Vinexpo, instantanés

 

Retour sur Vinexpo, pour deux rendez-vous importants et retour à la maison car le vent et le ciel bleu commencent à me manquer…

On court dans les allées, on se sourie, on se salue, on s’embrasse, c’est bon de revoir de vieux amis. Une génération de «Tycoon» du vin dépasse désormais les 80 ans et je me dis que, peut-être, c’est la dernière année que je les vois. Je les ai connus alors que je démarrai, il y a tant d’années, ils me semblent avoir gardé une énergie intacte, font toujours des projets comme s’ils étaient immortels, leur passion me semble même pour certains encore plus vive, plus aiguisée. Ils ont parfois même plus de »visions».

Le temps passe. 56 ans déjà, le Bizeul. Aurai je dans trente ans la lucidité et l’énergie d’un Pierre Castel ? Dans 25 le regard d’acier d’un Bernard Magrez ? La tenacité d’un Georges Dubœuf ? La patience infinie d’un Marcel Guigal ? Ce blog, un jour aura t’il quarante ans ? Et moi 85 ? J’en doute… En même temps, j’écris ces lignes un 18 juin. Et le 18 juin 1940, De Gaulle avait… 50 ans. Il en a fait des choses, après. Ca me remonte chaque année le moral.

Hier, en finissant de poser le palissage sur la plantation de l’année, je me suis dit que cette vigne là, et bien je serai mort depuis longtemps quand elle sera dans la force de l’âge. Sans doute celui qui la vendangera alors ne saura t’il même pas qui, un jour, l’a plantée… Le temps long, toujours le temps, qui rythme plus que toute autre chose la vie du vigneron. Les sentences de cadran solaire sont là pour nous rappeler la fugacité de notre vie et sa fragilité. Et bien sur je pense à Christophe Delorme, vigneron ami, qui, à la Mordorée, fut fauché il y a quelques jours par une crise cardiaque, à 52 ans. La mélancolie m’envahit, comment faire autrement ?

Je repense aux dictons que l’on trouve sur les cadrans solaires…

Vitae Fugit, la vie s’enfuit, alors que nous ne la voyons pas couler.

Vulnerant Ommes Ultima Necat, toutes les heures blessent, la dernière tue.

Mais aussi, Vivere Memento, souviens toi de vivre; et bien sûr Vita in motu, La vie est dans le mouvement.

Je m’imagine, un jour, enfin, sur un banc, devant ma maison, laisser le soleil chauffer mes vieux os, laissant enfin parler la part de Hobbit qui est en moi..

Bon, c’est pas tout ça, mais à Vinexpo, où tout le monde donnait au final l’impression de faire d’excellentes affaires, je vous ai pris quelques photos dans les allées, avant de filer, mardi. C’est terminé, et, ce soir, le «vigneron» Bouygues donne à Montrose une petite fête de la fleur à sans doute pas loin de 3 millions d’euros le pince fesse. Ca devrait être bien. On me permettra de pas approuver et de penser que le vin ce n’est ni le luxe, ni un ring où des milliardaires enrichis ailleurs viennent se mesurer la taille de leur… ego/portefeuille/réussite/(mot libre).

Je sais, on va dire que je suis jaloux et envieux, à critiquer comme ça. Pour ma part, je trouve tout simplement cela indécent, pour ne pas dire ridicule, et quelque soit ma «réussite» actuelle, je rêve de faire griller des côtelettes dans mon cazot, de vous proposer un transat dans le petit bois de chêne pour la sieste, voire une un grand jamboree (réjouissances bruyantes et beuveries ;-) à la belle étoile, avec tente militaire, vaches à eau, douche en plein air, feu de camp, four tahitien ou veau cuit dans la terre, et guitare classique autour du feu. Chacun sa conception du luxe. Le tuxedo au Clos des Fées, ce n’est pour cette génération…

Ah, oui, les photos…

Au petit déjeuner, proposition de sardines à l’huile. Première fois pour moi, excellente idée car super indice glycémique, énergie et pas faim garantie pour la matinée…

Vinexpo.sardines Une carafe connectée qui purifie l’air puis le ré-injecte dans le vin à la seconde près, selon les instructions du vigneron qui la dirige à distance depuis son smartphone. Euh, ils avaient l’air sympa, je vais pas en rajouter…Vinexpo.carafe

Le gros jouet des Bordelais pour promouvoir le vin va bientôt ouvrir. Quand on sait que 100 millions de Chinois voudraient voyager mais n’ont pas de passeport, on se dit pourquoi pas. Mais j’attends de voir.Vinexpo.cité

Superbe habillage sur un stand italien espagnol (merci pour les mails de correction…), celui qui m’a le plus attiré. Chapeau bas. Chic et porteur de sens.

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Record de poids pour cette bouteille de vin Chinois, au moins deux kilos vide, faut deux sommeliers pour la décanter. A l’intérieur, faut encore bosser. Tous ces vins sont édulcorés entre 5 et 10 grammes/litre, comme tous les vins industriels qui cartonnent dans le monde. Je leur laisse mais n’y voit rien à redire.
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Trois très bons vins grecs. C’est bien de dire un peu de bien de la Grèce en ce moment. C’est fait. Les vins grecs sont excellents. Et puis ce sont les seuls où c’est inutile de demander les cépages parce qu’on retient jamais les noms… Mais c’est très bon, des blancs frais et différents, des rouges charnus et aromatiques. A creuser. Vinexpo.grec

C’est la première fois que je bois une bouteille marqué 000002. En même temps, on s’en fout. Mais c’est mon blog, alors je mets les photos que je veux. C’est débile, mais ça m’a fait plaisir. Le cerveau humain, quand même. Et le cerveau humain masculin, n’en parlons pas…Vinexpo.002

Un stand de vignerons sous un label bio-d. Comme quoi, jour fleur ou jour fruit, cosmos ou pas, faut mouiller le maillot pour vendre.
Vinexpo.byo La RVF en Chinois. J’ai essayé de lire, rien que chinoiseries pour débutant, dans ce que j’en ai compris. Saluons les efforts des Français pour évangéliser le monde.Vinexpo.rvf

Je ne suis pas sûr que cette image respecte la loi Evin, même modifiée par Monsieur Macron. Mais c”était juste jolie (bien qu’un peu maigre), alors… Et puis c’est une bonne fin pour ce billet qui commençait un peu tristounet. Retrouver le goût de la vie. Le cerveau masculin, quand même…

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Ce matin, c’est proverbe Africain

Aphorismes, dictons, proverbes, j’ai toujours été fasciné par la capacité de certaines phrases à vous faire, en un instant, voir la vie ou les choses d’une autre façon.

