ah, le virus, oui. Si pas virus, peut-être tout simplement aussi parce que ce genre de vin demande un itinéraire, des expériences, parce qu’on y vient après un parcours. Comme le vin quotidien a disparu, qu’il n’accompagne plus nos moments de vie, de la semaine d’abord, puis du week-end, le parcours s’est arrêté. Plus de dimanches en famille et de médoc avec le gigot, parce que plus de familles. Et aujourd’hui, comme le dit mon ami Alain Brumont, on doit se dire en faisant nos vins que, peut-être, il sera bu par un amateur pour qui c’est le premier après une longue période d’abstinence. Ou le premier tout court.
Alain, je l’ai rencontré pour la première fois peu après avoir gouté à la Tupina un Montus Prestige 1985 servi par l’ami Xira. Ce vin, sur le plan du niveau maturité phénolique, il avait tout compris. En plus, il avait le mystère. J’ai pris ma voiture, le lendemain du choc, et je suis allé à la source, le rencontrer. Aujourd’hui, Antoine, qui fait les vins de Montus, les fait différemment. Et fort bien. Moi aussi, j’ai évolué sur le sujet. Mais pas que.
Voilà, j’ai retrouvé le fil. Je pensais à ça en décidant hier de rentrer les syrah de la Cresse.
Les fidèles le savent, cette parcelle est importante pour moi, c’est la première que j’ai plantée, en 2001. Je ne savais pas palisser – je pensais que je n’aurai que quelques hectares – mais je savais planter des piquets, alors je l’ai mise sur échalas. Ou plutôt c’est Serge qui a planté une forêt d’échalas, à la massette, juché sur une comporte rouge à vendange. Une parcelle fondatrice, sur tant d’aspects. Une multi-clonale, en foule : quatre clones A et un de B, de Syrah, en foule, mélangés).
Certaines sont resplendissantes, portent deux kilos de raisins, sont mûres mais pourraient attendre. Je l’ai effeuillé pour la photo, sinon, on ne voyait pas les raisins, bien abrités; d’autres, à côté, ont souffert, défeuillé, résistent mais il est temps. Si je cherchais vraiment encore la maturité phénolique parfaite, je risquerais de tout perdre, d’avoir des vins monolithiques, noirs, puissants; parfaits selon certains critères qui ne sont plus vraiment à la mode.


La décision ne fut pas facile à prendre. Mais je l’ai prise, après consultation… de moi-même. Devant ces choix-là, le vigneron qui rêve et espère le « vins d’auteur » est seul. Il faut assumer cette position et surtout l’aimer.
Le soir, violent orage, vent de fou, pas de grêle mais l’endroit est propice, sur un couloir qui vient de Maury, je me dis que j’ai vraiment bien fait.
J’aime toujours autant mon Clos des Fées Clos des Fées, ou mon Clos des Fées « Hervé Bizeul », ça dépend des pays, mais il a sans doute un peu plus d’énergie aujourd’hui. Encore qu’au vieillissement, ces vins sont imbattables, à condition que les pH ne soit pas excessifs. Je ne résiste pas au plaisir de vous partager deux commentaires de Roberto Pétronio, dans la RVF de ce mois ci. Et Roberto Pétronio, c’est pas le genre influençable…
Le Clos des Fées 2024 : « C’est assurément le plus beau vin de la série par la qualité de son fruit au toucher soyeux. Son élevage, en fûts neufs, participe de son équilibre où le fruit fusionne à merveille avec des tanins totalement enfouis dans un jus onctueux et raffiné. »
Le Clos des Fées 2015 : « Millésime à la maturité parfaite d’après son géniteur, il s’affirme par sa densité et, malgré une chair épaisse et des tanins soyeux, il apparaît dans son toucher telle une forme pointue avec une verticalité due aux calcaires et son support boisé, socle structurant du fruit sans pour autant le dominer »
Bon, ça s’est rentré. 20 ans séparent ces deux millésimes, je vais essayer de faire aussi bon en 2026.
La citation du jour, mais pas tous les jours «
« Avec un peu vigilance et de la décision on se tire de tout » Simone de Beauvoir
Ce que j’écoute au jour le jour, souvent par pur hasard. ICI sur Deezer. ICI sur Spotify. ICI sur Youtube.

Très juste analyse, Hervé.
Sauf que je ne vois pas 20 ans d’écart dans les derniers millésimes que tu mentionnes, mais plutôt 10.
Quoiqu’il en soit, bon courage pour la suite que j’ai hâte de lire.
La famille et la joie de rassembler ses enfants autour d’une bonne table en leur faisant découvrir de belles bouteilles comme l’ont fait nos parents et grands-parents avant nous.
La transmission, un vrai bonheur.