Vendanges 2026 – J+15 – Mélanger le beurre et le miel
Petit, avant de partir à l’école, mon père me faisait des tartines de beurre et de miel. Bon, désolé, ce blog tourne à l’autobiographie et, vu le silence sur le billet de vendredi qui n’a provoqué aucune réaction, j’ose à peine évoquer à nouveau une période de ma vie… Mais comment faire autrement pour vous expliquer le « magic trick » du jour ?
Michel, qui s’appelait Maurice mais détestait son prénom (je vais pas m’allonger sur le divan, non plus, mais il traînait, faut le dire, un certain nombre de trauma familiaux…) était breton.
Vers 1740, le plus loin que j’ai pu remonter, les Bizeul sont à Évran et aux alentours. Ils restent dans les Côtes d’Armor. Mon père y est né, c’est lui qui bouge. Je pourrais dire de lui le bien et le mal, le bon et le mauvais, mais ce qui est important c’est qu’il m’a appris quelques trucs essentiels, faire les galettes de sarrasin, par exemple; ou la réflexologie plantaire; ou l’importance du magnésium; la liste serait longue et, au milieu, sujet d’aujourd’hui, il m’a appris à mélanger le beurre et le miel…
Ou plutôt, à être attentif aux nuances. Car voyez-vous, le beurre sous le miel ou le miel sous le beurre, ce n’est pas la même chose. Si vous ne me croyez pas, faites l’expérience sur une belle tranche de pain nordique grillé et intervertissez l’un et l’autre. Mais lorsqu’on écrase et malaxe les deux, comme il le faisait, lentement mais pas trop longtemps, pour moi, avant de partir à l’école, transformant le tout en une pâte à tartiner, là, c’est un autre goût, une sorte de madeleine de Proust pour l’adulte que je suis devenu. Mais où veut-il en venir, ce diable de vigneron ?
Et bien, pour le raisin, c’est pareil… Enfin, ça dépend des cépages. Une Syrah vendangée pure, c’est top. Mais, avec un soupçon de Grenache ou de Carignan… Un Carignan avec 10 % de Grenache, c’est le tout supérieur à la somme des parties. Les trois ensemble, c’est encore autre chose. Comme tout métissage, on peut regretter la perte de la pureté de fruits ou d’arômes de certains cépages. Je l’entends. Mais en vinification, honnêtement, une petite quantité d’un cépage vinifié en même temps que d’autres, c’est du réglage fin.
Le Grenache va « graisser » un peu le Carignan, gommer sa rusticité, l’arrondir. La syrah dans un grenache va lui apporter un peu de couleur, une position « Pilates » qui va le sortir de sa tendance à la langueur.
Tout dépend de la quantité, surtout pour les cépages dominants, pour moi ceux qui, passé 30 %, font muter le mélange : plus de 30 % de Syrah dans un Grenache, ce n’est plus du Grenache. Et le mélange 50/50 donne rarement de bons résultats. En revanche, des 70/20/10, c’est souvent top et, d’ailleurs, ça correspond à peu près au décret de l’AOP Côtes du Roussillon qui fêtera ses cinquante ans l’année prochaine, le 28 mars. Le bel âge. Faudrait marquer le coup.
Bon, vu qu’on est un peu en train de courir, on va sans doute faire un peu plus de vinifications grains mêlés cette année. Parce que tout est beau. Mais pas tout mûr en même temps. Ca dépend des terroirs. Donc, comme on a désormais le choix, on peut assembler à la cuve. Qui décide ? Moi. Comment je fais ? Aucune idée. C’est à l’instinct, en fermant les yeux et en visualisant le vin fini.
Autrement dit, pas vraiment une science exacte, les amis…. Un peu comme l’amour, demanda petit ours brun ? Oui, un peu comme l’amour, répondit papa ours. Le tout est de vivre pleinement l’instant présent.
La citation du jour, mais pas tous les jours «
« En n’importe quelle saison, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, je me suis inquiété de me tenir dans le présent, dans l’interstice entre deux éternités, le passé et le futur » H. D. Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, 1854
Ce que j’écoute au jour le jour, souvent par pur hasard. ICI sur Deezer. ICI sur Spotify. ICI sur Youtube.



Bonjour Monsieur Bizeul,
Même si je réagis jamais à vos posts (c’est d’ailleurs la première fois que je le fais), sachez que je les lis (en RSS) toujours avec grande attention : c’est d’ailleurs un peu ma pâte de beurre et de miel à moi, ma madeleine de Proust ! Je suis amateur de vin mais je ne connais que très peu votre magie. Très belle journée et bon courage pour les vendanges ! Un lecteur assidu !
Ton miel sur le beurre, ou ta syrah sur le grenache plus le carignan, c’est un peu comme tirer le bon grain de l’ivraie. Ton instinct t’aidera, comme souvent.
Bonjour M. Bizeul,
Un peu comme Thomas, plus avant dans les commentaires, je ne réagis jamais à votre infolettre que je lis pour ma part directement dans ma messagerie avec une assiduité que j’aurais dû entretenir sur les bancs de l’école. Pour autant, depuis quelques années désormais, vous me faites attendre l’été finissant avec une certaine impatience, comme ce beurre miel qu’enfant ma grand-mère, également bretonne, me tartinait elle aussi, pas en pâte mais en strates superposées. Vous m’avez aujourd’hui rajeuni d’une grosse cinquantaine d’années. Je ne prends sans doute pas assez en considération que les commentaires, même s’ils sont vains, tel celui-ci, peuvent peut-être encourager l’auteur qui ajoute ce billet à une journée déjà bien beurrée. Je peux imaginer ne pas être le seul à me délecter égoïstement de votre journal des vendanges autant que de leur produit.
En un mot : merci.
Cher Hervé,
S’agissait-il bien de beurre breton salé ?
Amitiés.
Frédéric, je l’espère car pour un breton, du beurre non salé est appelé « margarine »!!
moi aussi breton né dans les cotes d’Armor il y a 83 ans je lis régulièrement les blogs et je les archivent .j’aime beaucoup un grand merci à vous
Cher M. Bizeul,
ce Thomas-ci fait suite (comme faisait d‘aurtes non-Thomas) déjà. Lecteur fidèle, mais rarement commentateur. Par d‘autre expériences je sais bien qu‘écrire dans le web ne veut pas dire écrire pour le web. Surtout pas un auteur (si j‘ose utiliser ce terme – „vin d‘auteur vous avez écrit l‘autre jour quand même) comme vous qui sais si merveilleusement combiner „thoughtful thinking“, sagesse classique et bon sens. Cela s‘apparante à quelque chose comme une philosophie pratique du vin (ou du vigneron), dont nous (les philosophes académiques) ne savent pas grand chose.
Je fais donc suite aux autres commentataires ici en vous remerciant pour ce service continu à la sagesse repandue.
Bien cordialement
Thomas
(Excuse my French, écrit pas un Allemand).
Chaque année j’attends avec impatience vos carnets de vendanges.