Le dernier en date, je le dois au directeur de la cave de Buzet, brillant, lors d’un très bel exposé sur leur engagement RSE, un truc dont on n’a pas fini de parler, la fameuse «Responsabilité Sociale et Environnementale ». Je pensais à lui, lundi, à Vinexpo, en regardant mes amis vignerons tous réunis au Saint-James, à Bouliac, dans un cadre magnifique, pour un petit «Off» simple et élégant, sans message cosmique ni combat social, juste le plaisir d’être ensemble et de partager notre passion, ce qui nous réunit et aussi ce qui nous rend unique, sans chapelle ni leçon de vie ni de morale.

« Seul, on va plus vite. A plusieurs, on va plus loin.» (Proverbe Africain)

Au moment de l’apéritif, après une journée intense et un débriefing vigoureux, une flûte d’un merveilleux champagne Jacquesson «Dégorgement Tardif», une grosse crevette en tempura à la main, je l’avoue, j’étais content de moi, ce qui m’arrive rarement. Arriver à réunir ensemble quatorze domaines du Roussillon et sept vignerons amis, dans un lieu magnifique, pour une journée efficace et joyeuse, cela m’a rempli de joie. Le jardin m’a paru plus beau, ma vie plus intense, plus brillante.

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Donner une bonne image de ma région, de mon appellation, défendre ensemble une marque collective, le Roussillon, voilà qui me donne l’impression d’être meilleur. Après le hold-up des producteurs de vins médiocres sur le système des AOC et le nivellement par le bas qui est à l’œuvre dans le vin comme ailleurs, il nous faut revenir aux fondamentaux, nous dire que l’appellation est notre bien le plus précieux, mettre les chariots en rond et se préparer à l’attaque des peaux-rouges – les marques mondiales et les faux signes de qualité et d’origine – s’entraider, montrer un seul visage sans céder aux sirènes du dieu multiface (c’est pour ceux qui regardent la saison 5 de Games of Thrones, qui a démarré mollement mais là, ouahhh..). Et surtout nous demander ce que nous pouvons faire pour le groupe, pour l’AOP et non ce qu’elle peut faire pour nous…

Nous étions donc 14 du Roussillon et 7 d’un peu partout, groupe de saltimbanques heureux à la Charles Trénet, soit liés par un terroir, soit liés par une passion et une éthique. Dans l’écrin proposé par Jean Nouvel, formidable mémoire d’une époque qui assumait les partis pris et les choix esthétiques tranchés, je crois que nous étions bien et que cela se sentait.

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Le troisième «Roussillon and Friends» réunissait cette année :

Capture d’écran 2015-06-18 à 09.43.17

Avec en plus le merveilleux, l’unique Patrick Beaudoin dont le Coteaux du Layon «Maria Juby» 1997 a, tard dans la nuit, terminé merveilleusement cette belle journée. Aparté : Quand on pense ce que certains journalistes ont dit comme conneries sur ce vin, on se dit qu’il y a des baffes qui se perdent… Fin de l’aparté.

Merci à tous ceux qui me suivent dans ces rêves et permettent d’en faire des réalités. Et à bientôt pour de nouvelles aventures !

Il faut sauver le soldat Vinexpo

Départ pour Bordeaux.

Petite – mais coquette – dégustation avec quelques amis vignerons à Bouliac, sur les hauteurs de la ville. L’occasion, la veille, de trainer un peu sur ce salon mythique.

Prendre de la hauteur, justement, dans l’analyse des choses, voilà un exercice difficile. J’ai la critique facile, question de gènes, sans doute, voire la dent dure, parfois, parait-il. Est ce bien mon rôle de commenter le salon ? De tenter de l’inscrire dans l’histoire, longue, qui me lie à lui ? Mon premier Vinexpo, c”était je crois en 1983. Je faisais mon service militaire. J’avais pris une permission pour passer le concours du Meilleur Sommelier de France. Serge Dubs gagna, je finis second, un exploit quand on y pense tant j’étais jeune. Il fit la carrière que l’on connait, le battre (cela s’est joué d’un cheveu) aurait été une mauvaise chose, pour lui, comme pour moi, car je ne méritais pas ce titre et lui, oui.

On a peine imaginer, en voyant Vinexpo aujourd’hui, ce qu’était Vinexpo alors : le centre du monde… Babel… The place to be. Les marques rivalisaient de puissance, les allées étaient impratiquables tant il y a avait de visiteurs, venus du monde entier. Ce fut longtemps comme ça. A l’évidence, ça ne l’est plus. Bien sûr, je suis chagrin diront certains, jaloux diront les autres. Ce n’est pas le débat, croyez moi. Le salon a changé, un peu triste, un hall entier fermé. On y croise encore du beau monde. On y fait des affaires, n’en doutons pas. Mais le monde a basculé, clairement, d’abord vers l’Asie ce qui semble normal, ensuite vers Prowein, ce qui semble plus mystérieux. Plus prosaïquement, internet est passé par là et le contact avec ses clients est désormais permanent, d’un clic, tandis que prendre l’avion est devenu banal, le trafic aérien ayant été multiplié par dix en trente ans, sans parler de la baisse des coûts, bien sûr. Ce genre de salon doit être réinventé. Mais par quel bout le prendre ? Je ne voudrais pas être à la place de ceux qui sont chargés de la chose. Pourtant, je me sens solidaire, ne voulant pas participer au Bordeaux Bashing ambiant. Vinexpo est un trésor national, tous les vignerons sont concernés, il serait stupide de ne pas en prendre consience, même ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Pas certain que tous le comprennent…

Un tour bizarre du salon vous tente ? Une sorte de cabinet de curiosité, sans vraiment de fil directeur ? Avec plaisir.

