Au nord

DFin de semaine à Montréal. Avec joie.

Voyage express, 3 nuits seulement, le décalage horaire va me tordre, je suis prévenu.

J’aime le Québec. J’aime les Québécois. Ils me le rendent bien, en appréciant mes vins et en étant charmant avec moi, toujours. Puisqu’on est dans les compliments, je dois dire que j’ai du respect pour eux et une grande admiration pour leur résistance. Le mur, le grand mur (je vais rater le premier épisode de la saison de Games of Thrones, c’est la vie…), celui contre l’envahisseur anglo-saxon, c’est eux qui le défendent, trouvant pour chaque mot anglais une traduction française, alors que nous en sommes bien incapable, adorateurs des anglicismes que nous sommes.

Ici, il n’y a pas de «Stop» mais des «Arrêts» le long des routes, pas de «World Trade Center», mais un «Centte du commerce mondial», pas de week-end mais des «fin de semaine», les exemples abondent, dont nous ferions bien de nous inspirer.

Vol cauchemardesque à l’aller avec Air France (pourquoi quand il y un problème dans un avion, siège, écran, casque, repas c’est toujours sur moi que ça tombe ?). Vol parfait, au retour, à tout point de vue, toujours avec Air France. Balle au centre.

Dodo au Sofitel, comme d’habitude, où l’on commence d’ailleurs à m’appeler par mon nom et où officie avec brio mon ami Olivier Perret, le chef du restaurant gastronomique Renoir. On se promet à nouveau de faire un jour un diner Clos des Fées ici, mais bon, rien n’est simple, le temps manque…

sofitel

Tenter de s’adapter au fuseau horaire ou pas, voilà la question… Un déplacement aussi cours, c’est une première pour moi, et, alors que j’écris ces lignes, de retour, faut le dire, ça m’a plus bousculé que je ne pensais. Bon, j’ai assuré quand même l’essentiel, le mini-salon, brillant, parfaitement organisé, de notre agent au Québec, dans le cadre du Musée des sciences, spacieux et lumineux. Voici le stand avant l’arrivée de le foule. Dure journée mais à rencontrer des dégustateurs curieux et passionnés, le temps passe vite. Gros succès pour les Sorcières Blanc et Modeste, toujours aussi surprenant. Les Sorcières sont désormais un classique, ici. Incroyable, quand on y pense.

Salon Content d’avoir revu des amis vignerons, Yves, Pascal, bien d’autres, qui venant des Etats-Unis, qui y allant. Toujours les mêmes qui sont sur la route, infatigables. Il n’y a pas de hasard. Ni de chance. Juste du travail. Et des bons vins. On s’est raconté des histoires de vignerons, comme il se doit, partageant des doutes plus que des certitudes.

Demi-journée de flanerie, dans la ville, Coldplay sur les oreilles, qui donne le rythme, le nez au vent, curieux de tout. La ville mute, les building poussent, mélange étrange de passé, de présent et de futur, de nouveau monde et d’ancien, de culture anglaise et française.

Au vol, quelques photos, sans queue ni tête.

Un peu de Yoga illimité, voilà qui me ferait le plus grand bien.

Yoga

La collection DKNY, très sobre, très grise et blanche, très tentente. Mais dans la vigne, le streetwear, c’est pas adapté, trop salissant, déjà. Et puis, faut se faire une raison, il n’y a pas ma taille… Mais c’était chic.

DKNY

Dans le vieux Montréal, on lutte contre le bruit. Il y ici une sorte de pédagogie positive qui me frappe à chaque voyage. Nous devrions nous en inspirer plus souvent.Nuitbruit

 

La publicité aussi est très différente. Elle met souvent en avant le questionnement personnel. Beaucoup d’humour, souvent, aussi, et on se moque volontiers de ses propres travers Nous sommes, dans le domaine de l’auto-dérison ou de la remise en question, très en retard…
QCiti

Dans la presse, en fin d’article, on indique qui a payé les «frais de reportage». On se plait à rêver de la même chose en France, une forme de transparence. Je crains qu’on en soit loin… Dommage.

Volvo

Nouvelle opportunité, déchiqueteur d’archive… Pas bête.

Qcarchive

Partout, des t-shirt «I Love Poutine». Non, il n’y a pas de fan du président Russe mais d’une spécialité culinaire locale que je n’ai encore jamais eu le courage de gouter… Frites, fromage fondu, sauce, un jour, on butte contre ses limites… En savoir plus ICI.

Autre inscription sur un polo, mais celle là n’a pas besoin je crois de commentaires..

Sex

Dernier déjeuner sur le pousse au très créatif café du musée d’art contemporain, avant de filer à l’aéroport. Le chef s’en va ouvrir un bar à vin, il se lâche et c’est très bon. Mignardises rigolote, saucisson au chocolat bien réalisé. Joyeux, coloré, comme le temps, superbe.

Fin du coup de vent. Drôle de métier.

Mignardises

 

 

Miscellanées – En avril

Drôle de temps. Le genre à ne pas se découvrir d’un fil. Dans des deux sens du terme, d’ailleurs. Le temps qu’il fait et le temps que l’on vit.

Celui qu’il fait, en mars, je dirais qu’il fut incroyablement mauvais. Bon, à Pâques, ici, il fait rarement beau, ll faut le dire. La fin de semaine était ventée, dirons-nous, c’est à dire que l’on ne pût sortir tellement il y eu de vent, un vent à décorner les bœufs, en fait. Dans le village, la chose était encore supportable. Mais dès que l’on montait vers le nord, Opoul, ou l’ouest, Embres, c’était insupportable. Lundi, en revanche, avec ces incroyables sautes de temps que le Roussillon affectionne, c’était le rêve. Quoi qu’il en soit, et si l’on s’occupe un tant soit peu de cultiver les choses en général et la vigne en particulier, mars fut glacial. Tous les matins, 2 à 3 ° selon les terroirs, limite gelée blanche, alors que que la météo des chaînes de TV nationales annonçaient 8°. Je sais pas où ils les trouvaient, ces 8°, peut-être sur la plage, au lever du soleil. Pas à Vingrau. Printemps humide, froid, tramontane, ça pousse lentement, quand ça pousse, de nombreuses vignes n’ayant pas débourrées, à peine au stade «bourgeon dans le coton». Le millésime commence à se former.

Sur les terres détrempées, une semaine de vent à 100 km/h, ça vous fait une croûte dure comme du béton et la pauvre Magali, dans certaines parcelles, n’était pas loin j’en ai peur de renoncer, sa charrue glissant sur une terre qui paraissait comme durcie par une cuisson naturelle. C’est le problème de cette argile dont on pourrait faire des pots : les vins sont armés pour 30 ans, quand ils sont vinifiés pour ça, mais les sols, à cultiver, c’est la croix et la bannière. Bon, j’en ai déjà parlé, du labour, je vais pas y revenir.

