Vendanges 2026 – Jour J+16 – Transmettre


Aujourd’hui, Gaspard quitte la cave et porte. La journée est complexe, l’opération spéciale du jour commence mal, un peu comme celle du bon Vladimir qui se la pensait facile et finira pendu. A trois heures du matin, Tomek, sa benne et son tracteur, suivi par la machine à vendanger, trouve deux pins sur la route, couchés par la tramontane du week-end. Reculer avec une machine à vendanger n’est pas simple, avec une benne attelée non plus. Je ne conduis pas mal – en toute modestie, ma qualité première comme tout le monde le sait – mais reculer avec une benne attelée, sur des chemins vicinaux, en pleine nuit, respect et admiration. Grand détour pour arriver d’ailleurs, on perd une heure et demie, ça décale tout.

Mais bon, qu’il porte était prévu, et j’ai préparé la veille le sarró de mon fils. Ma grand-mère et ma mère le prononçaient plutôt avec un « ou » à la fin, ma grand-mère en roulant les « r ». Le sarró, c’est le sac du berger catalan, la sacoche, la gibecière où il porte le pain, la tomate, l’ail et la tomme. Hier soir, je lui ai fait des pennes, poulet fermier, citron confit, radis frais pour le croquant, un soupçon de céleri branche pour la curiosité. Une pomme, bio, de chez Carrefour qui, je l’avoue, me font aller là bas rien que pour elles tant elles sont bonnes. Si le bio faisait toujours une telle différence qualitative, je ne mangerait que ça, je me souviendrai de la qualité et oublierai le prix, comme Marguerite, ma grand-mère, le disait souvent.

Qu’il y a t’il en nous de nos parents ? Quoi de mon père, quoi de ma mère, quoi du couple qu’ils formaient, quoi de la famille bancale qu’ils ont tenté de maintenir quelques années à flot au milieu du tsunami des années 70 ? Toute personne qui fait un travail sur lui même est amené à se poser la question un jour ou l’autre. Quid de l’inné, quid de l’acquis ? Et le génome, dans tout ça ? Et l’épigénétique ? J’ai écrit un jour sur ce blog combien dans la vigne, cette question était fondamentale pour comprendre le concept de terroir. Impossible de retrouver ce damné billet…

Nous sommes ce que nous mangeons (c’est pas de moi, hein, je précise…), notre nourriture nous construit. Je pense qu’il en est de même pour la vigne, le terroir se construit dans l’amalgame d’un sol, d’un génome de vigne, de ses joies et de ses peines, ses traumas aussi, évidement. Je pensais à ça ce matin en regardant Serge expliquer à Gaspard pourquoi certaines grappes de Grenache n’étaient pas desséchées à cause du soleil ou de la chaleur mais à cause d’un flétrissement de la rafle causée par un déficit en magnésie, lui même lié à la sécheresse.

Comment expliquer que même les plus vieilles vignes de Grenache portent d’aussi beaux raisins ? Qu’il n’y en ait aucun – en dehors de ceux sus-nommés – qui soit abîmé ? Tous d’un beau diamètre, gonflés de jus, encore en train de mûrir malgré cette canicule nouvelle annoncée et ces vents chauds du Sahara, sensibles dès le lever du jour. Des photos comme ça, j’aurais pu en faire mille ce matin.

Bon, tout n’est pas rose. Avec cette charge et le manque d’eau, quelques ceps ont du mal à aoûter. Les jeunes complants sont à la peine, les vieilles vignes resplendissent, tout le contraire de 2023. Normal, les précipitations de l’hiver ont pénétré très profondément dans les sols labourés – totalement secs en profondeur en 2023 après trois ans sans pluie – où de minuscules ondées avaient été absorbées par les racines plus superficielles des jeunes vignes. Une année pour l’une, une année pour l’autre. A quoi ça tient…

Serge entame un leçon de chose. Ulk, son fidèle chien a décider d’écouter son maître au lieu de lever un sanglier qui, on le sait, a franchi la clôture et campe dans le périmètre.

Ca parle azote (N), phosphore (P), potassium (K), détermination du nombre d’inflorescences en année N, qui donneront les futurs raisins en année N+1 (on avait eu peu de récolte en 2024 mais des bois magnifiques), absorption de l’azote au printemps grâce à l’eau, sols vivants après des années de fumier de bergerie et de composts sur mesure, espérance d’un septembre pluvieux (que certains annoncent, prions pour ça) qui permettrait une bonne mise en réserve cet automne. Un cuivre léger permettrait de garder les feuilles le plus longtemps possible avant que la sève – et donc l’énergie pour le futur – redescende dans les racines. Espérons qu’on ait le temps. Incroyable de penser, nous en parlons souvent ensemble, combien les notions basiques d’agronomie viticole ne sont plus enseignées, plus comprises, plus appliquées voire carrément niées…

Je lui raconte de mon côté des histoires. Le Grenache de Dédé, là, ou celui de l’Italien, nom des personnes qui nous ont vendu les parcelles. Le vieux genévrier, en face, multi-centenaire. La difficulté et la longueur du remembrement, l’état pitoyable de la plupart de ces vieilles vignes quand on les a reprises, l’argent qu’on y a jeté à pleines mains (le vôtre, merci !) l’amour, le soin qu’on leur a donnés, la sueur, le courage. Mais aussi le bonheur qui doit être le leur de nous le rendre aujourd’hui. Allez, une dernière pour la route.

En souriant tout seul, je rejoins la cave en repensant à un dîner, la semaine dernière, où une jeune trentenaire (fort gâtée physiquement par la nature, trop, même au point que cela doit être compliqué pour elle…) m’expliquait qu’après 50 ans, il n’y avait plus rien à espérer d’un homme. Si la chère A. voyait ces vignes et faisait les bonnes rencontres, elle ne serait peut-être pas aussi sûre d’elle…

La citation du jour, mais pas tous les jours : « Le secret pourrait simplement d’être au bon endroit, au bon moment, à la bonne place et à délivrer une partition qui sonne juste ». Glané ça sur France Culture cet hiver.

Ce que j’écoute au jour le jour, souvent par pur hasard. ICI sur Deezer. ICI sur Spotify. ICI sur Youtube (live).

2 commentaires

  • Florian
    04/09/2026 at 6:04 am

    Bonjour M. BIZEUL,

    Je tenais à vous remercier pour vos billets qui m’accompagne tous les matins de vendange autour de ma tasse de café. Vigneron ayant repris la propriété familiale pour vinifier mon premier millésime en 2021, je suis régulièrement en proie aux doutes de ne pas prendre les bonnes décisions, de ne pas pouvoir exprimer au mieux le fruit du travail d’une année ou d’arriver à mettre en valeur la beauté de notre terroir. La lecture de vos billets me redonne de la motivation pour me dire que je dois persister dans ma quête d’amélioration et de réflexion.

    Pour tout cela, merci encore.

    Amicalement,

    Florian

  • FLE
    04/09/2026 at 4:08 pm

    Bonjour,
    Encore une fois, merci Hervé pour cette merveilleuse lecture quotidienne que tu nous offres.
    Je profite de ce petit mot pour revenir rapidement sur le « beurre miel pain » dans l’ordre ou dans le désordre… il faut aussi essayer « la crème (très) épaisse miel pain » aussi dans l’ordre ou le désordre. 😉

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