A l’entrée, les imprimantes font de beaux badges, très rapides si vous vous êtes enregistré. J’aime bien les imprimantes. C’est comme ça. Alors photo.

vinexpo.imprimante

Je me suis inscrit, pour rigoler un peu comme «blogger». Mon site a été examiné soigneusement par un comité de sélection (ou une stagiaire, je l’ignore) et j’ai été «accrédité». Longtemps journaliste ici, je me dis que comme eux, je vais avoir accès à la salle de presse, me voir offrir un plan du salon et une jolie sacoche. Que nenni. Les jounnalistes, les vrais, à gauche. Les bloggers, à droite. On a quoi ? Du wifi, du café et un sandwich. L’ambiance start-up, mais vraiment start, hein, genre le premier jour dans le garage…Je me sens très Bordeaux tout d’un coup. Très Bordeaux Supérieur, certes, mais Bordeaux quand même, celui qu’on ne mélange pas avec un Cru Cassé. Que pensiez vous, mon brave ? Il y a ici des hiérarchies, visibles ou invisibles, dites ou non dites et, en bon blogger, me voilà averti : je ne serai pas mélangé avec les journalistes, les vrais…. Peu me chaut, comme dirait Berthomeau, je me passerai de plan et j’ai déjà un téléphone qui fait internet…

A moi le salon. Oups, et bien c’est plus ce que c’était. Plus ou presque de stands collectifs de grandes régions françaises où l’on trouvait encore de fort bons vignerons, même les stands des tycoon bordelais, Magrez, Castel, me semblent avoir réduits comme peau de chagrin. Le salon est cher, très cher, long, très long et l’époque est compliquée pour les acteurs locaux, avec trois millésimes qui ne sont guère vendus en primeur.

Bordeaux me semble pris dans une sorte de spirale assez terrifiante dont personne ne semble comprendre les causes. On dirait une scène du «déclin de l’empire américain» où le prêtre raconte qu’un dimanche, les églises étaient pleines et le dimanche suivant, elles étaient vides, situation que le Québec a réellement connu en exagérant un peu. C’est difficile à comprendre, encore plus à expliquer. Les vins sont délicieux, n’ont jamais été aussi bons sans doute de toute l’histoire, longue et riche de la région, et pourtant, beaucoup de consommateurs ne sont plus intéressés.

Je goûte à la va vite deux vins sur le stand de mon ami Jean-Luc Thunevin. Un 2011 et 2012 (décidément, écrire tôt.. Merci FM). Je suis scotché : les vins sont mûrs, soyeux, élégants, les tanins polis, la concentration idéale, le fruit pur et la finale noble et fraîche. Ca, deux «petits» millésimes ? Mais en 1983, on aurait donné sa main gauche pour faire du vin comme ça ! Et dans les années 80, on aurait crié au grand vin !

vinexpo.thunevin

Je pense à l’image des voitures… En 1983, je rêvais devant des BMW 745 ou mieux, des 63( CSI. Ces voitures semblent aujourd’hui monstrueuses… Et dedans, on se dit que notre perception du luxe et de la sécurité a changé dans d’incroyables proportions… C’est pareil pour Bordeaux, mais inversé : cocasse dans tout cela, c’est que ce sont les «petits» millésimes qui aujourd’hui sont les plus délicieux et les plus gratifiants à boire, les grands étant formatés et ennuyeux, compliqués à servir, à conserver, à partager…  Personne ne le dit, ne s’engage, et donc, le buveur, le vrai, n’en a aucune idée. On marche sur la tête… N’importe lequel de ces vins, sous une étiquette Languedoc, serait un immense succès commercial. Si le prix était raisonnable, bien sûr. Peut-être est aussi un des paramètres du problème. Et là, on ne fait que les dévaloriser. Etrange.

J’arpente les allées, serre des mains, l’ambiance n’y est pas, on se bouscule pas mais pour un dimanche, il semble se faire de bonnes affaires. On y croise encore quelques vrais vignerons, comme Eric de Saint-Victor qui me fait gouter son rosé vinifié en amphore de grès, vineux et floral. Ou mes amis des Valentines dont le nez du rosé haut de gamme me bluffe. Plus coloré, plus structuré, vrai vin, il subit lui aussi, comme tant d’autres rosés, la malédiction de la paleur, diktat de l’époque et la fureur des rythme du marché qui ne veut que des rosé de l’année, et encore jusqu’à juin, alors que les vrais rosés ne sont jamais meilleurs qu’avec un millésime de décalage. Leur sac de plage est le «it bag» du salon. J’aime leur enthousiasme et leur créativité.

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On me montre des photos de Julie Gayet, intronisée dans le Jurade de Saint-Emilion la veille. Hum. La dame est belle, il serait faudrait être bête pour le nier, en rouge et blanc, comme nimbée de lumière. Un chirurgien cardiaque qui sauve des vies n’aurait-il pas été plus à sa place ? Un champion de la conscience écologique ? Un gars moins médiatique et plus dévoué à une cause ? Le vin et les people, est-ce bien ce qui va redonner envie de boire du Bordeaux ? Je me retiens de commenter, mais j’ai du mal. J’en veux à François Hollande qui est venu ce matin à Bordeaux inaugurer le salon, en campagne électorale – ne nous leurrons pas – alors qu’il ne comprend rien aux interrogations de la filière vin, des entrepreneurs en général, s’en fout en réalité, tout le monde le sait, et qu’il ne fait aucun effort pour la mettre en valeur (la filière, pas Julie Gayet). Espérons pour Bordeaux qu’on a intronisé l’actrice, qui le mérite sans doute, et non la maitresse du président. Elle aurait dormi à Cheval Blanc. Avec toute l’amitié que j’ai pour ce cru mythique, est ce bien cohérent que la maitresse du président «normal» dorme dans un cru appartenant à Albert Frères et à Bernard Arnaud (oups, merci FM…) ? N’aurait on pas pu lui offrir une chambre d’hôtel «normale» ou la faire coucher dans un cru «normal».