Semaine à fond. Comme toutes les semaines, en ce moment. La préparation de notre grand événement au Bristol, le 18 mai, bat son plein et il a fallu décider et organiser une foule de choses. Je sais, vouloir « produire » soi même un tel événement est franchement gonflé. Mais je crois qu’on peut le faire. Reçu en début de semaine une invitation pour un autre événement à Paris, le même jour, organisé par Hubert. Le Hubert du vin, pas le uber des taxis… Hubert de Boüard consultant, à la Monnaie de Paris, dans le nouveau restaurant de Guy Savoy… Quarante châteaux, domaines et propriétés derrière lui, sans doute. A ma droite. Organisation et équipe de la mort, moyens illimités. Talent, aussi, bien sûr. Et charme. A ma gauche, un vigneron du trou du cul du monde, avec sa garde rapprochée. Bon, j’ai Éric Fréchon dans mon équipe, faut pas non plus se faire passer pour Cosette en permanence. Et puis quelques idées. Et quelques amis. Un beau «combat» en perspective, plein d’enseignements, je l’espère, quoi qu’il arrive. Et sans doute aussi, le même jour, d’autres dégustations, qui sait. Viendrez vous ? On verra bien.

A Hong-Kong, la dernière fois, j’ai rencontré un homme fascinant, tycoon de l’internet en Chine, qui m’a expliqué le nouveau challenge des grandes marques : le O to O… Le Online to Offline. Ca m’a intéressé. Il n’y a pas de monde virtuel, en réalité, cher lecteur, comme on l’entendait il y a quinze ans, au début de l’aventure internet. Il y a un monde numérique, Online, certes, mais c’est un VRAI monde, où les « marques » ont une vraie vie, de vrais amis, de vrais clients, de vrais ennemis aussi, sans doute. Comment rencontrer ces relations numériques ? Dans la réalité, dans la vraie vie ? Comment leur faire goûter votre vin alors qu’ils ne connaissent parfois que votre marque, votre région, votre AOC ou vous, à travers le web, sur Facebook, sur Twitter, où ou sur je ne sais quelle application au nom exotique, voir inconnu, qui regroupe des communautés de plusieurs dizaines ou centaines de millions d’utilisateurs ? Qui sont ces milles et quelques personnes qui me suivent (me suivent, quel mot étrange, à tant de sens…) sur Twitter, truc dont je ne sais même pas me servir ? Tiens, et mes je ne sais combien « d’amis » sur Facebook ? Les ai-je déjà croisés, sans avoir eu le temps de vraiment les connaître ? Vont-ils ou elles me demander une invitation pour le Bristol ? Ou vont elle se contenter de lire, parfois ? Vont-elles, un jour, m’acheter une bouteille, à moi, à un caviste, dans un restaurant ? Qu’il est difficile de comprendre le monde dans lequel nous vivons, en si rapide mutation. Qu’il est passionnant, aussi, ce monde. Que de possibles n’ouvre t’il pour un petit domaine tel que nous… Toilettage de fichiers, invitations, clients, membres de la « communauté Clos des Fées », tous, j’espère, ont été désormais invités. Uniquement sur Paris Région Parisienne ; par peur de déranger, trop souvent, nos clients, sans doute fais je en vexer certains ? Les premières réponses rapides, tout le monde semble trouver cela « courageux » et « enthousiasmant ». Wait and see.

A  Bordeaux, la semaine des frimeurs est terminée. Ce n’est pas une faute de frappe mais un bon mot que l’on m’a rapporté et qui m’a fait sourire. Il fallait y penser. Je n’y suis pas allé cette année, j’ai avoué publiquement que cela m’avait manqué, fort honnêtement je crois, alors que je peux bien me moquer un peu des faiblesses du genre humain en général et des vignerons en particulier. Si tous ceux qui ont participé avaient acheté une caisse de cru classé, la pénurie serait proche, mais bon, on va attendre les notes, la tendance. Dès quelles seront sorties, les vignerons noteront à leur tour, dans l’intimité bien sûr, les journalistes : bonne note, il goûte bien. Mauvaise note, il goûte comme un pied (je reste poli, dans la vraie vie, c’est un peu plus cru…). Puis un autre millésime viendra. Un pronostic en passant, cette année, on redécouvrirait les 2007 que ça ne m’étonnerait pas. Je vais me pencher sur la question, mais mon long nez me dit que c’est le vin à ouvrir en ce moment pour ceux qui en ont, à rechercher sur la place pour ceux qui n’en ont pas. Grand respect pour Jacques Dupont, qui a labouré le ban et l’arrière ban de la campagne bordelaise pour s’occuper de tous ces « Bordeaux d’en Bas » qui, pourtant, correspondent si bien à ce que l’honnête homme recherche. On trouvera ICI ses dix billets sur sa semaine primeurs, en tout point remarquables, au point que j’eusse été fier de les écrire et que certains seront honteux de ne pas l’avoir fait. Ah, pour finir avec le sujet Bordeaux, je vous conseille de vous abonner à la charmante lettre de mon jardin de mon vieil ami Jean-Cristophe Estève (ICI). Il vend du vin, son fils aussi, avec constance et honnêteté. Sa lettre, régulière comme un métronome, parle de son jardin, des plantes et du ciel et de vignerons qui sont, comme moi, dans la réalité et le quotidien, dans tout ce que ces mots ont de noble et beau. Il me fait penser à Alphonse Karr, grand journaliste, auteur et jardinier injustement oublié. Grand aphorisme, aussi. Tiens, je vais émaner cette semaine de voyage de ses maximes, ça changera de Spinoza, hein. Commençons, si vous le voulez bien.

«Chaque homme a trois caractères : celui qu’il a, celui qu’il montre et celui qu’il croit montrer»

ou

“L’on passe la première partie de sa vie à espérer la seconde, la seconde à regretter la première”.

ou encore :

«La vérité est le nom que les plus forts donnent à leur opinion».

Il eut pendant des années un commerce de fleur à Nice, où je vécus moi-même quelque temps des jours heureux, ce qui me le fit le connaître. Lui aussi écrivit de très jolies «lettres de mon jardin» ce qui me fait penser à lui ce matin. Je me souviens d’un passage charmant, une charmante histoire de pauvres s’appropriant en imagination le jardin du Luxembourg et celui des Tuileries, et où l’héritage de l’un fut la fin de son bonheur et de leur amitié. J’essaierai de retrouver le passage.

Ce lundi, c’est le moment, quand on est pauvre, ou économe, ou rusé comme un renard ou encore très con, (vous choisirez) de faire croire aux enfants que les cloches avaient du retard cette année : les chocolats sont soldés à -50 % chez Carrefour, et ailleurs, j’imagine. C’est un peu comme fêter Noël et le 31 à la mi- janvier, c’est moins drôle, mais qu’est ce que c’est moins cher… En parlant de Carrefour, vu une nouveauté au rayon jambon. J’ai beaucoup d’empathie avec les chefs de produit marketing des grandes marques de charcuterie, parce que ça doit pas être un job facile, créatif dans le jambon. Louisa, grande gourmande et fine gueule, m’avait signalé le nouveau « grandes tranches » de Fleury-Michon, au packaging orné d’un beau macaron « savoir faire charcutier Français ». Et bien contre toute attente, ce jambon, les amis, il est fort bon. Je vous le conseille.

