Vendanges 2020 – White is White


Avec le recul, je dois avouer que j’étais sans doute un enfant étrange, taciturne et rêveur, toujours le nez dans un livre de science-fiction. Ailleurs. Là bas, dans le nuage de Magellan ou bien au delà. «Sensible aux reproches de ne pas être l’adolescent brillant souhaité par sa mère» comme le décrit si bien Erri de Luca. Bon, ne rêvez pas : je ne sais déjà pas comment j’arrive à écrire ce blog tous les jours, alors démarrer mon auto-analyse, vous raconter mon enfance et mes blessures, ce n’est pas au programme.

Comme preuve de mon étrangeté, entre autre exemple, je me suis demandé, pendant des années, ce que pouvait bien vouloir dire Michel Delpech, avec son blanc c’est blanc (sic.). Cette chanson, ma mère l’adorait et l’écoutait en boucle sur l’électrophone familial. L’électrophone… Tu le crois, ça… Dire que j’ai passé la première partie de ma vie à écouter des disques sur un électrophone. J’ai encore les 33 tours quelque part… C’est sûr, je ne suis plus un perdreau de l’année !

Pour un flirt avec toi, j’en ai mangé tout l’été 71. J’avais treize ans. J’étais décalé, déjà. Grave. C’est dingue comme une chanson peut vous marquer. Comment, simplement, entendre son refrain vous permet de remonter le temps. «Pour un flirt, avec toi, je ferais n’im-por-te quoi» Et hop, me voilà transporté à Amphion-les-Bains. Le bateau à roues quitte le quai pour Lausanne; je regarde l’écume blanche sur le lac Léman; une conversation marquante m’oppose à ma mère; je fais des promesses que je sais que je ne tiendrai pas. Je m’en souviens comme si c’était hier. Deux directions, un choix. Une chanson.

Bon, bref, j’ai mis des années à comprendre qu’en fait (aaaaahhhhh) Wight is Wight est un hommage au dernier festival de l’ile, celui de 70, avec Dylan, Springstreen, Hendrix et les autres. Quelle piche ce Bizeul, tu le crois, ça ? C’est la vie. C’est comme ça. Je vous parlerai de mon problème avec Iznogood l’année prochaine. Pas de quoi être fier. En attendant, tout ça pour dire et vous l’avez compris (enfin j’espère…), aujourd’hui, on fait du blanc.

Nos jeunes Grenache sont prêts, on les a «pesés» – comme on dit entre pros à 13°. Après fermentation, on sera à 13,5 °, comme d’hab. Inutile d’attendre si on veut garder alcool bas ET acidité. Ce matin, ils ressemblaient à ça.

Après l’encuvage du pinot, la «Vieille» et la «Jeune», chacun est rentré chez soi, se doucher, manger un peu, tenter de dormir, sans succès pour moi. Du coup je plane comme si j’avais pris un truc. Pas un bon truc. Mais quand faut y aller, faut y aller. Aujourd’hui, c’est 2 x 10 heures. Et la deuxième journée commence à minuit.

11h45, la machine arrive. Je l’attends, les pieds fermement plantés dans le schiste poudreux d’Espira de l’Agly. Elle me fait face, monstrueuse, mur mécanique illuminé et me lance en tournant ses spots dans la gueule. Impossible de ne pas penser à Rencontre du troisième type. Manque juste la bande son de John Williams et ses Wild Signals… Sol La Fa Fa↓ Do. Je salue le conducteur. Pour lui aussi, il y aura nuit blanche, il enchaine des Syrah jusqu’à 10 h le lendemain. Les tracteurs arrivent, je conseille à nouveau à tous les chauffeurs de rouler doucement, de prendre leur temps, de se reposer entre les rotations. L’accident, c’est ma hantise. Direction la cave pour suivre les pressurages.

J’ai toujours dit sur ce blog tout le bien et tout le mal (nécessaire) que je pense de la machine à vendanger, selon les cas et les objectifs. Il suffit de relire les anciens billets, le moteur de recherche du blog est très performant. Inutile d’épiloguer, c’est le «progrès», le sens de l’histoire et 90 % du vignoble français est ou sera désormais vendangé à la machine. Pas tant parce que personne ne veut plus travailler, mais parce que pour employer des hommes et des femmes, les loger, les nourrir, les protéger de tout au point d’être stupide, il y a tant de règles et de normes que c’est désormais pratiquement impossible. A Vingrau, la machine est impossible. A Espira, elle est indispensable. Deux parcours techniques, deux choix de vie, deux gammes de vin, ceux que j’appelle «de fruit», les autres «de lieux». Heureux dans les deux univers.

La machine s’ébranle. Ses tapis roulants ressemblent à une énorme mâchoire de requin, verticale. Elle avale les ceps, les secoue, le trieur embarqué enlève feuilles et branches et les expulse vigoureusement. On tente une première vidéo ? Allez…

Pressurage cinq heures. 23 hl. Bienvenue Sorcières Blanc 2020 !

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. Michel Delpech aussi. Et oui. Parce qu’il a fait de sacrées chansons…

6 commentaires

  • Patrice BONNET
    28/08/2020 at 8:03

    Merci Hervé pour ces billets. Content que vous soyez de retour, avec vos doutes, vos envies, vos (in)certitudes, votre passion. Ça me (nous) fait du bien, ce blog qui revit 🙂
    Patrice B

  • Eric Yzerd
    28/08/2020 at 8:38

    Bonjour. Juste en passant, à propos du festival de l’île de Wight, Hendrix y était bien en 1970 mais Dylan non. Il était présent lors de l’édition de 1969.. Quand à Springsteen, c’était seulement… en 2012 ! Trop jeune à l’époque… Mais tout ça n’est pas bien grave. Heureux à chaque fois de lire votre blog. Je vous souhaite une bonne journée.

    • Hervé Bizeul
      28/08/2020 at 9:56

      Mince ! Pourquoi alors «Dylan is Dylan» ??? Merci ! 😉

  • Carole Martin
    28/08/2020 at 10:46

    Quel bonheur de retrouver vos états d’âme chaque matin, merci d’y revenir encore et toujours et bon courage pour les vendanges.
    Carole

  • Christian Taillemite
    30/08/2020 at 8:48

    Pourquoi Dylan ? Parce faire rimer « Hendrix is Hendrix » avec « Viva Donovan », ça ne marchait pas 😉
    Et puis, oui il était là l’année précédente, alors…
    Moi aussi, Delpech a rythmé mon enfance, je me souviens des sports d’hiver où le barman de l’hôtel le passait en boucle…
    Je n’imaginais pas alors que 25 ans plus tard, je croiserai Delpech tout les matins amenant son fils à l’école primaire où il était dans la même classe que ma fille ! 🙂

  • Eric Yzerd
    03/09/2020 at 11:36

    Bonjour.
    Dylan était présent en 1969. Delpech a sorti son disque en octobre 69 et rend donc hommage à l’édition de cette année-là et non à celle de 1970. Il parle de Dylan qui venait donc de participer au festival . Par contre, il semble qu’il cite le nom de Donovan uniquement pour la rime ! Donovan est quand même passé au festival mais en 1970…
    P.S. : Je viens de goûter le Domaine de la Chique (2019) que je ne connaissais pas. C’est remarquable.

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