Le soir même, grand raout à Château Margaux, en l’honneur de la presse internationale. Je n’y suis pas invité, et de toute façon, n’y serait pas allé. Question de choix, d’éthique, de cohérence. Notre soirée se terminera autour d’un poulet grillé aux piments à la mode Ging Bao d’anthologie, au Bonheur du Palais, le meilleur restaurant Chinois du monde (enfin pour moi) avec un Altenberg de Bergheim 2005 de l’ami Deiss, sublime, forcément sublime, tant en lui même que sur le plat. Mon dernier repas ? Un truc proche de ça, avec des amis chers, sans smoking, ni salamalecs, avec du bruit, de la passion et de la liberté.

La vie, la vraie.

 

Miscellanées – En juin

Le temps file. Les vendanges, déjà, au bout de l’été, demain…

Comme le chante Michel Fugain, «Je n’aurai pas le temps…». Quelle belle chanson. Il y en eut tant d’autres. En Juin, j’ai donc ré-écouté un peu de Michel Fugain. Nostalgique. Les classiques, bien sûr, ceux de mon enfance mais aussi le chiffon rouge, une grande chanson qui marqua la fin de la sidérurgie française. Il y en a de plus gaies, heureusement, de plus légères. Mais celle là pourrait bien refaire un hit bientôt…

La légèreté, en mai et en juin, on l’a cherché. Trois semaines de temps de Toussaint, un vent permanent, des fenêtres de traitement étroites, au lever ou au coucher du soleil, la nuit, le week-end. Le millésime, en partie, s’est joué cette année fin mai, sur un ou deux poudrages. Ceux qui l’ont fait auront des vignes saines. Pour les autres, ce sera plus compliqué.

Un vendredi, ce fut un peu l’enfer. Démarrage dans la nuit, traitement des oliviers, puis les vignes de la Chique. Sieste, casse-croûte, puis c’est reparti pour une soirée poudrage à Vingrau. On mange un bout de tomme, délicieuse, apporté du Saint-Gothard par un client fidèle, en regardant les tracteurs prêts à partir. On a déjà 12 heures dans la pattes et la journée est loin d’être finie. Pourtant, tout le monde est fier et a envie de se donner à fond. La passion, que voulez vous. L’intime conviction que son travail va participer à l’élaboration d’un grand vin. Ca aide.

Soufre1

Vers 21H, le ballet de tracteurs bat son plein. Le soleil se couche, pas de vent, la poudre bienfaisante se répand sur les vignes, encadrant la floraison. Sur celles du voisin aussi et c’est tant mieux. Je me souviens des anciens qui, bien plus intelligents que nous, se donnaient le mot pour aller traiter le même jour dans le même secteur, démultipliant ainsi l’effet du poudrage, le mutualisant en quelque sorte. En Juin, j’ai appris, tient, un proverbe Africain : »seul, on va plus vite. A plusieurs, on va plus loin». A méditer.

Soufre3

Trois tracteurs, deux véhicules qui précédent, positionnant le soufre sur chacune des parcelles. 130 parcelles sur 25 kilomètres autour de la maison, c’est romantique, mais à l’usage, contraignant. Mais cela compte, sans aucun doute, dans la complexité du vin. Alors… Ah, pour ceux qui savent pas, c’est bio, hein, le soufre. Un peu irritant, c’est rien de le dire, mais au moins, on a pas de mycoses quand on est vigneron… En 6 heures, tout est plié. A minuit, un peu plus d’une tonne de soufre en place, bien collé à la feuille et à la fleur. Rassurés, on va dormir, l’impression du devoir accompli.

Soufre2

En juin, j’ai vu des artistes de l’hélicoptère à béton sur leurs drôles de machine. Vous ai je dit que nous construisons une petite cave et un petit local de stockage ? M’en souviens plus. Enfn, là, bluffé par des pro, par leur tour de main, par leur sens du «touché», tant ils «sentent» la matière en train de sécher, la remouille, passe jusqu’à sentir que le grain est parfait. Chacun son métier. Respect et humilité, Messieurs.

Béton

En juin, la vigne a fleuri et bien fleuri. Il n’y avait pas d’énormes sorties mais la fleur s’est bien passée, homogène, sans coulure ni millerandage. Le potentiel est là, attendons de voir s’il sera exploitable et exploité. C’est le cas aussi à Bordeaux, pour ce que j’en sais, et les vignerons se réjouissent d’avoir enfin là bas, un peu de vin après des années chiches. Ailleurs, je ne sais pas, mais les commentaires sont là pour ça. Chez nous, ce sera peu, comme d’abitude. Mais de source sûre, pas ou peu de Drosophilia Suzukii sur les cerises, trop chaud et trop de vent cette année, et donc, on peut commencer à espérer que cette saloperie soit moins virulente aux vendanges. Osciller entre espoir et réalités climatiques, voilà le quotidien du vigneron. Comme le dit je ne sais plus qui dans «En magnum», on a jamais vu un produit de luxe dépendant de la météo, donc le vin ce n’est pas le luxe». Bien d’accord. C’est très bien, au fait, la nouvelle revue de Bettane + Desseauve, je vous le conseille. Un peu compliqué à trouver en province mais un ton différent et de belles photos. A transformer.

Fleur

 

En juin, j’ai rencontré le champion du monde de sculpture sur fruit. Il m’a fait une aubergine qui a la pêche. Ca m’a fait marrer. Un peu de légèreté, toujours.

Aubergine

En juin, j’ai découvert que Lafarge avait inventé un béton liquide prêt à l’emploi en sac individuel de 30 litres, pour les bidonvilles d’Indonésie. Ca me rendrait bien service pour les murets, monsieur Lafarge. Qui connait ?