C’est vraiment n’importe quoi, ce billet hebdo, hein. Quoi d’autre ? J’ai du mal à finir le dernier Fred Vargas (pour la première fois…), je suis saturé du dernier album de Cristine and the Queen, mais c’est sans doute parce que je l’avais acheté à la sortie, et plein d’autres choses, encore, bien sûr, mais ça va faire trop long. Troplong. Putain, déjà un an que Christine est morte. Chienne de vie.

Le temps long ou la plantation pour d’autres

J’ai dû écrire sur le temps, non ? J’ai un vague souvenir… Faudrait que je recherche. En même temps, si je recherche, je vais trouver et je ne vais pas écrire. Dilemme. Bref, le temps long, je pensais encore à lui en regardant l’équipe du Clos des Fées planter un petit hectare de Grenache blanc sur nos terres noires d’Espira. Désolé sur la photo, c’est noir sur noir, vu le temps pourri de ce mois de Mars ici…

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Une plantation de plus. On les fait nous même, désormais, las de courir après des planteurs médiocres qui ne pensent qu’au rendement, étant payés au pied planté. Là, on a pris le temp de tracer, droit, ce qui n’est pas facile à cause d’une butte et d’une foultidude de pointes. Mais on n’est jamais si bien servi que par soi-même, disait ma grand-mère, et dans la vigne comme dans le vie, il n’y a rien à jeter dans ces vieux proverbes. Las de voir nos filins bouger avec le vent, on a fabriqué nos chaînes, ce qui nous permet de bien les tendre sur les cailloux et de planter sur les marques. Là, tous les 90cm. On aime bien les vignes alignées… Et puis au moins on met les bourgeons face tramontane, comme le faisaient les anciens, ce qui est loin d’être un détail…

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Combien de vignes vais je encore planter ? Pourquoi planter encore ? Le vigneron est pris dans une multitude de “temps” (enfin, la plupart du temps, il est dans l’urgence), mais aujourd’hui il faut bien me rendre à l’évidence : vu mon âge et à moins que la science fasse des progrès considérables au niveau nano-molécules réparatrices ou régénération des organes avec des cellules souches, je ne verrai pas cette vigne dans la force de l’âge, c’est à dire dans trente ans. Pour autant, je continue à faire comme si…  Vanité ? Inconscience ? Chacun ira de son commentaire, s’il le souhaite, pour ma part, à dire vrai, je crois que c’est dans ma nature d’aimer le travail bien fait, de les faire «dans les règles de l’art» et, croyez moi, cette vigne aura été plantée en ce sens : Défonçage soigné pour éviter le court noué, broyage de cailloux dans une petite lune pour éviter des zones infertiles, fumier de bergerie composté, et bien sûr, essentiel chez nous, des arrosages les deux premières années, parce que sinon, déjà qu’il n’y a rien à manger, si en plus il n’y a rien à boire…

plantation2014:3Bon, c’est fini, ça a quand pris beaucoup de temps, mais cet investissement dans les détails, croyez moi, on le récupère pendant soixante ans. Ou plus. Quelqu’un, un jour, me remerciera t’il, silencieusement, en vendangeant cette vigne, alors que je ne serai que poussière et oubli ? J’en doute, mais qui sait, après tout. La vigne est replantée, sa voisine Maccabéo, appartenant au domaine des Mathouans, semble soulagée d’avoir un nouveau jeune et beau voisin…

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Itinéraires

Sur le World Wine Web, les débats vont et viennent.

Ici les vins «nature», qui voudraient bien un cadre, déjà attaqué alors qu’il n’est même pas né, par les «demi-nature», les «vivants», les «bio sans soufre», les «sans-soufre» tout court, pas toujours bio, dont certains (ou les vilains !) sont si filtrés qu’il semblent botoxés, voire même flash-pasteurisés, excellente méthode pour éviter les intrants, soit dit au passage, donnant d’étonnants résultats gustatifs. Mais pas très nature, apparemment, du moins pas assez, puisque certains, désormais, déjà “nus”, non contents de refuser toute chimie refusent aussi la physique, dont le froid, j’imagine. On est pas loin du concept si amusant des Dupéré-Barérra, le fameux NOWAT où l’on refuse l’énergie électrique. Au final, on fera du vin en plein air, dans des poteries, puis dans des cavités de roches naturelles, dans des aven calcaire en formation, sous des dais de peaux de bêtes, en frappant des silex pour cuire sa soupe de poireaux de vignes. On sera ainsi vraiment naturel… Sans moi.

Pendant ce temps, les «bio» tout simples, eux qui étaient si à la mode, à la pointe, sont désormais à la ramasse sur le plan commercial, du moins quand ils n’ont que ça comme argument. Déjà presque embourgeoisés par rapport à leurs membres les plus en pointe, plus connus ou partis plus tôt, leur marché saturé, les voilà réduits à pétitionner, par peur d’être amenés à des «déconversions économiques». Se convertir. Se déconvertir Peut-être le mot «convertir» était-il sans doute un peu fort, lorsque la motivation n’était que mercantile, non ? Voici venu le temps, bien étrange, de l’apostasie viticole. C’est le progrès, ça ?

Époque bizarre quoiqu’il en soit, désolé pour cette longue introduction, où le vigneron doit choisir et affirmer son «itinéraire technique», qu’il soit conventionnel, bio, bio-d, raisonné, raisonné extrême, terra-vitis ou autre label privé, durable, ou je ne sais quoi. Il faut un label. Des tables de la Loi. Une voie. Il faut choisir. Et, bien souvent commencer sans une dégustation. Bonjour, je suis le domaine Truc ou le Château Machin, en «ceci» ou en «cela». Ah bon, on commence par là ? Les convictions avant le produit ?

C’est grave, docteur, si on VEUT pas d’itinéraire ? D’un schéma «clés en mains» bien formaté ? D’un nouveau cahier des charges et de nouvelles procédures de contrôle, réalisées par les nouveaux maitres du monde, membres de l’Administration, qu’elle soit subie ou choisie (le comble de la perversion…) ? Ai-je encore simplement le droit de choisir, tout seul, comme un grand, ce qui me convient le mieux, quand cela me convient le mieux ?

Je pensais à ça ce matin, en faisant le tour de mes vignes. Le moment est grave, celui de démarrer le travail de la terre. Au même moment, chose sans doute assez incompréhensible pour beaucoup, je vais :

– labourer la grande majorité de mes vignes, en hiver, histoire de décompacter un peu les sols , butter légèrement le rang pour que l’intercep puisse avoir quelque chose à se mettre sous la dent puis les ouvrir à la douceur du printemps. Tiens, c’est enfin sec après ce printemps vraiment humide ici et, sous une tramontane à décorner les bœufs, Tomek décavaillonne un Carignan, le dernier greffé sur place à Vingrau;

Capture d’écran 2015-04-04 à 22.02.57- Sur quatre hectares, plus ou moins, Magalie et ses deux chevaux ont terminé le débardage en montagne et viennent humer l’air de Vingrau. La voici au travail, avec Ylang, en train de trébucher dans ces maudits cailloux, dans les vignes où le chevillard ne passe pas. Oh, ne vous méprennez pas, si je pouvais passer, je choisirais le tracteur, tant c’est dur, pénible. Les passionnés de traction animales sont rares (sur le terrain, parce que sur le papier, ils abondent..), qu’elle soit remerciée et surtout qu’elle ne casse rien, sur les roches mère affeurantes, qui brise les passe-partout. Elle monte après à la Préceptorie, puis au Soula, je crois.

