Vendanges 2026 – Jour J+13 – Entrer dans le blanc
« Tu n’es pas assez mobile ». Je n’imaginais pas, quand H.S. m’a lancé un jour cette phrase à la tête en partant vers une porte d’embarquement de l’aéroport d’Orly-Ouest, que le son de sa voix me reviendrait soudainement hier en tête…
Oh, je pourrais bien sûr vous parler de notre rencontre, dans un dîner à quatre, où nous nous étions disputés comme des colporteurs dans une foire, presque violemment, à en choquer les amis qui nous avaient présentés; de notre nuit, si inattendue, qui suivit, comme hallucinés de ce qui nous arrivait, elle la belle, moi le clochard, destinés à ne jamais nous rencontrer vu nos origines et nos milieux sociaux; de cette impression de flotter, le lendemain, de léviter en glissant à dix centimètres au-dessus des trottoirs, de voir les oiseaux chanter et le soleil briller alors même que le ciel de Paris était d’un gris insondable; de la lente auto-destruction de la relation, inhérente aux véritables coups de foudre; de notre séparation, inéluctable, au centre d’un hall d’aéroport, s’étreignant, se séparant, se rejoignant, pleurant, criant tout haut comme si personne n’existait. Du Lelouch… Ne manquait que la caméra qui aurait tourné autour de nous.
Cette phrase, hier, donc, m’est revenue, puis la scène, puis la nostalgie. Bref… Je ne sais pas j’étais mobile, à l’époque. Sans doute moins qu’aujourd’hui. Mais je sais que je ne pouvais accepter ses conditions pour la suivre. Elle avait tout pour elle, sorte de Charmian Page pour ceux qui ont lu le Roi Vert. La folie aussi, hélas. Mobile, je le suis devenu. Vigneron oblige.
Hier par exemple, on avait prévu un programme, qu’on appellera A. A s’est transformé en B. Puis en C. Et ce matin, nous avons exécuté le D.
Le D, c’était vendanger d’abord nos Grenache blanc du Mas Farine, avant qu’il ne soit trop tard. Le secteur a souffert, je l’avoue et même si c’est beau, c’est peu. Le jour se lève, on est en place.
Bon, je sais, c’est du Grenache noir. Mais j’aimais bien cette photo de mon beau tracteur. Attendez, je cherche une photo du blanc…
Bon, je vais pas vous mentir, des pieds comme ça, faut les chercher. Cette parcelle a plus de cent ans. Combien, exactement, mystère. Avant la création du cadastre viticole, en 1955, les vignerons étaient libres. Libres, heureux et au forfait fiscal et social. Un seul papier administratif à rentrer, écrire avec soin, pratiquement chaque année, un zéro dans la case « forfait » de leur déclaration de revenus. Aujourd’hui, alors que je passais tout à l’heure la raclette dans la cave, même les dimensions, la couleur et le plastique de ma raclette font l’objet d’une norme. Et on s’étonne que ça ne marche pas…
Bon, bref, quand le cadastre se termine, en 1957, il recense 1,5 million d’exploitations, 1,3 million d’hectares et 4,5 millions de parcelles. Le tout à la main, dans des registres, par des hommes, à la plume. Comment vous dire… L’information à retenir, c’est que pour les plantations anciennes dont personne n’avait gardé en mémoire l’année de plantation, l’INAO indiquait « 1903 » dans ses registres. En fait, la vraie mention, c’est « avant 1903 ». Des vignes donc post-phylloxéra, puisque 20 ans après la découverte du « remède » et la banalisation du soudé-greffé sur vignes américaines. Donc, 1903, ça ne veut rien dire si ce n’est que la vigne est vieille. Celle là l’est, sans doute plantée entre les deux guerres, ce qui devrait vous faire vous lever et dire haut et fort : « respect ! »
Pour tout vous dire, elle a pris un choc, cette année, c’est à pleurer. Déjà beaucoup de manquants, c’est normal pour une massale aussi ancienne : la vigne, comme l’homme, résiste plus ou moins bien à l’âge. Certaines sont droites et pimpantes, d’autres larges et trônent en majesté. D’autres nous ont quitté il y a longtemps, mais voilà, c’est clair désormais, certaines ne passeront pas l’hiver.
Nous avons fait une sélection en pépinière privée, le plantier, là, à côté, a déja cinq ans. Son génome, exceptionnel, est sauvegardé pour les générations futures et nous puiserons dedans à l’avenir. Mais ça me fout le bourdon, je l’avoue, et je n’ai pas voulu vous montrer leur déchéance. « Il faudrait faire un cuivre, pour les aider à aoûter » me dit Serge. Oui, mais quand…
On voit bien qu’il fallait cueillir absolument avant le WE, d’où les changements de programme incessants. Le côté couchant commence à passeriller, les raisins sont dorés. On sait que les jus seront riches, mais la dégustation la semaine dernière des Vieilles Vignes de Grenache Blanc, justement, 2003, 2004, 2007 et 2009 me font comme une « cape de certitude » qui me protège du doute.
Les grappes sont quand même très belles, la maturité parfaite et uniforme.
Seules, toutes comme ça, il y aurait déséquilibre… Ce sont celles, bien cachées au cœur du gobelet, qui vont apporter acidité et fraîcheur. C’est le bon moment. C’est rare. Si vous ne voyez pas la différence, ce n’est pas des lunettes qu’il vous faut, c’est un chien…
Quand elles ne sont pas, bien sûr, mangées par les merles sur les bordures. Eux, au moins, mangent proprement et finissent leurs assiettes…
Voilà, c’est fini. Ah, non, peut-être… Hélène – elle s’appelait Hélène – a quitté ce monde en 2006. Je ne l’ai appris qu’il y a deux ans, par inadvertance. Je n’avais eu aucune nouvelle depuis ce jour-là et n’ai jamais trouvé de photo d’elle. C’était une autre époque…
Quelle aurait été ma vie si j’avais embarqué avec elle ce jour là pour Quinper, elle qui était l’incarnation du Gypset ? Je ne le saurai jamais. Mais ce que je sais, c’est que je n’aurais ni fait de vin, ni écrit de blog.
Ce soir, en souvenir d’elle et ce cette vie que je n’ai pas eue, je ferai quelques pas de danse sur Save their souls de Bohannon, et, en espérant que sa vie fut belle, je prierai pour qu’elle ait trouvé la paix. Puis je sombrerai, écrasé par la fatigue et la chaleur.
La citation du jour, mais pas tous les jours «
« La vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu’en avant.» Sören Kierkegaard
Ce que j’écoute au jour le jour, souvent par pur hasard. ICI sur Deezer. ICI sur Spotify. ICI sur Youtube.
P.S. : H., je t’offre ce billet. Mets pour elle un petit mot à qui tu sais dans la chapelle de VSY pour elle…






Emouvant et juste – Merci
Mon billet du matin….. Je trvaaille dans un domaine viticole mais c’est les vendanges poétiques de Mr Bizeul que je dévore chaque matin. Merci pour tout ça. La poésie, l’émotion, l’amour de la terre et de la vie puis un peu de la mort aujourd’hui (oui faut l’aimer aussi).