En juin, j’ai commencé la biographie de Jung. Il m’a dit que «dans l’acte de création, il y a toujours quelque chose d’imprévisible où je ne peux rien fixer ni prévoir à l’avance». Je me suis dit, tiens, on est deux ! Maintenant, je pourrai dire, Carl Gustav et moi pensons que… Je plaisante. Mes rêves sont bien moins tourmentés. Je me garde «Synchronicité et Paracelsica» pour la plage.

En juin, j’ai appris que d’après une étude américaine, 74 % des parents d’enfants de moins de quatre ans (et à partir de six mois…) laissaient déjà leurs bébés une heure par jour à jouer avec une tablette ou un smartphone. Ca m’a fait froid dans le dos. Comme d’apprendre que dans un concours de robots destinés à “intervenir dans des désastres humanitaires”, un robot Coréen avait gagné en réussissant à ouvrir des portes, fermer des vannes, passer au travers d’un mur, monter des escaliers, bref, faire plein de trucs. Bizarre. Utile ? Si catastrophe nucléaire, parait-il. Dieu nous préserve.

En juin j’ai appris qu’en faisant un régime surdosé en zinc, on voyait son odorat incroyablement boosté. Dommage que je ne fasse plus de concours de sommeliers….

En juin, nous avons fait un diner chez Anne-Sophie Pic au Beau-Rivage Palace et son asperge marinée à l’anis vert, citron de menton, sorbet Verveine-réglisse m’a bouleversé avec un Clos des Fées blanc 2012. J’en fus tout retourné. L’harmonie des mets et des vins, c’est compliqué. Mais quand c’est top, on est sur le toit du monde. Merci à tous, salle, cuisine, hébergement, direction, de nous avoir toujours considéré comme des bons vignerons et traités, dès l’origine, comme des grands. Un palace, c’est ça… Avec celui là, nous aurons toujours un lien d’affection particulière.

asperge

En juin, maintenant en fait, j’ai regardé le ciel devenir menaçant, l’orage gronder, la pluie s’abattre et, me sentant minuscule autant qu’impuissant, j’ai lancé une prière vers des forces mystérieuses et ancestrales : «Seigneur, Dieux Païens, âme de la terre, s’il vous plait, pas de grêle ». Puis j’ai attendu, sachant que, quoiqu’il arrive, je devrai accepter.

Ciel

Bien faire les choses

En arrivant à Vingrau, il y a un peu plus de quinze ans maintenant, j’ai beaucoup parlé avec les vieux vignerons du village. ils m’ont beaucoup appris et apporté, beaucoup se sont éteints depuis ce temps là mais leur souvenir et leurs bienfaits sont en moi. Ceux qui me lisent depuis longtemps savent que j’aime dire que ma philosophie à la vigne, celle que j’essaie d’appliquer, c’est ce que j’appelle la règle des 3V, les Vieux du Village de Vingrau. Pas de croyances mystiques, pas d’idées reçues, de l’observation, de la mobilité, du genre «action/réaction» si vous voyez ce que je veux dire. Pas de grands principes gravés dans le marbre non plus, mais du bon sens, pratique et sain. Et une règle d’or : une bonne vigne voit son maître tous les jours…

Au début, je me demandais pourquoi ils plantaient si peu et si rarement. Le vigneron «de souche», à Vingrau, était individualiste dans l’âme, patron dans ses vignes, seul à assumer ses choix, les risques et les difficultés, seul à en recevoir aussi les mérites, les simples, à la grande époque où la «coopé» fonctionnait, ceux d’une abondante récolte et d’un fort degré. De quoi vivre de son labeur, en somme, libre.

J’ai planté, souvent, parfois beaucoup et maintenant, je peux dire «je sais». Je sais que malgré plus de moyens, plus de mains, plus de matériel et bien, si je veux BIEN planter, bien droit, avec de belles tournières, des vignes qui seront bien enracinées, bien formées, bien nées, et bien je ne dois guère faire plus d’un hectare, voire moins. Bref je sais qu’ils avaient raison.

Bien reposer et préparer les sols, bien raisonner l’amendement, bien aplanir, bien enlever les cailloux, bien tracer en respectant chez nous pentes et devers, préparer les bons plans chez le bon pépiniériste, bien tracer en prenant le le temps de réfléchir voire de recommencer, planter nous même, dans le sens de la Tramontane, bien droit et bien aligné, avoir le temps d’implanter les tuteurs, le palissage, quand il faut le faire. Tout cela prend du temps et de l’amour et il vaut mieux donner beaucoup d’amour à une petite parcelle que la même dose à une grande : la vigne le ressent mieux, plus fort et pour plus longtemps.

Je réfléchissais à cela samedi, en donnant un coup de main à l’arrosage d’un petit bout de grenache blanc planté sur un coteau noir d’Espira. Cinq personnes plus un chauffeur. Deux jours. Décavaillonner à la pioche le tour de chaque jeune pied, enlever l’herbe. Ca ne se voit pas, mais il y a 100 km/h de tramontane…

Espira1

Faire une belle coupe en terre, mettre cinq litres d’eau. Et refermer, ensuite, butter, pour que le vent ne gâche pas le fête, sèche les crevasses faites par l’eau avant que les racines ne les occupent, tuant ainsi le jeune plant.

Espira3

Bien sûr, l’eau n’est pas sur place, il faut aller la chercher à 5 km… A chaque remplissage, on intervertit les piocheurs et les arroseurs. Faut varier les plaisirs. Façon de parler.

Espira2

Ce n’est que le début, bien sûr, il reste encore au moins 100 jours de travail/homme, uniquement cette année, pour arriver à bien faire les choses, dans les règles de l’art, sans excès.

Mais cette vigne, alors, me survivra sans doute, voire survivra à mes fils. Alors….

 

Point de vue, images du monde

 

 


Bon, en regardant les photos envoyées par quelques amis excellents photographes (merci Christian, merci Armand), j’ai un peu l’impression d’être dans une mauvaise pub Ferrero. Bon, il n’y avaiit pas de “Ferrero Rocher”, comme chez l’ambassadeur, mais avouons, boiseries, cristaux aux lustres, c’était classe.