Magalicdf- Pendant, ce temps, à la Chique, une rampe de désherbage, réglée au petit point, a désherbé une petite bande de de 20 cm au niveau du rang, je labourerai le reste, ce qu’on appelle l’inter-rang. C’est pas que je veux pas vous mettre de photo, mais bon, c’était une nuit, et j’ai pas eu le courage de me lever, pour une fois qu’il n’y avait pas de vent, la première nuit blanche de la saison pour l’équipe de vignes.

– Enfin sur 6 ou 7 hectares, où je n’ai pas trouvé soit la solution technique, soit les hommes (qui veut encore piocher ? Même les terroristes ne sont plus condamnés aux travaux forcés…), soit l’argent, je vais désherber en totalité, à la machine à dos. Essentiellement parce que les vignes sont trop vieilles, trop biscornues, où que les parcelles ne sont pas accessibles ou trop petites et trop entourées de murs. Et que je ne peux me résigner à les arracher. Pour l’essentiel, curieusement, c’est là que je fais les grenache blancs.

Quatre itinéraires, à l’opposé les uns des autres. Mais à chaque fois, une réflexion, une progression, pour faire avant tout de meilleurs vins, le plus sain possible. Tiens, ça me fait penser qu’il faut que je fasse analyser les 2013 et que je publie les analyses, comme chaque année, au niveau des pesticides. J’ai peu d’inquiétude.

Bref, le labour, j’adore, comme tout bon paysan qui se respecte. Ouvrir la terre, juste un peu, sans tout bouger, bien sûr, c’est un truc primordial, ancestral. L’odeur, ah, l’odeur de la terre fraîchement labourée. La texture, différente sur chaque secteur, voir sur chaque parcelle. Les oiseaux qui se précipitent dans les sillons pour croquer vers et insectes. Même quand le ciel est gris, quelle joie.

On a failli être dans les clous cette année, mais avec les ponts de Mai, on va reperdre l’avance. Sacré métier.

Deux photos, parmi d’autres, dire que certains croient encore qu’il fait toujours beau ici…

Labour.Sarrat

Labour.cabernet

Trouver le temps d’écrire

Voilà la question. Écrire ou ne pas écrire. Bien sûr. C’est ma faute, aussi. Je fais trop de choses. Et je veux toujours les faire trop bien. Je pourrais me contenter de chroniquer mon quotidien, en fait. J’ai pris conscience de ça grâce à un de mes lecteurs de l’autre bout du monde, lors de mon dernier voyage en Asie. Expatrié avec sa famille, énorme poste dans l’informatique (c’est pour qu’il se reconnaisse, tout en respectant son anonymat), il m’a avoué avoir été influencé par mon style et écrire désormais, sans doute dans l’avion parce qu’il saute d’un pays à l’autre, le récit de son quotidien qu’il envoie à ses proches, ses amis, ses connaissances. Curieux de voir le résultat, il m’abonna à ses récits et, je l’avoue, il y a quelque chose de passionnant dans son quotidien où l’on parle rencontre formelle en Corée, gastronomie quotidienne, vie scolaire ou vacances de neige. Devrais-je faire pareil ? Cela me tente, je l’avoue, les sujets de fond demandant du temps, temps qui en ce moment me file entre les doigts comme un poignée de sable.

Trois semaines de passées depuis mon dernier billet, au bas mot. Je n’ai pas raconté mon super diner à la Carambole, à Strasbourg, où plus de cinquante passionnés de vins avaient répondu présent. J’adore, quand la typologie du restaurant le permet, faire avant le diner un «Atelier», où, un verre à la main,  je parle de tout et de rien, sans contrainte et sans but, avec un seul thème, la passion. Ce fut le cas, ce soir là et le diner qui suivit fut magnifique, avec un pigeon au foie gras d’anthologie. Un de mes voisins de table, incognito, tient un blog remarquable, découvert par la suite, il y décrit avec beaucoup de vérité ce moment. ICI. Un vrai talent, c’est à lire, et je pense que je m’y suis abonné. On voit bien comment certains particuliers ont une vision intéressante sur le monde du vin, parce que nouvelle, unique et personnelle. Un véritable “angle” journalistique, comme certains l’ont perdu.

Un pigeon au foie gras, nous en avions partagé un extra, en croûte, fait par Monsieur Fréchon au Bristol. Mooosieur Fréchon, hein, à la Raimu, quand on goute un truc pareil. Nous étions au Bristol, donc, pour un déjeuner de printemps autour d’une grande petite Arvine merveilleusement choisie par Marco Pelletier, le sommelier (c’est bien, quand même lorsqu’on peut se “remettre” entre les mains d’un sommelier, en toute confiance) pour finaliser les détails de notre grande manifestation du lundi 18 mai où nous vous recevrons pour un «primeurs et rosés faubourg saint honoré», une idée folle qui nous réjouit : présenter tous nos vins, les grands, les petits, les nouveaux, les anciens dans le grand salon Castellane, juste pour nous. Pas sur nos fichiers ? Envie être invité ? Faudrait vous bouger et nous donner votre email, ICI.

Belle dégustation au château Haut-Bergey dimanche, avec notre distributeur bordelais, le passionné et passionnant Éric Clerc qui a compris que contrairement à la légende urbaine, on aimait boire de temps en temps autre chose que du Bordeaux à Bordeaux. Le grand show (cirque ?) Bordelais vient de se terminer, il est inutile d’y revenir, je pense, tout a été dit sur le blog de François Mauss et ailleurs, blog que je vous conseille fortement si vous aimez le vin. François est un honnête homme, son influence sur le monde du vin aura été plus grande que certains ne le croient, lui en particulier, et s’il n’était pas là, la vie du buveur serait fade. C’est ICI. J’y ai encore dit ce que je pensais sur les excès du système des primeurs (et non sur le système lui même), ne pouvant décidément fermer ma gueule, et sur la complicité passive (ou pas…) de certains journalistes. Mes notes dans les guides ne vont pas augmenter, ça au moins, c’est sûr….On y verra, bien sûr, entre les lignes, une grande nostalgie, comme celle que peut avoir un ancien fumeur devant l’odeur d’un bon cigare. Pour un journaliste – je l’ai été – vivre une semaine dans les délices de Capoue, totalement déconnecté de la réalité, allant de châteaux en palaces, traité comme une star, gonflé d’une importance bien loin de sa réalité, dans un monde totalement factice, tout cela est merveilleux et il serait mensonge de nier que cela me manque (encore que me faire cirer les pompes par des hypocrites, non). Mais il faut choisir son camp, camarade, et je l’ai choisi. Cela ne m’empêche pas de goûter, d’y garder des amis, de respecter des vignerons (qui sont aussi parfois châtelain mais pas que), de garder une passion pour Saint-Émilion comme je l’ai pour Châteauneuf. Qui aime bien châtie bien, dit-on. Pas de conseil d’achat, cette année, donc ? Non. Ah, oui, je me battrai pour trouver une caisse de Carmes Haut-Brion, un vin “SPLENDIDE” comme pourrait le dire le Mask, parfaite illustration de la grandeur du Cabernet-Franc, et de l’amour que je lui porte. Bravo au propriétaire, cinglé comme je les aime et son chai bateau démentiel, qui démode pour le coup bien des projets pourtant récents. Ayant su s’entourer du meilleur, il fait du bon ET du vrai, ce qui est plus facile à faire qu’à dire… Tiens, j’ai fait une photo. En réalité, c’est plus petit et merveilleusement intégré dans le parc. Ca change du château d’eau des concurrents, tout proches…

