Vendanges 2013 – Jour 7 – A la machine, aussi


Je sais, certains vont être déçus. D’autres ne vont pas comprendre. Oui, on vendange aussi à la machine. 1,7 ha, pour Walden. Sur les schistes noir d’Espira de l’Agly.

Pourtant, c’est simple : on dit ce que l’on fait et l’on fait ce que l’on dit.

Je sais, ce n’est pas si habituel qu’on  le pense. Et comme on est dans aucun «itinéraire» pré-maché, politiquement correct (conventionnel, raisonné, bio, bio-d, nature ou Maya ou Zombi), et bien on mixe, comme un DJ, en prenant ce qu’il y a de mieux (à notre avis), dans chaque itinéraire. Oui, je sais, ça oblige à réfléchir, à s’engager, à en assumer les conséquences. On pourrait bien sûr se contenter de s’émerveiller sur nous même : oh, regarde, le petit oiseau, il a fait son nid dans nos vignes ! C’est le pouvoir des forces bénéfiques du cosmos ! La vie revient ! Oh, comme l’herbe, elle est verte… Je suis taquin, ce matin, mais en passant hier devant ce nid si mimi, j’ai pas pu résister.

Bon, cette photo a pour mérite de vous montrer aussi le problème sur certains Carignan, loin d’être vendangeables, et avec de petits grains verts qui vont nous poser quelques problèmes en vinif. La photo, ça ment pas…

Bon, ce que je voulais dire, c’est que quand on vendange à la machine, même une petit parcelle, et bien on ne le cache pas sous le tapis, comme un truc honteux.

On le montre aussi, on l’assume et on regarde la machine avancer dans des vignes qui sont étudiées pour cela, qui l’étaient quand on les achetées. Et on se pose les questions.

Certes, vendanger à la main est un choix personnel. On l’a vu dans le précédent billet.

Parce que la qualité est supérieure ? C’est certain.

Parce qu’on croit que quand il y a «de l’humain » dans les vignes, le raisin, le vin, cela fait une différence. Un peu comme quand les anges sont parmi les hommes», comme me l’a affirmé un jour Nicolas Joly ? C’est bête, je sais, mais, oui, j’y crois assez. Pas trop aux anges, mais au fait que la vigne et l’homme, c’est un vrai couple qui aime avant tout passer du temps ensemble.

Parce que quand on vend «cher», on a aussi une responsabilité économique et sociale ? Voire environnementale (aménager et entretenir le territoire et le paysage) ? Je le crois aussi mais suis-je écouté et entendu ? Cela rentre t’il en compte dans le choix d’un vin ?

Tout cela est bien beau, mais, si je suis honnête avec moi même, si toutes mes vignes POUVAIENT se vendanger à la machine, le ferais-je ou pas ? En regardant la machine « avaler » les petites billes de raisins après avoir secoué leurs branches, honnêtement, je m’interroge… Et j’espère que la réponse est non, que ma «posture” n’est pas pas que décidée par les circonstances. Mais je comprends, vraiment, ceux qui ont fait ce choix. «Il est urgent d’arrêter le progrès», mettait en commentaire mon ami B sur le dernier billet. Peut-être. Sans doute. Mais la machine, quel soulagement…

Sur des vignes en cordon, bien préparées, effeuillées, grappillons enlevés, bon palissage, machine dernière génération avec égreneur embarqué, conducteur hors pair, avancée lente et maitrisée, le résultat est spec-ta-cu-lai-re…

Je la regarde tourner, n’ai pas besoin de calculer le gain financier immédiat, que je connais, au bas mot 1000 euros/hectare, sans parler des emmerdements inhérents à la nature humaine. Toute la semaine, ce ne fut que problèmes dans l’équipe de vendanges, entre chocs de cultures, d’ethnies, de religions, de fiertés plus ou moins mal placées, de concurrence, de performance. On gère mais, c’est clair, ce n’est plus comme «avant» et ce ne sera plus jamais comme avant. Parce que l’homme n’est plus comme avant, tout simplement, et que le monde a changé. Un peu de machine, pour voir, j’espère que vous me pardonnerez…

Quoi d’autre, au fait ? Allez, je me lâche, désolé. C’est la machine, elle me laisse du temps, aujourd’hui…

Je sais que je déborde de mon rôle quand je m’attaque aux problèmes économiques ou politiques, mais est ce bien normal que je n’ai trouvé cette année, dans un pays de 3 millions de chômeurs, pour vendanger que des « non-français » ou presque ? Mon équipe polonaise est revenue, mais les demandes, depuis trois semaines, par mail ce qui est nouveau, je ne les compte plus. Des Espagnols, en pagaille, ayant souvent gardé le contact avec un lointain cousin arrivé dans le Roussillon suite à la guerre d’Espagne et la fameuse « retirada ». Mais aussi des Porguguais, rares, pas habituels ici. Des tchèques. Des étudiants d’un peu partout. Et des floppées de « routards », « teufers », « pink-floyd », comme on les appelle ici. Véritables « hippies » des temps modernes, ils vont de ville en ville, non pas comme Kiri « porter la joie de vivre » tsoin tsoin, mais cherchant du travail, une place pour abriter leurs vieux fourgons aménagés, leurs dread-locks et leur potager « hors sol »… Etrange qu’on parle si peu de ce phénomène de société.