Recevoir, domaine «unique», nos clients et amis au Bristol, dans un immense salon, il fallait l’oser et bien nous l’avons fait. Du coup, grâce à la parfaite organisation (et à la patience…) de toute l’équipe du Bristol, que nous ne remercierons jamais assez, tout s’est VRAIMENT bien passé.

Même le chat de l’hôtel a participé le matin à la mise en place, nous relaxant de nos angoisses avant l’arrivée des premiers dégustateurs.

Un pari osé mais réussi et, enfin, l’occasion de montrer tous nos vins dans des conditions parfaites : place, temps pour expliquer, vins de fruit, de lieux, de temps, primeurs et millésimes anciens, tout était là, et vraiment, merci à tous ceux, nombreux, qui nous ont accompagné dans cet étonnant défi.

On commente ? On commente !

La salle en plein boom, vers 18 heures…

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Claudine, expliquant et souriant.

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Une chose dont je rêvais lorsque je n’étais pas vigneron : la possibilité pour les professionnels de goûter assis, servis, tranquilles et sans influence.Bristol3

 

Jean-Luc Poujauran coupant du pain (je sais ça manque d’originalité) avec son fils, belle photo Père/Fils. Bienvenue dans le grand bain, Jules !Bristol4

 

Xavier Thuret qui nous avait apporté un Baragnaude de derrière les fagots qui, à température de la pièce et avec le pain de Jean-Luc, faisait avec notre Muscat un mariage inoubliable. Deux jeunes sommeliers juste à côté dont j’ai oublié le nom ;-). Je plaisante, Marco, je plaisante !Bristol5Une journée incroyable, vraiment, il y aura un avant et un après.

Et, au fait, désolé pour le titre, j’ai pas résisté…

P.S.: pour ceux qui sont abonnés à ce blog et n’étaient pas invités, je rappelle que les fichiers sont totalement étanches et que pour être tenu au courant des dégustations à Paris ou ailleurs, il faut nous autoriser à vous écrire de temps en temps en nous confiant votre adresse mail ICI.

 

 

10 ans, ça se fête, non ?

Et oui, dix ans… Le premier billet de ce blog, c’était le 4 Mai 2005. J’étais à New-York, j’avais trainé dans Central Park, entre deux visites de clients. Je croyais avoir «ouvert le marché Américain». J’en souris, quand je me revois si naïf…

J’écrivais peu, plus court. Je cherchais un style, une voie, une envie. «Pourquoi bloguer dans un contexte d’affaires ? », C’était le titre d’un livre Québécois que j’avais acheté par hasard, à l’époque, à Montréal, pour tenter de comprendre le phénomène qui démarrait, surtout chez les ados, un peu en politique, très fort déjà en cuisine. Dix blogueurs exposaient une de leur motivation. Il y avait, j’ai vérifié : «pour influencer; pour vendre; pour informer; pour apprendre; pour se définir; pour réseauter; pour être vu; pour communiquer; pour provoquer; pour se souvenir ».

Pour »se souvenir» et «pour informer» m’avaient décidé. Je m’étais dit, bien sûr que «pour communiquer» et pour «se définir» n’était pas idiot. Pour «vendre», ce n’était pas le but et ne l’est toujours pas. Sans doute ai-je un peu aussi «provoqué» et je l’espère, un peu aussi «influencé», d’autres vignerons, des jeunes, des buveurs de changer de quelques degrés leur angle de boisson… Il manquait je pense pour être parfait «pour transmettre”. C’est étrange car je pense que cela résume bien pourquoi j’écris. Pour laisser une trace, à mes enfants, de ce qu’était la vie d’un vigneron dans les années 2000, alors qu’on venait d’inventer Internet, ou le monde se métissait, où l’on pouvait voyager librement pour rien, où tant de choses étaient différentes, sans doute, s’ils lisent un jour ce blog dans cinquante ans.

Tout cela n’était pas prévu, bien sûr, ni que cela dure si longtemps, ni que cela parte un peu dans tous les sens, mêlant la danse disco à Nietzsche, l’illumination par les crêpes à l’art de l’assemblage, le wine-mapping et la cuisine vietnamienne, les journaux de vendanges aux récits de voyages, le tout saupoudré d’une grivoiserie dont j’ai parfois honte. Il n’était pas prévu non plus que de 308 visiteurs (pas uniques, bien sûr) en Mai 2005 (mes premières statistiques) on passe à plus de… 40 000 tous les mois aujourd’hui ce qui me semble colossal et bien loin de la réalité. Mais bon, ce qu’il faut retenir c’est que vous êtes nombreux, c’est sûr. Surtout quand j’écris, en fait.

Positif, ces dix ans avec vous ?Bien sûr. Si vous lisez mon blog, je peux presque à coup sûr lire la bienveillance sur votre visage, lors d’une rencontre dans le monde réel, même si nous ne nous sommes jamais vus. Un point négatif, une critique ? Jamais de commentaires, ou presque, mais bon, en même temps, je n’aurais pas le temps de répondre. Alors, même si je me sens un peu seul parfois, je continue.

Le blog est un format si particulier. Surtout le blog professionnel. On doit s’y dévoiler, souvent plus qu’on ne le voudrait ou qu’on ne le croit. C’est là la grande différence avec le journaliste professionnel où, au contraire, on doit ne rien dire de soi. Enfin, en théorie. L’autre, bien sûr, c’est la taille : ici, on est libre, de faire long, souvent trop. Ou très court. Ou rien, quand on a pas envie. C’est bien comme ça, je ne force jamais.

Allez, qu’est ce qu’on se souhaite ? Dix ans de plus, voire vingt et, bien sûr, à la fin, mon admission à l’Académie Française (ça t’aurait fait tant plaisir, Maman, hein, mais je crois que c’est mort…), pour le Panthéon, on verra.

Merci.