Pour le reste, je lirai entre les lignes les critiques de Bernard Burtschy, dans le figaro, pour avoir gouté de nombreuses années à ces côtés, je sais qu’il goute bien (lisez comme moi ;-). Le monde Bordelais est aujourd’hui plus que jamais un monde de castes, et les quelques naïfs qui ont cru qu’il pourraient se faire aussi gros que le bœuf sont en train de se voir présenter l’addition (pourront ils payer, c’est une autre histoire…) : il restera, comme en formule un, au sommet, quelques écuries historiques (les premiers et quelques super seconds) avec dans la même cour mais pas les mêmes règles, quand même, on est à Bordeaux, une vingtaine de néo-vignerons-milliardaires qui s’amusent beaucoup à se construire des jouets formidables, le tout en échappant à l’ISF., considérés comme des parvenus par les Bordelais dits “de souche” qui, dans leur dos, balancent grave. Rien ne change depuis 1855, ça non plus. Il faut bien s’amuser comme on peut, mais, entre les deux, il sera dans les années qui viennent bien difficile d’exister à bordeaux, sauf à avoir des clients fidèles en direct. Heureusement que j’ai mon blog, qui ne coûte rien et me permet de garder ma liberté de pensée.

Entre temps, j’ai des doutes, comme d’habitude, on manque de Sorcières blanc alors qu’on a même pas présenté le vin (vive le Vermentino), je construis un chai, les vignes poussent dans un sol détrempé tandis que le mois de Mars est l’un des plus pluvieux, froid et venteux dont je me souvienne, je pars au Québec bientôt et je fais un gigot pour Pâques. On va en garder un peu pour la suite, si le format vous plait. Faut que je trouve mes marques, raconter tout et surtout rien n’est pas chose facile. Merci, au fait, Pierre.

S’adapter, toujours

Voilà des mois que nous travaillons avec Rivesaltes Robotic pour mettre au point ce nouveau service et c’est avec enthousiasme que sommes heureux de vous annoncer que désormais, dans tout le département 66, la livraison des vins se fera par drone (6 bouteilles seulement pour l’instant)

Nous espérons développer peu à peu ce service à d’autres départements. On n’arrête pas le progrès, décidément.

Une photo de la première livraison, au départ du chai, ce matin !  Yes, on l’a fait !

Drone

 

Une application IOS et Androïd vous permettra de suivre en temps réel la préparation de votre caisse de Clos des Fées et son itinéraire jusqu’à chez vous sur Google Map ou Google Earth (processeur quad core requis) et de suivre, en vidéo, depuis la GoPro HD embarquée, le chemin vu du ciel entre le Clos des Fées et votre jardin ou terrasse. Inoubliable !

Sans oublier l’option audio avec diffusion simultanée d’une play liste adaptée, dont, bien sûr, en tête le fameux “I believe I can fly”, Vangelis et quelques bonnes surprises en format APE sans perte de qualité. Au final, à la demande de Noé et pour faire bisquer la concurrence, on passera «Tirlimpimpon sur le Chihuahua», de notre grand ami prématurément disparu Carlos, pour montrer que quand on a pas d’argent, faut avoir des idées et surtout ne pas trop se prendre au sérieux !

Audio et vidéo sont bien sur utilisables dès maintenant avec les Google Glass, l’application Clos des Fées by Air ® est compatible avec l’Apple Watch avant même sa sortie. Mais l’expérience ultime est à tenter avec les lunettes de réalité virtuelle où l’on ne peut être que stupéfait par la sensation d’immersion totale, transformant l’achat d’un vin du Roussillon en «expérience globale». On se dit, vraiment, que Dali, génie catalan, aurait aimé et seul, aurait pu prendre toute la mesure de cet évènement et, bien sûr, le commenter.

L’essai en temps réel, ici avec le modèle Samsung VR Gear, mais cela fonctionne aussi parfaitement avec la technologie Gardboard de Google. 

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Merci à toute l’équipe qui a rendu possible cette première dans le monde du vin ! Banzaï  !

Complantation

Après les buses, les trous. Pas des petits, des gros. Du genre taupe géante. Ou vers de terre monstrueux. Ca ressemble à la lune, aussi. Enfin, à ce qu’on veut. L’essentiel est d’avoir de l’imagination.

Tarière trou

Ce qu’il y a d’étonnant, dans un blog, c’est que vous ne savez jamais ce qui va intéresser vos lecteurs. Apparemment, ma vie quotidienne, le terrain, quoi, ça vous intéresse plus que mes considérations philosophiques, vu les commentaires sur mes buses. C’est la vie.

Je me suis toujours un peu retenu, en fait, d’expliquer mon quotidien, mes travaux au jour le jour, persuadé qu’un vigneron «de souche» le ferait mieux que moi. Ou serait plus légitime de le faire, parce qu’au niveau conduite du tracteur, la buse, c’est moi. Mais bon, au niveau des travaux de base, les vignerons sont aussi silencieux que sur le reste. Comme s’ils n’avaient pas encore compris que le monde changeait. Qu’il y avait depuis fin 2011 à quelques mois près, davantage de comptes Facebook que d’habitants sur terre en 1850. Là, on doit être à 1900…

Alors, on complante. Doucement, hein, pas partout. D’abord parce que c’est super cher. Ensuite parce que c’est super long. Enfin parce que c’est super risqué. Et surtout, parce je me dis parfois que c’est surtout très arrogant. Ici, la terre ne vaut plus rien, vous le savez désormais. Pourtant, comme disait l’autre, «achetez en, on en fabrique plus». Et donc, la question de la complantation n’a rien à voir avec celles de régions prestigieuses. A la Romanée-Conti, par exemple, si une vigne meurt, normal qu’on la complante, c’est à dire qu’on tente de mettre un jeune pied à la place de celui qui est mort. Sinon, un jour, on va tout arracher et je vous dis pas le manque pendant quelques années. Mais chez nous, en fait, il vaut bien mieux planter, repartir de zéro, dans le bon écartement, sur des terres bien reposées, bien préparées, avec le bon matériel végétal.