Tiens, nouvelle batterie de courriers à peine aimable de la MSA (je ne sais pas qui leur écrit leurs courriers, au niveau de la forme, mais il mériterait vraiment le goudron et les plumes) exigeant (sous peine, je vous le rappelle, de vous refuser la prise en compte de votre demande de… déclaration) pour chaque polonais : une fiche d’état civil, un extrait de naissance avec filiation (en polonais ?), un nouveau justificatif d’identité, déjà fourni, l’adresse du salairé en Pologne, déjà fournie, et les bulletins de salaire (difficile, puisque pas encore édités). Multipliés par 30. Je vous raconte pas le boulot.  Pourquoi ? Uniquement pour tenter de me refuser des contrats vendanges, soit des exonérations de charge qui sont dans la bouche de tous les politiques. Tiens, c’est pour des salariés qui reviennent depuis trois ans. J’ai déjà fourni tout cela les années précédentes. Deux fois. Dois je encore obéir ? Je tente de les joindre au téléphone. Après quatre tentatives (options 1/2/3/4, etc, puis répondeur, puis, au bout de 10 minutes d’attente, arrivé vers la bande automatique qui demande de rappeler pendant les heures d’ouverture. Il est 15 heures… Tout va bien, monsieur le Président, votre intervention m’a rassuré au moins sur un point : vous n’avez AUCUNE idée de ce que les entreprises vivent au quotidien. Comme tout le monde, comme tous les chefs d’entreprises, je vais montrer ma vraie nature devant l’administration toute puissante : le mouton. j’ai honte de moi. Mais si je veux que mes collaborateurs aient un jour un avantage pour lequel ils ont cotisé, il faudra que j’en passe par là. x 50…

Je criique, vous croyez ? Oui, mais jamais sans propositions : combien reste t’on à préférer l’homme à l’humain, dans l’agriculture ? Ici, quelques maraîchers, quelques arbo, quelques vignerons. Au delà, disons, par exemple, de 100 000 euros de cotisations versées à la MSA, ne pourrait on pas me donner un conseiller attitré ? Un mec que je peux joindre ? Qui m’AIDE à remplir mes obligations ? Au lieu de me décourager ? Ne puis je pas être considéré comme un bon CLIENT ? Et non comme un ennemi ?

Enervé ? Non. Remonté ? Un peu. Sans doute aussi parce que j’ai passé plus de deux heures aussi ce matin à m’occuper de la gentille bande de Gitans, installée en face de chez moi sur un terrain public (la zone d’accueil ne leur plait pas…), qui se connecte sur ma ligne électrique, au mépris de toute consigne de sécurité. La gendarmerie me raccroche carrément au nez en m’indiquant que cela ne les concerne pas, que je n’ai qu’à appeler la Mairie. Remarque, vu les faits bien plus graves qui les occupent, je les comprends. La police municipale se déplace, vite et bien, et m’écoute, au moins. On discute. Personne, de toute façon, ne veut rien faire pour ne pas avoir « d’incident ». Tout le monde a des « consignes ». Voler de l’électricité, mettre en danger une pinède, aller déféquer au ras de ma cave, ce n’est pas un incident. Eux peuvent se le permettre. Vous, moi, non. C’est comme ça. «Ecrivez au Préfet, pour le faire bouger» me conseille t’on au final. Et contactez l’EDF pour qu’il viennent remettre votre compteur en sécurité. Et surtout, ne touchez pas au fil qui vous vole votre courant, il pourrait y avoir des représailles».

On vit une époque formidable. Reiser, tu me manques.

Syrah magnifiques, à 14°, parfaitement mûres, sans un grain passerillé, avec une acidité et un fruit éblouissant et rare ici. On est en train de faire un grand millésime. Cela intéresse t’il quelqu’un dans les média ? J’imagine que non : comme d’habitude, tous les regards sont dirigés vers Bordeaux, qui, comme chaque année « fera le millésime ». On se souviendra de la pluie là bas, pas du soleil ici, qui invite à une dernière baignade… C’est la vie. Demain, on va démarrer tranquillou sur les hauts cantons. Pas sur que j’ai autant de temps désormais pour écrire…

 

4 commentaires

  • Phil45
    19/09/2013 at 5:41

    Toujours que du vrai, rien que du vrai dans ces lignes. Merci Hervé de toutes ces paroles, et aussi de nous faire participer en écrit et images au quotidien et ce n’est pas triste, mais aussi au petit plaisir instantané tel que ce peti nid. Bon courage. Philippe

  • GEVEAUX
    19/09/2013 at 4:08

    Quel poète ; magnifique, j’adore ; à la Christian Stévanin…
    Bonne continuation !

  • Christophe Guibert
    20/09/2013 at 10:47

    Ne serait ce point la dernière New Holland avec tri optique intégré ?

  • Bibi
    20/09/2013 at 1:16

    Je crois que ce type de machine avec le tri optique n’est pas prête à arriver ici… 😉

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