De la réussite

« Rire souvent et beaucoup, mériter le respect des gens intelligents et l’affection des enfants, gagner l’estime des critiques honnêtes et endurer les trahisons de ceux qui ne sont pas de vrais amis, apprécier la beauté, trouver ce qu’il a de mieux dans les autres, laisser derrière soi un monde un peu meilleur, par un bel enfant, un jardin fleuri, ou une condition sociale un peu moins dure, savoir qu’une vie seulement a respiré plus facilement, grâce à vous : voilà ce qu’est la réussite.»
Anthony Robbins

A new hope

Je parlais il y a quelques jours avec un ami de Châteauneuf du Pape. Un de ces déjeuners de «copains de régiment», qui n’existent déjà plus beaucoup et disparaitront bientôt. Oui,il fut un temps ou l’on donnait un an de sa vie à la Nation, certes pour ne pas faire grand chose, à quelques exceptions près, mais où l’on se rendait compte que le monde est multiple et que dans toutes les couches de la société, du haut en bas et de droite à gauche,  il y a d’honnêtes hommes, qu’ils soient nés au bon endroit ou quelque part, comme le chante si bien Le Forestier. J’ai gardé quelques amis de ce temps là, j’en suis heureux mais ce n’est pas le sujet.

Ces déjeuners ont quelque chose de récurrent, c’est que l’on commente le monde tel qu’on l’a vécu et nous parlâmes, entre bien d’autres choses, de l’évolution du Châteauneuf, petit coin de terre que j’adore, que l’on ne peut vraiment comprendre que lorsqu’on y a passé une semaine, apprécié les vins et les gens qui les font, qui ne sont pas pour rien dans le charme étonnant de l’endroit. J’y suis allé pour la première fois à la fin des années 70 et nous parlions justement, de l’influence (on dit souvent là bas « du bien »…) que Robert Parker fit et fait toujours à l’appellation. Je me lançais alors dans une réflexion profonde dont j’ai le secret, sorte de tirade, leçon donnée, de celles qui m’ont valu bien des inimitiés dans ma vie mais qui, avec du recul, ont aussi fait réfléchir certains.

Je tentais d’expliquer ma pensée, dixit que Robert Parker n’avait pas apporté seulement une prospérité économique mais qu’avant tout il avait apporté un regard et une vision.

Le regard d’un père sur son fils, certain qu’un jour celui-ci ne sera plus le «fils de» mais que c’est lui sera devenu «le père de», un regard qui donne de l’énergie, met en confiance et permet de recommencer jusqu’à ce qu’on y arrive. Le regard d’une mère, fait d’amour absolu, où l’on peut lire que le monde est à notre portée, pour autant qu’on le veuille, et que oui, en tant que fils, on est capable de tout. Le regard d’un amant, persuadé que la femme aimée est un joyau, qu’il pare de toutes les qualités, certain même que celles qu’elle n’a pas, elle pourra les acquérir.

C’est ce regard d’un homme qui a changé Chateauneuf, à travers ses notes et ses commentaires. Il a vu le diamant qui était là, attendant d’étre taillé. Il a révélé un potentiel. Il a donné aux vignerons une vision de qualité et de grandeur (un peu trop, peut-être, diront certains…), leur a donné avant tout la confiance de croire en eux même et en leur terroir. Il leur a dit qu’ils avaient de la valeur.

Je vous fais grâce de la discussion qui s’en suivit car cette longue introduction n’est là que pour vous dire que le Wine Advocate, par le regard et les mots de Jeb Dunnuck, vient, je le pense, de faire la même chose avec le Roussillon.

Jeb a passé du temps, il a compris les terroirs et les hommes, il a été stupéfait (le mot est un peu fort, peut-être, mais je ne pense pas) par le potentiel des différents terroirs, il a jugé les deux écoles de vinification dans leur contextes respectifs (l’école Calcienne, dont Gérard Gauby est le créateur et le chef de file) et l’école que j’aime appeler Roussillon Canal Historique.

Et il a mis de grosses notes et des commentaires qui, comme dirait l’autre, vous donne la patate…

Je n’ai aucune gêne à l’avouer, la reconnaissance des vins du Clos des Fées par le Wine Advocate me fait plaisir. En voyant l’avalanche de bonnes notes, dont un incroyable 97 points pour le Clos des Fées 2012, je me suis pris à lancer un “yes” qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je pense qu’il en fut de même pour tous mes collègues vignerons, du Domaine Gauby au Domaine de l’Edre, du Mas Bécha à Jean-Luc Thunevin et Jean-Roger Calvet, à Michel Chapoutier qui obtient un fantastique 97-100 à confirmer après la mise en bouteille. J’en oublie, qu’ils m’en excusent, car je n’ai pas encore eu le temps de voir tous les commentaires et toutes les notes.

Ils sont, elles sont excellentes…

Je veux ici remercier publiquement ce journaliste pour son travail qui, au delà des retombées commerciales, sans doute bienvenues pour certains (beaucoup de vins à prix très bas voient aussi reconnue leur valeur et raflent des 90 points qui devraient booster leurs ventes), je pense qu’il y’a aura un avant et un après cette publication, les biens notés redoublant d’ardeur pour faire mieux encore, les oubliants retroussant leurs manches, la porte leur étant ouverte.

Enfin, bien sûr, le regard de certains va changer. Cendrillon n’est rien avant l’arrivée de sa marraine Fée et un Roussillon paré d’un 95, 96 ou 97 peut aller au bal.

Au nom de toute la région, merci Jeb.

P.S. : un aperçu des folles notes du Roussillon. Bravo à tous !

Parker

Vernaculaire

Vernaculaire. J’adore ce mot. Je l’ai appris tardivement dans ma vie, quelques années après mon installation, en faisant un plan dont je ne me souviens plus du nom, où l’on me proposait de sauver et d’entretenir l’architecture vernaculaire de mon «Domaine». A l’époque, je n’avais que bien peu de vignes, mais beaucoup de cailloux et, sans le savoir, beaucoup de bâtiments vernaculaires.