Alors, pourquoi complanter les vieilles vignes, pourquoi vouloir remplacer les disparus, qu’il faudra soigner différemment pendant de longues années, vendanger et vinifier séparément ? Sur des vignes de 10, voire 15 ans, ç’est justifiable car elles ont encore une vie devant elles. Mais ici, sur des terroirs pauvres et caillouteux, qui vont nous poser problème tout l’été, avec des voisines de 60 ans qui en plus ne vont pas se laisser faire et vont concurrencer à mort, à vrai dire, je ne sais pas. Sans doute parce que c’est ça ou l’arrachage, en fait, et que je peux me résoudre à les arracher. Alors, on y va, nageant dans ce «temps long» qui me fascine, m’entoure, me fait faire des choses dont je ne verrai pas la fin, comme certains hommes qui, à 70 ans, font des enfants alors qu’ils savent qu’ils ne les verront jamais adultes. Tout ça pour dire que, tout le monde l’a sans doute remarqué, dans complantation, il y con…

Anyway, on trouillote. Ca se fait avec une tarrière, un outil un peu barbare mais qui prend tout son sens quand on doit faire mille trous…

Tarière TracteurJe me souviens d’une fois, il y a quinze ans, où mon voisin Charlou, paix à son âme, me montra par une belle matinée d’été comment on faisait les manquants, où plutôt comment on les faisait dans le temps. « Alors, tu vois, c’est assez simple, tu commences à faire un trou de 50 cm x 50 cm x 50 cm. Tu enlèves les cailloux. Après, un seau à vendange de fumier de cheval par trou. Et puis tu plantes. Et tu n’oublies pas d’arroser quatre fois dans l’année».

Pour bien comprendre l’intérêt de la tarrière, je ne saurais trop vous conseiller de prendre une pioche, ce week-end, et commencer, pour le plaisir, à faire un trou de 50 cm x 50 cm x 50 cm… Même si vous n’êtes pas dans l’argile gentiment «nougatté» de carbonate de calcium, ce calcaire urgonien d’une dureté légendaire, vous devriez comprendre l’énergie que cela demande. Alors, mille…

Bon, après cette gentille matinée de formation où Charlou se moquant gentiment du mollusque que j’étais devenu après trois trous alors qu’à 70 ans passés, il en avait fait cinq fois plus, je changeais d’opinion sur l’intérêt de faire «les manquants» sans tarière et surtout dans certains terroirs où ce n’est pas une tarière qu’il faut mais de la dynamite (on l’a fait aussi…).

Là, on est au Mas Farine, il y a un peu de bonne terre et dans quelques jours, quand on aura aplani à la pioche, mis de la matière organique dans le trou, tracé, on mettra avec émotion quelques plants de grenache blanc de compétition et se disant qu’on est sans aucun doute cinglé. Mais bon, on ne se refait pas.

P.S. : j’ai mis une vidéo sur FB parce que je sais toujours pas comment les mettre ici… Désolé.

Travaux publics

Ma vallée est en ruine.

Celle qui va vers l’Aude, vers Embres, vers le Nord, celle si belle, si imposante, si noble, dominée par la «Serre de Vingrau».

Vers 1950, il y avait ici au moins 150 hectares de vignes, cultivées au cordeau par des passionnés. Par des mecs d’un autre temps, des vrais, des tatoués, secs comme du vieux bois, résistant comme le métal, qui labouraient au cheval ou, bien souvent, sur les pentes, piochaient au bigos, en descendant, au carré, 400 pieds par jour, soit 400 M2 de terre à retourner, à «l’outil». Des jours, des mois, puis des années, au fil du temps, à piocher. Par passion. Avec fierté. Par habitude aussi. Parce que ça rapportait, aussi, ne nous leurrons pas. Et gros.

Le vin doux, le fameux vin doux, qu’on ne nommait pas souvent sous son nom de Rivesaltes, parce que c’était parfois cela, parfois autre chose, un «Grand Roussillon» un «Muscat» ou bien une «mistelle», dont Byrrh, la grande marque de l’époque avait besoin. Pas, envie, non besoin. L’époque était belle, le vin muté se vendait autour de 200 euros d’aujourd’hui l’hectolitre, mais voilà, à l’époque, c’était le salaire mensuel d’un instituteur en fin de carrière, soit sans doute 1 000 euros d’aujourd’hui, le prix d’un bon Châteauneuf en vrac. Et on en faisait 32 hl à l’hectare, on y rajoutait 3 hl d’alcool, vendus et payés à Noël. Au moment de la libération, et dans les dix ans qui suivirent, quand la vente s’ouvrait, à la cave coopérative, il y avait deux cent mètres de queue, particuliers et professionnels. Le pactole.On vivait, bien, simplement, bien sûr, à l’époque où l’on se suffisait de peu, loin de toutes tracasseries administratives, sans remplir le moindre papier, sans tenir aucun compte, sans payer le moindre impôt, forfait agricole oblige. Alors, on était motivé pour piocher, bien sûr, il n’y avait pas un pied de vigne à vendre sur «les plats» ou aux abords du village et les vignes étaient à l’époque parmi les plus chères de France (je sais, beaucoup ne me croiront pas…) et bien sûr, alors, on montait vers les hauteurs, on construisait des murettes, on plantait le moindre are de disponible, quelque soit la pente et la peine, car cela revenait à ouvrir une mine d’or.

«A ce niveau de prix, on peut cultiver sur du vertical», m’a dit un jour Michel Chapoutier. Il n’a pas tort, bien sûr, la Côte-Rotie et d’autres le prouvent. Ce qui est drôle – enfin si on veut – c’est que cette période de prospérité, le Roussillon la doit aux guerres. Celle d’Espagne, en particulier, qui obligea Byrrh, qui s’approvisionnait là bas à revenir ici et à se développer brutalement localement. Le même drame amena des milliers d’Espagnols démunis en France lors de la «Retirada» après la victoire de Franco. Pour survivre, ils devinrent ouvriers, puis patrons, ce que permettait la cave coopérative qui a un peu oublié certains idéaux de ses fondateurs. Certains, même, firent fortune. Puis il y eu 39-45, où il n’y avait que bien peu à manger et encore moins à boire. L’appétit instinctif de l’être humain pour le sucre rendit les les vins doux naturels irrésistibles. On raconte, dans mon village, toujours bien volontiers, l’histoire du vigneron qui monta un jour, juste après la guerre, à Paris, avec un petit fût, un barricot, comme on dit ici, et l’échangea contre un cochon gras, paya le voyage aller de l’un et retour des deux, fit la fête à Paris et à qui il resta encore de l’argent.

Mais les temps changent et il n’est jamais bon de croire la manne céleste éternelle. Le monde changea et, d’une vallée merveilleuse, aimée, cultivée et respectée par l’homme, il ne reste qu’une vallée déserte, où la forêt reprend peu à peu ses droits, où sangliers et chevreuils font désormais la loi, où les murets s’effondrent, les fossés se bouchent et ou chaque pluie hors norme en arrache une partie.

