Après l’extase, la lessive


L’équinoxe est passée. Sur Instagram, je philosophe en quelques lignes sur la vitesse de la terre dans l’espace, sur la résilience de la nature, de tous les végétaux ou presque qui sont morts ou moribonds, sauf la vigne. La sève descend, elle cherche la moindre humidité invisible dans les rosées matinales, subit des températures plus normales. Respect et humilité. J’ai du mal à faire court. On attend les grives pour manger les grapillons. Un château bordelais a du faire un déjeuner de presse, des média ayant pignon sur rue reprenne leur idée de  « laisser des grappes aux oiseaux dont les fientes vont amender les vignes ». LE PIRE, c’est que certains vont le croire. Comme disais si bien Audiard, j’ai l’impression que les cons de l’année prochaine sont déjà arrivés…

Difficile de mener toutes ces communications de front. Je ne poste pas assez sur Insta, me dit mon fils et il a raison. Je ne veux pas déranger. On ne guérit jamais de son enfance, dit-on, et « rester à sa place » ou ne « pas se faire remarquer » sont, il faut bien le dire, des injonctions de ma mère qui sont gravés dans mon caractère, pas dans mon ADN je l’espère. Mes commentaires sur Linkedin sont lus, ce qui m’étonne. Plus ce blog. Où trouver le temps. Comment ne pas se répéter ou dire la même chose, en long, en court, en professionnel, en amateur ? Le métier de vigneron est déjà si complexe et rempli entre la vigne et la cave. Ma vie est déjà plus que pleine. Dans les interstices, il y a l’administratif qui nous bouffe. Où trouver le temps pour communiquer ? Dire ce dont on rêve, ce qu’on réussit ou qu’on rate ? Comment voyager, aller labourer la France ou ensemencer le lointain ? Ensemencer le lointain ? Il a bu, le Bizeul. Ou l’IA flamboyante l’aide ? Même pas. Aller porter la bonne parole du Roussillon à l’export, c’est plus clair ? 😉 Le temps du petit domaine où tout était faisable à deux se termine. Je m’énerve pas, Madeleine, j’explique. J’espère que vous avez la réf…

En attendant que les sucres finissent (mollement, je l’avoue…) et donc les fins des fermentations alcooliques, je me dis que – comme disait si bien et en roulant les « r » le bon docteur Parcé – « on a de la chance, nous, « dans le Rrrrroussillon, de ne pas avoir d’acidité volatile mais de l’acescence noble, Monsieur ». Bon, il parlait des Vins Doux Naturels. En parlant de ça, au fait, le chaudron va bien. Il me reste à ajouter l’alcool, les herbes, les écorces et bien sûr une goutte de mon sang, pour sceller le sort…

Et à terminer, tiens, dans la foulée l’habillage d’une petite Solera de Rivesaltes ambré, en hommage d’ailleurs au bon docteur Parcé. Rendez vous à Noël.

Pendant ce temps, à la cave, on nettoie. On nettoie encore. On nettoie toujours. On n’arrête jamais de nettoyer. De réparer. Des cables, des prises, des roues, des tuyaux, des disjoncteurs. Et on parle même pas des nettoyages qui nous attendent encore pour faire de la cave à la fin des malos et des pré-assemblages, le bloc d’hôpital qu’on rêve qu’elle soit.

Je vous conseille vivement, à vous, oh, lecteurs et à tous les vignerons qui me lisent (donc pas grand monde…) la lecture de l’excellent travail de Jack Kornfield qui donne le titre à ce billet. C’est un essai qui pose une question et tente d’y répondre : que se passe t’il après une ou plusieurs expériences spirituelles, voire mystiques intenses ? Comment se passe le retour ? La descente ?

Il recueille les témoignages de maîtres zen, de religieux, d’abbés, de vignerons (non, bien sûr, pas de vignerons, je blague…). Comment Bernadette Soubirou revient-elle au monde ? Au final, inutile de penser qu’on peut rester perché, là haut, dans des sphères brillantes, au dessus du monde, connecté au grand tout. Ni que l’on peut fuir, s’isoler. Il faut revenir au quotidien et à sa banalité. S’y intégrer à nouveau, accepter sa condition humaine donc imparfaite, renoncer à l’idée de revivre ce que l’on a vécu, refaire la vaisselle tout en restant attentif à soi et au moment présent.

Que j’aimerais pouvoir prendre le temps de me retourner, déjà, sur cette vendange et ce millésime… Analyser un peu les hauts et les bas, les réussites et les échecs, prendre de la hauteur, de la distance pour la voir telle qu’elle est dans son altérité, noter ce que je ne referai pas, savourer ses différences. Mais je suis toujours à courir, tel un animal apeuré qui entend l’aboiement du chien.

Qu’est ce que le millésime d’une vie ? Comme toute grande expérience spirituelle, c’est un évènement qui transforme la suite, les vendanges qui viendront mais aussi soi même, son quotidien, sa vaisselle, sa lessive, le simple fait de se faire à manger, de voir le monde. Affronter, peut-être aussi la fin qui vient en savourant la chance de ce qu’on a vécu. Bon, on a pas vécu le satori et je ne vais pas, même si j’en ai parfois envie m’autoriser à répondre « Mu » lorsque l’on m’interrogera sur le millésime 2026. On est aussi très loin du samādhi des maîtres spirituels, faudrait pour ça que je m’asseye bien plus souvent sur mon safu de méditation. Mais… vous comprenez, je l’espère, l’idée de ce billet.

J’ai vécu quelque chose de difficile à expliquer. Mais le chemin doit continuer.

La citation du jour, mais pas tous les jours «  « Notre vie vaut ce qu’elle nous a coûté d’efforts. » François Mauriac 

Ce que j’écoute au jour le jour, souvent par pur hasard. ICI sur Deezer. ICI sur Spotify. ICI sur Youtube.

Un commentaire

  • Eric
    26/09/2026 at 7:56 am

    Je lis vos billets depuis des années, et non ce n’est pas désuet. On a besoin de temps long, de pause, de réfléchir, de s’imprégner, d’analyser..je les lis le matin en général et ils m’accompagnent une partie de la journée, que ce soit une photo, une réflexion à la Bizeul, une analyse quasi sociologique de notre temps, et bien sûr pour être un peu plus pertinent chaque fois sur la vigne.
    Instagram oui mais le blog ou tout autre format long, encore plus
    .EH.

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