Un truc vernaculaire, c’est un truc qu’on fabrique soi même, que l’on obtient pas par l’échange. Ca se fait rare, depuis que la Chine est devenue l’usine du monde. Ca vient de Venaculus, indigène, en Latin. Je vais pas faire mon petit professeur, si vous voulez en savoir plus, c’est ICI, comme d’hab, merci Wikipédia. Avant, ici (avant, c’est il y a moins d’un siècle), il n’y avait que des trucs vernaculaires, hein. Le menuisier était local, la viande, les légumes, le fromage, et bien sûr, l’architecture, puisque c’est de cet emploi là dont j’avais envie de vous parler depuis un moment; Après, si vous êtes vigneron, vous pouvez vous la jouer en indiquant, nonchalamment, au détour d’une conversation, que «vos levures sont vernaculaires». Ca le fait. Pour un caviste aussi : voyez vous, ce vigneron reste profondément vernaculaire… Hum. Pensez à expliquer, on pourrait penser à d’autres choses…

Donc, on y arrive, j’ai un grand respect pour tout ce qui est vernaculaire chez moi. Ma maison (1870), mes murs, mes citernes et mes cazots. Le concept du vernaculaire, c’est que c’est souvent affreux, au départ, parce que c’est fait dans l’urgence, avec les moyens du bord, les ressources qu’on a sous la main à ce moment précis c’est à dire souvent pas grand chose à part ses deux mains, un goût souvent incertain car peu influencé par le monde extérieur et bien sur les matériaux du cru, de la paille, de l’argile, des pierres, un peu de calcaire, de gypse parfois et des branches ou des troncs.

Cette architecture, ici, en dehors de quelques murs faits il y a bien longtemps, elle doit beaucoup à l’après guerre, à l’arrivée du ciment, de l’armature métal, puis des parpaing. Bof, donc. Et pourtant cela me plait.

Il y a des refuges, laissés dans le mur, parfois pour un homme, parfois pour une raison aujourd’hui oubliée. Il y a des citernes, bien sûr, un peu partout, à l’époque où l’on sulfatait à la machine à dos et où l’on avait rien pour transporter l’eau sur les parcelles. Il y a des cazots, en pierres sèches, plus ou moins bien faits. Et il y a ceux horribles, faits sans penser une minute à leur impact esthétique, le mauvais goût étant, nous le savons tous, la chose la mieux répartie au monde, ne serait ce que parce que le bon goût, c’est le sien et le mauvais, celui des autres.

Je vous ai fait quelques photos, il y aurait tant à dire que ça nous occupera, à l’occasion, histoire de laisser des traces…

Un cazot très vernaculaire destiné à abriter les chevaux, pas beau, mais pratique.

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On remarquera la recherche pour le bien être des animaux, l’essentiel, après tout, dont une magnifique récupération d’un bassin émaillé. Nous dépanne bien quand Magalie vient labourer…. On voit bien le bricabrac (et du coup le charme…) des matériaux de récupération…

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Une citerne de vigne, comme il y en a tant, pratiquement toutes construites de la même façon, dans les années cinquante : approximativement 2 x 2, murs en pierres coulées dans le ciment, grand sol lisse sur le dessus avec trou de récupération en point bas et trou d’ouverture pour puiser l’eau. Et la plupart du temps accompagné d’un tube en béton, type conduite, vertical, détournée de sa fonction orginelle afin de servir de récipient de mélange pour la «bouillie», à l’époque le plus souvent du souffre qu’on tentait tant bien que mal de dissoudre dans l’eau et bien sûr de bouillie bordelaise, préparée home made parfois.

Venaculaire1A l’époque, monter les matériaux ici n’était pas simple. Les voitures étaient rares, il y avait encore plus de 80 chevaux à Vingrau, peut-être un TUB, mais je n’en suis pas sûr, alors que le type H venait de sortir. Il gardera le nom vernaculaire de tube, ici, il en roule d’ailleurs encore au moment des vendanges, alors que l’on a oublié de puis longtemps le sens des initiales : Traction Utilitaire Basse… On se prend à réver d’un utilitaire aussi simple et pas cher, conçu aujourd’hui… Je m’éloigne, je m’éloigne… On était fier, à cette époque, de ces jours passés à construire, en s’entraidant, la citerne permettant seule la culture, et l’on mettait alors la date de fabrication pour laisser une marque dans l’univers, luttant ainsi contre l’entropie qui nous transforme tous en atomes, un jour ou l’autre. Bon, je suis pas sur que le raisonnement fut aussi profond, mais la marque est bel et bien là…

Vernaculaire2

Dans le genre vernaculaire, un double mur, très typique.

Le premier est construit au moment du défrichage de la parcelle. Après plusieurs années et sous l’effet du labour permanent, il faut continuer à sortir les pierres des vignes et, n’ayant aucun moyen de transport sous la main, on les empile sur une deuxième rangée. Souvent, cela permet de voir que la parcelle a changé de main et/ou qu’un savoir faire s’est perdu. En effet, au niveau des murs en pierre sèche, il y avait des bons et des mauvais, comme partout….

doublemur

 

Voilà voilà… Je me demande toujours si ce genre de post est intéressant. Mais bon, je n’ai pas de chai fait par un architecte vedette (il y a désormais des «chais d’architectes» comme il y a des «maisons d’architectes»), pas de château du XVIIIème, alors on fait avec ce qu’on a…

Je me demande si je faisaisun petit film sur mes cabanes de bouseux si B & D le mettraient sur le site, vu qu’ils diffusent maintenant des films de pub, comme celui de Cos d’Estournel, ICI, ode à son propre génie. Comme dit l’autre, il est important de dire du bien de soi même, d’abord parce que sinon personne ne le fera à votre place, ensuite parce qu’on aura vite oublié la source de l’éloge et non l’éloge lui-même. Étonnant que ça ne gratouille personne quand même, ce va et vient désormais permanent entre la pub et le journalisme…

Bon, je dis ça, hein, je dis rien…

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