Au milieu, nous voilà seuls ou presque, à encore cultiver. Et pourtant, quel terroir… Du calcaire de compétition, des argiles à la profondeur infinie, plein Nord au milieu d’un climat ensoleillé. Ici, un âne ferait des grands vins. Mais voilà, c’est morcelé, c’est pentu, c’est compliqué, et donc, c’est ce qu’on a abandonné en premier, attiré que l’on fut à l’époque par des primes stupides qui sacrifièrent les meilleurs terroirs en sauvant les pires. Les trois vagues de primes d’arrachage ont été ici des coups de poignards. Sensées aider ceux qui partaient, ce qui était bien et ainsi réguler le marché par la diminution de la production, elle furent mises en place par des fonctionnaires coupés de la terre, qui, dans l’application de la consigne, firent plus de mal que de bien. En donnant un bonus à ceux qui arrachaient tout, sans leur donner le temps de vendre, ou l’obligation, ce qui aurait été parfait, ils empêchèrent toute transmission. En mettant des délais trop rapides et les mesures pas assez contraignantes, ils rendirent tout remembrement impossible. Les vignes les plus qualitatives disparurent, les autres continuèrent à pisser. Les arrachages furent mal faits, les terres ne se reposèrent pas, les successions s’enchaînèrent, les descendants quittèrent le village ou les lignées s’éteignirent. Aujourd’hui, remembrer est un casse-tête, un super monopoly où il faut être bon en plus en généalogie.

C’est là que j’eus l’idée saugrenue il y a dix ans de planter du cabernet franc, c’est là que je voudrais bien en planter un petit bout de plus. Alors, je laisse parler le conducteur de travaux qui est en moi.

Tracto pelle pour retrouver parcelles et murets, dégager des genets de plusieurs metres de haut, un peu de bull pour sortir les cailloux, changement de godet pour curer les fossés, re-tracto pelle pour en faire d’autres et bien sûr tout ce qu’on aime : les buses.

Refaire des accès, refaire les choses bien, solides, les habiller ensuite pour garder un peu d’esthétisme à la chose, quand on aura le temps et l’argent, voilà le projet. Voici ma semaine, chers amis où j’ai jeté beaucoup d’argent  dans ma Vallée Nord, argent que mes clients m’ont donné. J’espère qu’ils sont aussi fiers que moi.

Reste à habiller notre buse/chemin avec des pierres pour ne pas dépareiller l’ensemble. Je ne suis pas sûr que ce billet soit le plus passionnant. Mais la vie du vigneron, c’est ça, aussi.
Travaux Publics

Réalité (dure)

Week-end à Arles.

Une fois par an, je prends donc la pilule rouge et je plonge dans la vraie vie, loin de la «matrice». C’est un choix difficile. La pratique ne l’est pas moins.

Pourquoi me faire du mal, me direz vous ? Pourquoi ne pas rester paisiblement dans mon cocon d’apprenti grand cru, ne voir que ceux qui me connaissent et qui m’aiment ? Pourquoi aller dans le froid, dans le vaste monde ? Par peur de perdre tout contact avec la réalité, sans doute, comme je l’ai vu chez certains vignerons. Parce que je trouve ça sain, pour un producteur, de se confronter à ses confrères à armes égales. Pour s’étalonner, aussi, pour voir si, comme aux tous débuts, le vin que je fais peut provoquer une émotion, une vraie émotion, celle qui déclenche un choix entre CETTE bouteille ou un autre plaisir dans la vie. Et donc un achat.

Samedi matin, donc, gymmnase à la sortie d’Arles, on a «installé» le stand et nous attendons que des amateurs s’arrêtent… Ce genre de salon n’a pas fini de m’étonner. Pourtant, une majorité de vignerons «font des salons», du plus prestigieux au plus modeste. Tous ceux en tous cas qui ne sont pas nés le cul dans la graisse (dans une AOP prestigieuse) ou une cuillère en argent dans la bouche (dans un château construit – et surtout payé – par les générations précédentes) ou enfin dans une région bénie par le tourisme, où l’on vend tout localement. Des salons organisés par des villes, par des clubs d’amateurs, par des associations autres, comme ici le Lion’s club d’Arles qui se sert des bénéfices pour ses œuvres.

Bien des vignerons français donc, qui passent les nuits de leur week-end sur les routes (quand le Muscadet descend à Arles ou quand le Roussillon monte à Quimper), dans un lieu souvent mal chauffé, à tenter de convaincre que son vin est bon. Puis-je ici leur exprimer mon admiration et mon respect ? Certes, cela forme la jeunesse, au départ. Mais passé un certain âge, arriver à trouver le courage et l’énergie pour faire 10, 20, 30 salons par an, voire plus pour certains, voilà qui bluffe.

Il faut dire que ce type de salon est formidablement formateur… Je pense à mes enfants, pour qui ce serait un merveilleux apprentissage de la vie. Se déplacer, apprécier les risques de la choses, un peu de boulot physique pour décharger les cartons, de l’architecture (hum…) pour le montage et l’organisation du stand, du marketing, de la vente, de la com, il y a tout ce qu’il faut savoir faire pour réussir dans ce métier, et bien sûr le principal, avoir du bon vin à proposer, avant toute chose.

Je repense à un chapitre du libre de Nassim Nicholas Taleb, antifragile, où il décrit le petit commerçant oriental, installé dans son souk, comme le degré le plus élevé d’humanité : à la fois concurrent et confrère, dans un environnement multi-culturel et multi-langues, il doit arriver à choisir, présenter et vendre sa marchandise en étant obligé en même temps de ne pas détruire l’éco-système auquel il participe. Un chapitre d’une grande intelligence. On y est en plein dedans et, si certains rigolent en ce moment même en voyant le ridicule de mon stand, j’y vois pour ma part toute la noblesse de mon métier d’artisan.

Arles 2015Entre deux clients, on discute bien sûr entre vignerons, on traine en regardant les bonnes (et les moins bonnes…) idées de chacun. Chaque région a ses archétypes, du cep de vigne verni pour le Beaujolais aux chapeaux rond des Bretons qui en jouent avec gourmandise. On voit bien qui est plus «commerçant» que l’autre, qui a testé à la dure de bonnes accroches esthétiques, qui est un professionnel du salon, qui semble, à l’opposé, être là par hasard, un peu comme nous, la première fois, il y a trois ans.

Alors, c’est fini, non, puisqu’on est mardi ?  Etait ce un bon salon ? Oui, que voulez vous, je suis optimiste et j’aime voir la bouteille, toujours à moitié pleine, et que certains points, c’était un bon salon, la priorité étant encore et toujours d’être dans le réel. D’abord, magnifique diner le samedi soir à la Maison de Bournissac, avec une vingtaine de fan du Domaine, de ses vins, du blog ou des trois. Christian s’est surpassé et la salade Wakamé et Saint-Jacques, jus et râpé de Bergamote a fait un mariage explosif avec les Sorcières Blanc, le premier millésime que nous commençons à vendre. Et ne parlons pas du Sémillon, le Clos des Fées blanc qui a fait un match de boxe poids lourds avec le gâteau de topinambours, artichaut, fois gras et truffes, crème à la fève de Tonka. J’arrête là, se serait du sadisme. Je suis en forme, malgré la fatigue de la journée et je parle, de tout et de rien, un peu trop sans doute. Mais un beau repas.

Sur le salon, il y a eu de tout. Dans la colonne de gauche, où l’on listera le mauvais, des gens étranges, parfois absents, voire désagréables, dont une femme qui n’aima rien, mais alors rien, exprimant très fort ses déceptions successives au point qu’on eut pu la croire téléguidée par un concurrent souhaitant mon entrée en  dépression. Ou ces «dégustateurs» un peu avinés, croisés par pur hasard sur le parking, parlant fort en poussant leur caddy, se moquant justement des prix de mes vins et bien sûr de celui que vous savez, que je mets pourtant un point d’honneur, bien sûr, à offrir aussi sur ce style de salon. Le bâton pour me faire battre ? Par certains. Mais le croirez vous où pas, nous avons vendu trois bouteilles de petite Sibérie en deux jours, à des clients qui, sans aucun doute, ne l’avaient pas prévu. Et puis aussi, heureusement, des amoureux de vin, nombreux, gais et curieux, contents de goûter des bon, des grands vins qu’ils en achètent ou pas, des buveurs simples, du quotidien, vivant parfois pour la première fois l’émotion d’un vin qui les frappe, comme une giffle. Tous ces bons souvenirs, mettons les donc dans la colonne de droite, là où il y a tout le bon, et qui fut, heureusement, majoritaire.

Bref, deux jours de vraie vie, celle qui fait du bien, qui remet les pieds sur terre, que je conseille à tous les vignerons qui se croient arrivés, au dessus de la mêlée, au dessus du panier… A vingt-deux heures, après la route, épuisé, je pensais en m’endormant aux chevaliers-vignerons qui étaient encore sur la route, et pour de longues heures.

Messieurs, chapeau. Et à l’année prochaine.

 

Assemblage

Intersection. J’aimais bien ce titre, aussi. L’impression d’être à un carrefour, un truc compliqué, à plus de quatre voies. Genre Place de l’étoile, Paris, les Champs-Élysées dans le dos, onze avenues, onze possibilités, devant soi. Une grande place vide ou presque, un dimanche matin, alors que le jour se lève, comme je l’ai vue un jour, il y a longtemps, sortant de lieux bizarres en compagnie de personnes qui ne l’étaient pas moins.

Voilà, c’est le jour de l’assemblage, de sa magie, de ses dilemmes. Ses possibilités, nombreuses, ses culs de sac aussi. J’aime et je déteste, en même temps. Les possibles se restreignent, brutalement. L’aventure d’un millésime voit sa fin prochaine. Mais sa «magie» me fascine, magie que je n’imaginais pas aussi forte avant de faire du vin. Par talent ou par chance, un mélange tombe juste. Youpi. Mais bon, voilà qu’une goutte, à peine, un ou deux pour cent, peut tout changer et, d’un seul coup, voilà la fausse note, comme une guitare mal accordée. Oui, voilà, assembler, c’est un peu «accorder». Un appui sur le «truss Rod» et le manche devient plus convexe ou concave, puis on règle le vibrato, les harmoniques, tout un métier pour que sa guitare sonne juste et sonne aussi, qui sait, comme VOUS le voulez; histoire, qui sait, de créer un son qui vous est propre…

Nulle honte à l’avouer, dans cette tâche, comme chaque année, je me fais aider. Je définis l’objectif, en fonction des succès commerciaux de l’entreprise au cours de l’année précédente, des idées que j’ai sur l’avenir du monde et de son goût, de l’envie que j’ai de privilégier mon terroir sur mon ego, sans pour autant vouloir m’effacer bien sûr. Encore faut il avoir la matière première, le choix et c’est là que l’on voit vraiment si on a bien ou mal travaillé les années précédentes, si on a «réussi» son vin. Adapter mes ambitions aux capacités de nos vins, voici donc le premier défi de mon accordeur, de mon ami, Athanase Fakorellis. Un œnologue comme je les aime, qui m’a beaucoup appris, avant tout à être libre par rapport à lui, jamais soumis. Un maître. Avec en plus la douceur et le gentillesse des vrais maîtres, ceux qui savent bien que leur seul vrai but doit être que l’élève se libère de leur influence.

Nous voilà donc ensemble, avec Serge, devant une petite foule de bouteilles, à choisir, ici et maintenant, ce que seront les vins du domaine en 2013 pour les grandes cuvées, en 2014 pour les vins de fruit.

Assemblages2015Peu de réglages possibles au niveau des grandes cuvées, à ce stade. Les assemblages ont été faits très tôt, l’année dernière, avant les élevages, j’y tiens, et on est plus là pour prendre le pouls de ce qu’on a fait, à quelques mois de la mise en bouteilles. Les vins ont été sortis de barriques, il reste quelques minuscules réglages possibles avant la mise, au cas où une barrique aurait été décevante. On goûte. Très content des 2013, fier, même, et très confiant sur les 2014, qui commencent leur élevage mais où la prise de bois est très forte en ce moment, rien de plus normal.

Voici sur la table le cœur du problème, les 2014. Toutes les cuves et les lots sont devant nous, l’artiste peut commencer, proposer, sachant qu’il doit tout utiliser, c’est la difficulté, et arriver, avec nous bien sûr, à bien définir les styles des cuvées, en particulier les Sorcières où l’élégance et la buvabilité priment. On goûte tout, ouf, on a ce qu’il faut, parce que c’est quand même le préalable à tous les possibles.

Fako dégaine : on va mettre la C4, la C9, 20 % de ceci, 5 % de cela, 15 % de celle là. C’est le blend primordial, celui, je l’avoue, qu’il me faudrait sans doute des heures et des heures pour définir, pour trouver, sachant que ce n’est d’ailleurs pas sûr que j’y arrive. Miracle ou presque, oui, le vin est construit, souvent du premier coup, mais il reste bien sûr quelques réglages, voire d’autres possibilités, aussi. Du ressenti pur. Du savoir-faire pur. Difficile à acquérir pour un vigneron solitaire car basé sur des centaines d’expériences un peu partout dans le monde. Bravo. Merci. On peaufine, on discute. Certes, je suis le metteur en scène, j’ai le final cut, mais j’écoute et m’imprègne de leurs sensations (il y a Serge, il y a Laure que l’on appelle pour trancher nos désaccords), le tout dans une ambiance gaie, ne vous y trompez pas, voire potache.

Voilà, les jeux sont faits, j’ai décidé. Pourquoi ? Comment ? Rien de bien scientifique, là dedans, juste des sensations, un instinct, plus avec mon cœur et avec mon ventre, j’en ai l’impression, qu’avec mon cerveau. Fier de ce millésime 2014, fier du profil de mes vins, de leur fruit, de leur structure, de, je l’espère, de leur personnalité. Reste encore à ne pas rater les assemblages, les collages, les filtrations douces, le SO2 le plus faible possible, éviter l’écueil des bouchons, de tous les risques qui menacent encore, toutes les épreuves, encore, qu’il faudra surmonter pour, simplement, proposer des bons vins, des vins d’auteurs, des vins de lieu, des vins faits par des humains pour d’autres humains.

Jusque là, tout va bien.

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